mardi 29 mai 2012

Lettres infernales : XIe lettre - Un libraire à ses associés (1738).


Qui a bien pu écrire ces Lettres écrites des Campagnes Infernales publiées sous l'adresse de Londres, aux dépens de la Compagnie, à la date de 1738 ? Ce sont 25 lettres au total, écrites depuis les Enfers aux mortels encore à la surface de ce monde. Ce sont des lettres curieuses qui portent des titres plus ou moins évocateurs comme Une femme à son mari, A un Ami de l'Île des Oubliettes, Pithagore à ses Disciples, Une Suivante de la Cour Infernale à son ancienne Maîtresse de la toilette de Proserpine, Folichonne, petite Chienne de Madame à sa chère Maîtresse, L'Ombre de ... aux Fainéants du Café de Pluton, Vairvert aux Dames de ..., etc.

Ces Lettres sont en réalité la troisième partie d'un ouvrage en trois parties dont le titre complet est L'Amour Magot. Histoire Merveilleuse. Les Tisons. Et Lettres écrites des Campagnes Infernales. Ouvrage de 179 pages tout compris hormis le titre imprimé en rouge et noir et un Avant-propos d"une page trois-quart. Les Lettres Infernales occupent les pages 77 à la fin (179). Voici un ouvrage des plus curieux, et semble-t-il, des plus rares. Le premier texte est une sorte de fable sur l'amour d'une jeune femme naïve pour un singe magot. Cette pièce occupe les page 1 à 54. A la suite on trouve Les Tisons (Les Tisons à Ariste), pièce assez courte (pp. 55 à 76), qui traite sous la forme d'une lettre à Ariste des Tisons et autres petits sujets brûlants qui peuplent les travers de l'âme humaine. Très joli texte d'ailleurs. Viennent enfin les fameuses Lettres Infernales qui occupent donc plus de la moitié du volume.

De l'auteur de ces trois textes ? Personne ne dit rien. Bien que ce volume porte l'adresse de Londres, les bibliographes et les catalogues de bibliothèques s'accordent à donner cette impression à la ville d'Amsterdam. On sait par ailleurs que ce volume sera réimprimé dès 170 sous l'adresse "Aux enfers" avec pour titre "Lettres infernales et Les tisons". Il est fort probable qu'on en sache jamais beaucoup plus sur cet ouvrage curieux sorti d'on ne sait quelle plume plutôt habile malgré tout.

Voici pour le plaisir, l'intégralité d'une de ces Lettres Infernales, celle écrite par un libraire à ses associés. Ce libraire est en enfer depuis dix ans ... il écrit à ses confrères encore en vie ... sur cet en bas bien différent et donne une liste d'ouvrages qu'il conviendrait d'éditer ... 


XI. LETTRE.

Un libraire à ses associés.

Du Ténaret, le 12 de la Lune.

Je suis descendu ici, comme vous le savez, avant d'avoir achevé la fameuse Critique du Monde entier. Cet ouvrage était à la vérité de longue haleine, puisqu'il fournissait cent volumes in-folio, dont la moitié critiquait & trouvait à redire de l'autre. Je me trouve ici tout désoeuvré. L'impression qui se fait ici sur du papier noir en caractère blanc, n'a pas cette vogue de là-haut ; parce que Pluton n'a pas le vrai secret de faire fleurir cet art, qui est de ne le permettre que sous des privilèges émanés de sa Cour même. C'est cette défense d'imprimer toute sorte de Manuscrits, & cette permission qu'il faut obtenir, qui fait toute la rocambole de l'impression. Bientôt des Diables remuants & subtils inspirent à d'autres Diables d'emprunter le nom de l'autre Monde, je veux dire d'Hollande & d'Angleterre, pour mouler les sottises qu'on veut débiter. Alors un Livre sans prents, je veux dire sans nom, sans titre, sans aveu, sans reliure, fraîchement sorti de la presse, fait la fortune de l'auteur & du vendeur. D'autres auteurs, plus avisés encore, font distribuer sous le manteau leurs ouvrages en manuscrit, & par cette manoeuvre rendent fameux un enfant mort-né, puisque l'impression serait son tombeau. Quoiqu'il en soit, sous savez, mes chers Confrères, combien je vous parle vrai, à présent que je vois toutes choses dans leur état naturel. Vous savez encore combien nous avons imprimé de ces sortes de Manuscrits dans des souterrains qui passaient pour vraies impressions de Hollande : & certainement, si Pluton réveillait aussi la curiosité des Curieux d'ici-bas, nous aurions encore sujet de ne pas nous ennuyer. Depuis le long temps que je suis descendu, il y a si peu d'ouvrages sortis de la presse, que j'ai honte de vous l'avouer. Cependant ce n'est que pour vous envoyer le Catalogue de ces nouveaux ouvrages, qu'il m'a été permis de vous écrire celle-ci.

CATALOGUE DES LIVRES NOUVEAUX DE L'IMPRIMERIE SOUTERRAINE.

Topographie du visage des Dames, ou l'Art d'y placer des mouches régulièrement, avec une Dissertation sur les différentes manières de rire de bonne grace, dédiée aux Femmes de chambre. Le tout composé par un Abbé de Cour. 4 volumes in Octavo.

L'Art de Danser revue, corrigé & augmenté, réduit en abrégé, & enrichi de médailles d'or par un Financier. Volume in Douze, doré sur tranche.

Dictionnaire des Mines pour l'intelligence du sens moral & littéral des grimaces des Coquettes, composé par un Petit-Maître. Volume in Quarto.

Abrégé de la Démonographie, ou le détail de l'intérieur de chaque Ménage, dédié aux Maris Confrères du Mont des Martirs. 2  Volumes in Folio.

Traduction des Institutes de Justinien en Langue Vulgaire, pour le soulagement des Magistrats qui n'entendent pas le latin. 3. Volumes in Douze.

Petit Traité de l'Epoque Amoureuse, qui fait sonner l'Heure du Berger après le Siècle d'Or. I. Volume in Seize.

L'Art des Parloirs, où l'on traite des graves Riens, des importantes Fadaises, & des mystiques Vétilles. I. Volume in Folio.

Nouveau Cuisinier Français, ou l'Art de se corrompre le sang & l'humeur avec ragoûts épicés, fricassés, pour servir de supplément à la Pratique de Médecine de Fernel, ancien Docteur de Montpellier. I. Volume in Douze.

Nouvelle Relation de la sanglante défaite des Anciens par les Modernes, fondée sur le système de la Nouveauté. I. Volume in Douze.

Manière de faire aux Dames des corps de jupes à ressorts, qui fait aller l'emble à une Gorge, le trot aux Amants, & le galop à leur Bourse, de l'invention d'un Tailleur de l'Opéra. Petit Volume in Seize, augmenté d'une petite Explication sur l'Art de faire des Robes qu'on peut friper & chiffonner sans qu'il y paraisse, par le même auteur.

Le Triomphe de Rien, ou Traité des Fadaises par le Vicomte de la Nigaudière. I. Volume in Douze.

Boussole Amoureuse, ou Carte Marine & Galante pour un Géographe des Pays-Bas de Cythère. 2. Volumes in Douze.

L'Art de feindre ou de politiquer, ou le grand Calendrier de la Cour dédié aux Courtisans. 2 volumes in Octavo.

Voilà, mes Amis, tout ce qui s'est moulé depuis plus de dix ans que je vous ai quitté. Pour la réussite, je veux dire le débit de ces Ouvrages, je n'ose vous assurer de rien.  Tout gît dans le goût, ou dans la fantaisie du Lecteur. Il est vrai qu'il en est de toute espèce, je veux dire dont le goût est très fantasque, ou dont la fantaisie est tout le goût. Adieu, mes Amis, mon temps de vous entretenir expire, je n'ai que celui de cacheter ma lettre, & de me cacher moi-même. S'il arrive quelque chose de nouveau & digne de vous être raconté, je vous en ferai part. Si quelqu'un de vos confrères vient ici, chargez-le de m'appendre ce qui se passe chez vous, & si ma Veuve travaille toujours à la presse avec des plumets, comme elle faisait du temps que j'étais son Relieur. Au reste, je savais si bien qu'il est impossible d'empêcher les Femmes de Paris d'être coquettes, que je n'en ouvrais pas la bouche là-haut. Bien différent de cet étourdi, qui ayant surpris Vénus avec Mars, éventa la honte de son lit, & mérita qu'on gravât son histoire dans les tabatières scandaleuses. Cet ignorant sans-doute ne savait pas que les Femmes du caractère de Vénus ne rougissent plus qu'à la toilette. Mais j'oublie moi-même qu'en cherchant à passer le temps à raconter ces bagatelles, le temps m'a passé, c'est pourquoi il être temps que je sois vôtre.

Ainsi s'achève cette amusante lettre qui n'est pas sans rappeler que le monde de la librairie n'est pas dépourvu d’auto-dérision. Même morts et en enfer, certains libraires nous font encore rire !

Bonne soirée,
Bertrand Bibliomane moderne

5 commentaires:

Olivier a dit…

Très amusant.
La liste des libraires pouvant se permettre d'être facétieux ne doit pas être si longue, non?
Olivier

Textor a dit…

Très drôle.
Curieusement le style utilisé dans cette lettre ne fait pas XVIIIème s.
Des mots, comme rocambole, semblent anachroniques. Et le coup de l’impression en négatif, 100 ans avant l’invention de la photographie, flaire la supercherie littéraire …
Textor

Pierre a dit…

Ce qui me gène le plus dans cet ouvrage, c'est qu'il semble normal pour l'auteur qu'un libraire finisse en enfer alors qu'il est de notoriété publique que c'est une profession qui s'apparente au sacerdoce ;-))

Certains titres comme Le triomphe de rien pourraient avoir été écrits par Philippe Delerm. Pierre

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Paul Lacroix (Le Bibliophile Jacob) écrivait en 1863, à propos de cet ouvrage :
"Nous avons passé beaucoup de temps à chercher l'auteur de ce recueil, et en vérité, le livre n'en valait pas la peine. Cet auteur-là, quel qu'il soit, ne mérite pas de sortir de l'oubli auquel il s'est condamné lui-même en gardant l'anonyme."
Pour ma part, j'aurais tendance à attribuer cet ouvrage à l'auteur de récits libertins qu'était Louis-Charles Fougeret de Monbron (1706-1760).

Bertrand Hugonnard-Roche a dit…

Comme quoi Paul Lacroix, dit le Bibliophile Jacob, pouvait aussi dire et écrire à peu près n'importe quoi, tout comme sont alter ego Charles Nodier quelques années plus tôt. Etre un érudit polygraphe ne met pas à l'abris du faux pas. Ce livre, s'il n'est pas un chef d'oeuvre, se laisse agréablement lire et surtout par la curiosité qui s'en dégage, est en beaucoup d'endroits moins lassant qu'un texte de Voltaire ou de Rousseau. Il faut lutter contre les mondes qui voudraient qu'on ne prête qu'aux riches.

B.

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