mardi 8 mai 2012

Notes de lecture sur les notes de lecture.


Amis bibliophiles, lisez-vous vos livres ? Pas plus que moi, j’imagine, et pas moins. C’est une question qui me taraude souvent. Ce livre aux marges généreuses que j’ai sous les yeux, si propre et si blanc, a-t-il été lu avant moi ?

S’il ne fait pas de doute que le livre non coupé n’a jamais été lu, le doute subsiste pour tous les autres. A moins qu’un signe évident de lecture n’apparaisse, et ce signe c’est l’annotation du lecteur.

« J’ai acheté les œuvres de Varron, imprimées par Henri Estienne, en 1573, avec les annotations de Scaliger, etc. Y sont notées dans la marge, d’une main inconnue, des leçons différentes et d’autres petites choses qui abîment un peu cet exemplaire. Mais je ne suis pas jaloux des livres; ils doivent servir à leurs maitres qui ont tout le droit de les tacher en écrivant dans la marge ce qu’ils veulent pour leur commodité. Ceux qui tiennent les livres en respect font comme ceux qui ne sortent pas quand il pleut pour ne pas abîmer leurs chaussures. » (Giuseppe Pelis Bencivenni – Efemeridi, 28 Nov 1759, série I Vol. I p.189)

Cette citation en exergue de l’article d’Emmanuelle Chapron, « Lire la plume à la main » (1) m’a frappé (d’autant plus qu’il pleut depuis 4 jours, ici en Bretagne, et que je ne peux pas sortir). Il m’a donné envie de revenir sur le sujet des notes de lecture. L’aspect le plus attirant de la bibliophilie c’est ce ménage à trois que nous entretenons en ouvrant un livre ancien. Il y l’auteur qui nous transmet sa pensée. Il y a Nous, Candida Lector,  apostrophé par l’auteur dans son avant-propos. Et il y a ce troisième larron, le lecteur du passé qui a ajouté sa patte dans le texte imprimé. Un jeu à trois à travers le temps.


Fig 1 Annotations manuscrites sur la page de table d’une édition vénitienne de Plutarque de 1496. (f.1v.). Les notes, d’une belle écriture humanistique, bien lisible, constituent une sorte de notice de présentation du contenu du livre.


En effet, les Marginalia, ces notes qui remplissent la marge ou, plus souvent encore, les pages de garde des vieux ouvrages viennent ajouter à la pensée première de l’auteur une pensée seconde. L’analyse de ces notes, que les experts commencent à étudier depuis une douzaine d’années, nous apprennent des tas de choses sur les pratiques de lectures, mais plus encore sur les premiers possesseurs du livre,  ceux-là mêmes qui nous rendent attachant l’exemplaire que nous avons entre les mains.

Les annotations dans le livre ont plusieurs origines qu’il est souvent facile de deviner. Dans une première catégorie figurent l’usage scolaire. C’est de loin la principale cause des mentions manuscrite pour les ouvrages des auteurs classiques latins et grecs qui étaient au programme des Scolae et pour lesquels, d’ailleurs, le maitre faisait imprimer spécialement un fascicule à grandes marges et à larges interlignes. C’est seulement quand l’élève était particulièrement scrupuleux que nous avons la certitude que les notes ont été prises pendant le cours. Ainsi, François Mangonis, élève auditeur d’un cours sur la pensée de Saint Tomas confrontée au système d’Alexandre de Halès, mentionna-t-il, jour après jour, la progression de la lecture de son professeur, en datant ses notes.  Au folio 29v :" Hanc distinctionem quindecimam interpretari magistri nostri ? milley 1548 mensis julii quarta decima me fratre Franscisco Mangonis discipulo audiente » (Notre maitre (a débuté) l’interprétation de cette distinction 15 le 14 Juillet 1548 à laquelle j’assiste, moi, frère François Mangonis, son élève). Le 24 Mai précédent, le professeur entamait le folio 14…. Une trentaine de pages en presque deux mois, le sujet n’a pas été bâclé ! Mais l’histoire ne dit pas si François Magonis avait cours tous les jours.

Le livre de Dun Scott qu’il avait entre les mains était déjà un livre d’occasion puisque des annotations plus anciennes, non datées mais pouvant se situer au début du XVIe siècle, agrémentent les marges. On imagine bien Francois Mangonis se rendre sur le Petit Pont chez Bertrandus, à l’enseigne de l’Angelus quid Bouquinus, pour acquérir à prix d’or son précieux exemplaire. Ces notes rendent l’exemplaire vivant.


Fig 2  Notes prises pendant le cours du 14 juillet 1548 par l’élève auditeur François Mangonis.



Fig 3 Dans ce livre des Epigrammes de Martial de 1526, le lecteur a traduit les mots obscurs par des synonymes, en ajoutant en marge des commentaires sur les mœurs des romains qui vont ravir Bertrand.


Fig 4 Prise de note pendant un cours sur Juvenal.


L’apport du jeune lecteur n’est pas toujours sérieux et bien souvent la page sert de support aux graffitis ou aux petits dessins ludiques d’un élève qui veut tuer l’ennui. Je parierais volontiers que ce portrait croqué sur une page d’une édition incunable, représentant un homme aux cheveux bouclés, portant une fraise à la mode Henri II, est celle du professeur, tandis que ce pigeon voyageur a du se poser sur le rebord de la fenêtre pendant le cours apportant des nouvelles de l’amoureuse restée au Château.


Fig 5  Croquis d’élève ?


 Fig 6 Esquisse d’oiseau.


Il y a une seconde catégorie d’annotations qu’Emmanuelle Chapron qualifie d’usage savant, et qui consiste pour le lecteur à capitaliser l’information par référence à d’autres lectures. Les pratiques sont variées selon les lecteurs, certains introduisent un outil de repérage qui permet de retrouver une idée ou une mention dans le tressage typographique serré de la page médiévale, pendant que d’autres établissent une table des matières manquante, ou relèvent  des concordances thématiques et posent les références d’une autre glose.


Fig 7  Dans cette édition des Douze Césars de Suétone, par Simon Colines, le lecteur s’est contenté d’un nom : Beroaldus in commentaris Suetonii, faisant référence au commentaire qu’il avait sans doute lu sous la plume de Philippe Béroalde l’ancien.


Fig 8 Références savantes  à propos des arbres exotiques.


Enfin, une dernière catégorie, plus intéressante pour nous, est celle des citations qu’inspire la lecture. On aborde plus directement la pensée du lecteur qui réagit sur un passage en mettant un commentaire ou une idée de son cru. Le lecteur se met en scène; ces pensées intimes, protégées par le livre relié bien plus que si elles avaient été notées sur une feuille volante, sont bien destinées à être lues par les futurs propriétaires du livre.

A cet égard, l’édition de 1540 des Apophtegmes d’Erasme, qui appartint pendant plusieurs générations à une même famille du Bordelais, les sieurs de Fumel, en est une bonne illustration. Des feuillets ajoutés au moment de la reliure, ainsi que les gardes en vélin, sont couverts de sentences et de pièces de poésie. Le premier possesseur avait juste laissé son nom : « Mademoiselle Blanche de Fumel », dans une écriture typique du milieu du XVIe siècle. Après quoi, au moins deux autres mains, ont inscrit des pensées à la suite de l’ex-libris. Le style graphique est celui du XVIIe siècle. Peut-être le fils de Blanche, ou son petit-fils. Il semble s’adresser à Blanche dans cet aphorisme : « Mon tainct toujours durera, votre blancheur se flétrira ». Plus loin une réflexion politique : « Il vaut trop mieux peu faire avec istoire, que faire plus dont il ne soit mémoire ». Plus étonnant, cette confession (qui laisse supposer que Madame Fumel ne savait pas lire ou n’avait pas accès à la bibliothèque !) : «  J’ay voulleu faire preuve d’entrer en amour neuve, mais toujours je rebrenne la première pointure ». Ou, plus loin : « Quy est la peine plus dure que celle que j’endure, de prendre en pacience, mais ceste expérience naguery ma blessure ». Visiblement le mariage pesait sur B. de Fumel !


Fig 9 Garde d’un ouvrage copieusement annoté par les de Fumel. En haut à droite, l’ex-libris de Blanche, plus bas le monogramme et des morceaux variés de B. de Fumel.


Fig 10 Autre mention sur le même ouvrage.


Les seigneurs de Fumel apparaissent en bonne place dans le Nobiliaire de Guyenne Gascogne ; Une Blanche de Fumel, épouse d'Antoine de Vezins, vicomte de la Grave, se maria vers l'époque de la parution de ce livre et pourrait correspondre au premier ex-libris. En ce qui concerne le « B. de Fumel » qui a laissé son monogramme une bonne dizaine de fois sur les gardes de parchemin, il n’est pas encore identifié.  Le monogramme semble être BE et non BF, or les de Fumel se nommaient ou ajoutaient à leurs prénoms Esclamat. On trouve ainsi un Guillaume Escalamat de Fumel.

En laissant ces pensées intimes, B. de Fumel avait sans doute l’intuition qu’il ferait un jour le buzz sur internet …Bon, il se fait tard, l’heure est venue d’aller annoter mon exemplaire des Essais de Montaigne.

Bonne Soirée.
Textor

(1) Emmanuelle Chapron, Lire la plume à la main, RFHL n° 131 (2010) p 45.

16 commentaires:

Pierre a dit…

On est plein de reconnaissance pour ces lecteurs du XVIeme siècle qui ont annoté leurs exemplaires. On le serait moins pour un propriétaire qui annoterait son incunable, aujourd'hui, de la même façon ;-))

Et pourtant, les judicieuses remarques de Textor pourraient ravir un habitant de notre planète dans 500 ans, j'en suis certain !

Je crains, pour ma part, les destructeurs de livres qui surlignent en rouge les passages qui leur ont plu ou déplu. Il fut un temps où je mettais, en marge du livre, des points d'exclamation, au crayon de papier, en face des passages intéressants. Cette odieuse pratique m'a heureusement passé. Puis, j'ai glissé des bouts de papier entre les feuillets par peur d'oublier l'essentiel... Aujourd'hui, je laisse reposer les livres en paix et admet que je vais en oublier le contenu, la dernière page de l'exemplaire à peine tournée.

L'excellent article de textor me donne envie de reprendre mon crayon en lisant ;-)) Pierre

Lauverjat a dit…

Joli article et beaux exemples.
J'adore me pencher sur les bibliophiles du passé qui ne lisaient qu'un crayon à la main.
Mais il parait, ailleurs, que parfois, les notes ne sont pas de la même main que l'ex-libris; un monde s'écroule!

Lauverjat

Anonyme a dit…

Comme toujours, passionnant et instructif ! En plus cet article nous permet d'entrevoir plusieurs des magnifiques ouvrages de Textor. Pour ma part, j'adore ces marginalia qui reflètent l'histoire du livre au même titre que les marques de provenance ... Vous devez connaître la référence suivante sur le sujet, mais je la mentionne pour d'autres lecteurs : Le livre annoté, Revue de la BNF, n°2, juin 1999.
Philippem

Anonyme a dit…

Bel article, merci!
S.D.

Textor a dit…

Merci pour vos commentaires.

@Philippem, j’avais évoqué dans un autre article il y a un an ou deux, l’étude de Jean Marc Chatelain. Si je me souviens bien, Sa classification des différentes notes de cours dépendait de ce que nous apprend la note sur l’identité de l’auteur des marginalia. En gros il y a ceux qui laissent des commentaires anonymes, ceux qui permettent de les situer dans un lieu, une scolae, etc, ceux qui donnent leur nom et, top du top, ce qui donnent leur nom et la date, comme ce François de Mangonis en 1548. La classification est très savante mais un peu artificielle. Celle de Béatrice Chapron élargit le cadre à toutes les traces manuscrites, et elle les classe simplement en fonction de l’intention de l’auteur.
Textor

Daniel a dit…

Merci pour ce bel article, le pigeon voyageur ne serait il pas une manchette très élaborée avec le bec indiquant l'endroit intéressant ??

Daniel B.

Bertrand Hugonnard-Roche a dit…

Petite anecdote vécue concernant la lecture des livres...

J'ai reçu dernièrement un exemplaire broché du Goethe & Diderot de J. Barbey d'Aurevilly. Edition originale parue à Paris chez Dentu en 1880. Exemplaire sur papier ordinaire (il n'y a pas de grands papiers annoncés).

Exemplaire modeste, plutôt débroché que broché d'ailleurs, mais qui a su attirer toute mon attention par le simple fait qu'il s'agit de l'exemplaire offert par Barbey d'Aurevilly à ... Octave Uzanne !

"à mon ami Octave Uzanne, Jules Barbey d'Aurevilly".

En 1880 Uzanne n'a pas encore 30 ans, Barbey 72 ans déjà. C'est là une belle marque d'amitié de la part du Connétable envers le jeune auteur du Bric-à-Brac de l'amour dont il vient d'écrire la préface (achevé d'imprimer le 5 décembre 1878).

J'en viens aux notes de lecture. Eh bien sur cet exemplaire, de notes de lecture, il n'y en a pas. Pas plus d'ailleurs que le volume n'aura reçu de jolie reliure. Et comble du comble même, le volume est resté presque intégralement non coupé. Il n'a jamais été lu ! Etonnant non ?

On trouve un compte rendu intéressant dans la revue Le Livre de cet ouvrage polémique qui démonte en mille morceaux les réputations de Goethe et Diderot. Le compte rendu est signé J.R. (certainement les initiales pour Jean Richepin). Octave Uzanne n'a donc pas commenté lui-même la sortie de cet ouvrage.

L'a-t-il lu dans un autre exemplaire pour conserver celui-ci intact, à l'image d'une précieuse relique ? Ne l'a-t-il pas lu du tout, ce que je ne peux me résoudre à croire.

Au final, nous nous rendons compte, bibliophilie chemin faisant, qu'au delà du livre, de l'objet livre, c'est avant tout l'histoire, le parcours dans le temps, la vie d'un volume, ses différents propriétaires, qui en font, finalement, un objet unique capable de stimuler toutes les convoitises.

B.

pascalmarty a dit…

Je ne suis pas un bibliophile aussi averti que vous autres, et je n'a jamais eu l'occasion de juger sur pièces de ce que donnent des notes en écriture humanistique sur un incunable. Mais je possède une méchante petite édition du théâtre de Racine en trois volumes in-18 de 1804 dont quelques pages manquantes du troisième volume ainsi que les pages de titre ont été soigneusement recalligraphiées par un des possesseurs. Lequel possesseur pourrait bien être mon arrière grand-père, dont le nom figure sur une page de garde (classe de troisième, 1888), à moins que ce n'ait été son propre père, ou grand-père ou… (en queue du dos il y a un J. Marty qui ne me dit rien). Et moi je trouve ça infiniment attendrissant de retrouver une trace tangible des gens qui ont effectivement tenu ce bouquin entre leurs mains avant moi. Et je crois bien que je trouverais cela autant attendrissant s'il ne s'agissait pas de gens de la famille. Comme si c'était la preuve de leur confrontation à l'humain qui donnait aux livres leur pleine justification.

calamar a dit…

c'est vrai que l'histoire d'un exemplaire, quand on dispose d'éléments pour la reconstituer, est toujours un surcroît de plaisir à la découverte du livre. D'où l'intérêt des notes, signatures et ex-libris. Et notre frustration devant certains de ces éléments, qui s'obstinent à rester anonymes...

Textor a dit…

Saperlipopette ! Octave Uzanne ne lisait pas les livres qu'on lui offrait... un vrai bibelophile, donc !

Pour le pigeon, je crois la remarque valide, il pourrait bien s'agir d'un signet pour marquer un passage de ce livre de 1514 sur les Statuts de Savoie. C'est plus élégant que les pattes palmées que l'on voit habituellemnt.

Textor

Textor a dit…

Pascal, il est évident que lorsque l'auteur de l'ex-libris est connu l'exemplaire y gagne en attendrissement, et pas seulement lorsque c'est l'arrière-grand-père qui a laissé un signe aux générations futures.

Ma famille savoyarde m'a laissé une petite bibliothèque couvrant la période 1820 - 1884, mais malheureusement, ils n'avaient pas la manie des ex-libris, un manque d'ego, sans doute ! :)

T

Anonyme a dit…

Un bonheur.
Sandrine.

Olivier a dit…

De l'influence du climat sur les bibliophiles (ça aurait plu à Montesquieu) : "Il pleut depuis quatre jours"... Ce serait donc vrai ce que l'on dit de la Bretagne?
Le mauvais temps est une bénédiction pour l'appropriation de ses livres : une source de chaleur, un bon fauteuil, quelques volumes.
Rhââ lovely.

"Parlez moi de la pluie et non pas du beau temps..." comme disait un Sétois.

Un normand (rien à voir en termes de climat avec la Bretagne) exilé à Toulouse.
Olivier

Textor a dit…

Olivier,
Mes livres supportent mal que je les lise sur une chaise longue en plein soleil, je ne suis donc pas mécontent qu'il pleuve quelques fois en Bretagne....
Ceci dit, je traverse la Dordogne cette semaine et elle n'a rien à nous envier, c'est très vert le Sardelais d'Etienne de la Boétie!!
Textor

Bibliothèque dauphinoise a dit…

Article passionnant. On ne dira jamais le prix (affectif, évidemment) que ces éphémères traces humaines donnent à un livre.
Au passage, je m'étonne toujours qu'un érudit (universitaire ?) ait pu passer ces longues journées à créer une taxinomie du commentaire manuscrit. Avec tout le respecte que je dois à ce travail, cela ressemble un peu à l'art de couper les cheveux en quatre. Mais il faut de tout pour faire un monde et, probablement que d'autres s'interrogent sur mes recherches de micro-éruditions sur le Dauphiné.
Jean-Marc

Textor a dit…

Emmanuelle Chapron est chargée de conférences à l'Ecole pratique des hautes études (Histoire et civilisation du livre).
L’étude des marginalia participe de la connaissance des hommes et de leur histoire, cela ne me parait pas moins important que cette somme de 500 pages sur un cubitus de néandertalien feuilletée hier à la librairie de Font de Gaume.

T

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