lundi 14 mai 2012

Les éditions romantiques des « Souffrances du jeune Werther ».

En 1774, paraît « Die Leiden des jungen Werthers », un des premiers écrits d’un jeune inconnu de 25 ans, Johann Wolfgang Goethe, fils de Johann Caspar Goethe, jursite, et de Catharina Textor, issue de la noblesse de robe. Ce roman épistolaire, qu’on ne présente plus, emblématique du courant « Strum und Drang », précurseur du romantisme, le rend immédiatement célèbre dans l’Europe entière. L’histoire malheureuse de la passion amoureuse de Werther pour Lotte, fiancée de son meilleur ami, se termine mal, par le suicide de Werther. Le roman sera accusé d’avoir provoqué une vague de suicides... Johann Wolfgang sera ennobli en 1782, et s’appellera donc von Goethe à partir de ce moment.

Plusieurs traductions en français paraissent dès 1774, à Paris. En 1776 paraît une édition illustrée par Daniel Chodowiecki, l’illustrateur des premières éditions allemandes, chez Dufour et Roux, à Maestricht. Cazin le publie en 1784, sous le titre « Passions du jeune Werther ».

En 1809, paraît la première édition, chez Didot l’aîné, traduite par le comte Henri de la Bédoyère. Il s’agit d’un in-8, illustré par trois gravures en taille-douce d’après Moreau le Jeune, dont une en frontispice, par Simonet et De Ghendt.  Il a été tiré quelques exemplaires sur papier vélin avec les figures avant la lettre, et ces gravures existent à l’état d’eau-forte pure.


Moreau le Jeune, vignette pour « Les Souffrances du Jeune Werther », Didot 1809, épreuve avant la lettre (signature au trait), gravée par Simonet.

 Moreau « le Jeune » (il continue à se nommer ainsi, pour se distinguer de son frère aîné, mort trois ans auparavant) a alors 68 ans. Certains critiques indiquent que dans cette période il n’est pas aussi à l’aise que dans sa jeunesse, que son style est trop emphatique, peu naturel. C’est sensible sur la gravure de l’oiseau. Mais il est encore capable de belles réalisations, comme le montre la gravure du verre d’eau.


Moreau le Jeune, vignette pour « Les Souffrances du Jeune Werther », Didot 1809, épreuve avec la lettre, gravée par De Ghendt.

Ces illustrations sont anachroniques : les costumes sont ceux de l’époque de publication, soit 35 ans après l’époque du roman. Ils n’ont plus rien de commun avec l’ancien Régime, et correspondent bien au romantisme de l’ouvrage.




Une autre traduction paraît en 1844, sous le simple titre de « Werther », par Pierre Leroux, chez Hetzel, en 1844. Cette édition in-8 est illustrée de 10 eaux-fortes de Tony Johannot, avec son nom gravé à la pointe. Elles sont tirées avant la lettre sur chine appliqué. Dans les réimpressions, elles sont avec la lettre.


Tony Johannot, vignette « du verre d’eau », pour « Werther », Hetzel, 1844, gravure sur chine appliquée, avant la lettre.

On peut comparer les traitements de Johannot et de Moreau : l’un traite son sujet de façon classique, tout en modernisant les costumes décor, et l’autre au contraire le traite de façon romantique, en s’attachant à la vérité des habits...


Tony Johannot, vignette « du clavecin », pour « Werther », Hetzel, 1844, gravure sur chine appliquée, avant la lettre.

Tony Johannot (1803-1852), d’origine allemande, avec son frère Alfred, est le digne représentant, voire le chef de file, des illustrateurs romantiques. Son nom est associé aux grandes réalisations de cette époque : le Paul et Virginie de Curmer (1838), les Français peints par eux-mêmes (1840), le Voyage où il vous plaîra (1842)...  Dans cette suite, Tony Johannot s’est attaché à respecter les costumes et décors de l’époque du roman.


Tony Johannot, vignette « du clavecin », pour « Les Souffrances du Jeune Werther », Crapelet, 1845. Si l’atmosphère n’a guère changé, le parti pris est différent : comme Moreau, Tony Johannot adapte la scène à la période contemporaine.



Page de titre des « Souffrances du jeune Werther », Crapelet, 1845. On devine la décharge d’une gravure sur la page de titre. Il s’agit de la gravure du Clavecin, qui a été reliée à une autre page du livre.


En 1845, 34 années après la première édition, le comte de la Bédoyère fait paraître une nouvelle traduction, chez Crapelet. Dans la préface il indique que « cette traduction des Souffrances du jeune Werther est moins une seconde édition, comme le titre l’annonce, qu’une traduction nouvelle ». Cette édition in-8 contient 4 eaux-fortes hors texte de Burdet d’après Tony Johannot. Cette fois-ci, Tony Johannot, comme avant lui Moreau, a modernisé les décors et les costumes. Par contre, il a peu modifié l’esprit des scènes représentées.


Tony Johannot, vignette « de la visite au Pasteur », pour « Werther », Hetzel, 1844, gravure sur chine appliquée, avant la lettre.



Tony Johannot, vignette « de la visite au Pasteur», pour « Les Souffrances du Jeune Werther », Crapelet, 1845.


Ce sont les trois seules éditions recensées par Carteret, pour la période romantique. Il note au sujet de cet ouvrage, qu’ « on a souvent inséré dans les livres du début du XIXe une macédoine de gravures, mode de l’époque qui rompait un peu trop l’homogénéité ; la comparaison des mêmes sujets traités inférieurement nuisait généralement à la suite qui illustrait le livre, quand elle avait des qualités. Cette mode qui tournait à la manie est heureusement tombée en désuétude au XXe siècle. »

Effectivement, on trouve des exemplaires regroupant des tirages divers de ces suites, avec d’autres gravures, notamment des portraits, poussant parfois le nombre total de gravures à des sommets.

L’exemplaire personnel du comte de la Bédoyère regroupe par exemple 45 gravures, dont la suite de Tony Johannot pour Hetzel, la suite du même pour Crapelet, en trois états, et la suite de Moreau. Cet exemplaire dans une reliure signée Trautz-Bauzonnet, est en vente actuellement chez un grand libraire parisien, pour 2300 euros.
Un autre exemplaire, proposé 1600 euros chez un autre libraire, relié de maroquin rouge signé de Perreau, regroupe la suite Crapelet de Tony Johannot en 4 états : avec la lettre, avant la lettre sur chine, avant la lettre sur blanc, eaux-fortes pures, la suite Johannot pour Hetzel, et la suite Moreau, en deux et trois états pour l’une d’entre elles.

Le catalogue Morgand-Fatout, aimablement mis à disposition par Bertrand, indique pour sa part une dizaine d’exemplaires. Augmentés de suites diverses, ils sont reliés de maroquin par les grands noms de la reliure de l’époque, Chambolle-Duru, Capé, Cuzin, R . Petit.

L’exemplaire présenté ici contient la suite de Moreau en deux états, avant la lettre et avec la lettre, la suite de Tony Johannot pour Hetzel, avant la lettre sur chine, et bien sûr la suite de Tony Johannot pour Crapelet. On peut retracer une partie de son parcours.


Goethe, « Les Souffrances du jeune Werther », Crapelet, 1845, maroquin brun de Allô.


Il a été relié par Allô, en maroquin brun. Paul Charles Allô est actif entre 1860 et 1890.   


Dentelle intérieure, avec la signature de Allô.


Un exemplaire correspondant à cette description figure dans le catalogue Morgand-Fatout sous le numéro 26788 (année 1895).


Extrait du catalogue de la librairie Damascène Morgand, 1895.


Est-ce le même ? on est fortement tenté de le croire...
Cet exemplaire a ensuite fait partie de la collection de Antonio Santamarina, dont il porte le cachet sec sur la page de titre.


Cachet sec du collectionneur Antonio Santamarina.


Cet homme politique argentin, président de l’Academia Nacional de Bellas Artes, grand collectionneur (1880-1974) a vendu sa bibliothèque en 1955, à Bueno Aires. Mais je n’ai pas trouvé son catalogue (à part sur des sites de ventes). On ne peut donc pas vérifier s’il y figure.

Bonne journée,
Calamar

6 commentaires:

Bertrand Hugonnard-Roche a dit…

Merci Calamar pour cet excellent article qui plaira à n'en pas douter.

A bientôt pour d'autres articles !

B.

Pierre a dit…

Bel article ! Je suis rassuré que Calamar nous ait mentionné l'avis de Carteret : " on a souvent inséré dans les livres du début du XIXe une macédoine de gravures...". Je dois reconnaitre que cette mode complique beaucoup trop les notices, à mon avis, et n'amène pas grand chose de plus à l'ouvrage sinon, peut-être, à une recherche de personnalisation à visée spéculative.

Je réalise, par contre, que cela permet de mieux suivre la vie et les provenances d'un ouvrage. Pierre

Textor a dit…

Hach ! le Sturm und Drang, toute notre jeunesse ! Merci Calamar !

Bel exemplaire que celui présenté, bien relié par Allô. C’est tout de même curieux cette manie des anciens bibliophiles de réunir des suites de gravures qui n’étaient pas faites pour se retrouver dans le même exemplaire ...

Textor (qui ne savait pas qu’il descendait de Goethe par la tante Catharina !! )

calamar a dit…

Cette édition a souvent été truffée, y compris par son traducteur. Cela vient en partie sans doute du fait qu'elle était peu illustrée quantitativement : 4 vignettes, pas de frontispice, pas de portrait, ni des protagonistes, ni de l'auteur... les acheteurs devaient penser qu'ils n'en avaient pas pour leur argent.

Le Bibliophile Rhemus a dit…

"Werther, traduit de l'allemand" (Maestricht, J-E Dufour et Ph. Roux, 1776, 2 vol. in-12)est la première traduction en français de "Werther", par Jacques-Georges Deyverdun (1734-1789), précepteur de la maison royale de Prusse.
L'édition de Cazin (Reims, 1784, in-18)est la traduction en français par Philippe-Charles Aubry (1744-1812), employé au ministère de la Marine.
Charles Allô est né à Amiens en 1824 et est mort à Paris en 1890.

calamar a dit…

en fait, d'après Christian Helmreich, la première traduction en français est bien de 1776, par Seckendorf, à Erlangen, chez Wofgang Walter. Dans sa préface, qu'il date d'aout 1775, le traducteur demande la clémence sur sa traduction, qu'il a été obligé de terminer rapidement, car on le prévient que 2 autres traductions sont en préparation...
J'avais trouvé la référence à une traduction française en 1774, mais sans en trouver de trace tangible.
Dans cet article de la Revue Germanique Internationale (dec 1999), Christian Helmreich recense 10 traductions différentes, publiées dans 42 éditions, jusqu'en 1850.
La traduction publiée par Cazin en 1784 avait déjà été publiée précédemment en 1777 à Manheim.

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