lundi 27 mai 2013

Ballade Aldine by Textor


Quitte à faire un pèlerinage pour se recueillir sur les lieux saints, j’ai choisi Venise, la Sérénissime, ses palais aux vastes portiques, ses canaux, ses marbres, et son temple de la typographie : l’imprimerie des Alde. Venise n’est pas si éloignée, c’est la destination d’un long week-end : une heure et demie d’avion suivie d’une heure de vaporetto. Evidemment, il serait préférable de prendre une caravelle au départ d’Aigues-Mortes mais c’est plus long : il faut attendre une crue centenaire et il y a seize jours de voyage.


Fig 1 L’ancre aldine invite au voyage


Le bateau arrive sur le quai des Slavons (Riva degli Schiavoni) ; le premier hôtel qui se présente est l’hôtel Danieli, jouxtant le Palais des Doges. C’est là qu’il faut descendre : d’une part il est bien situé au centre de la ville, et d’autre part, il a trouvé refuge dans le Palais Dandolo du XVème siècle qui permet de se plonger immédiatement dans l’ambiance et l’époque des incunables, façon Songe de Poliphile. Demandez une chambre avec vue sur la Lagune, elles sont plus grandes.


Fig 2 Un Salon du Danieli



Fig 3 Alde Manuce le vieux toujours omniprésent à Venise


C’est là que les choses sérieuses commencent et qu’on regrette de ne pas avoir préparé suffisamment son voyage. Ne croyez pas qu’il suffit de sauter dans une gondole en lançant « Manuzio ! Manuzio ! », car c’est le plus sur moyen pour que le gondolier vous emmène dans un atelier de soufflage du verre, croyant avoir compris : « Murano Glass ! Murano Glass ! ».

Il faut donc se documenter un peu : Avant d’avoir été Alde l’Ancien, Theobaldo, dit Aldo pour les copains, avait été un jeune étudiant en lettres classiques, apprenant le latin dans le Latium et le grec dans les restaurants à moussaka de Ferrare. Il se destinait à l’enseignement et voulait devenir riche et célèbre. Si une chose l’agaçait par-dessus tout, c’était bien la piètre qualité des manuscrits qui lui était donnés de lire. Les moinillons-copistes étaient aussi distraits qu’ignorants et les textes en circulation truffés de fautes. N’avait-il pas lu dans le De Bello Gallico un passage où César, triomphant au stade, lança au peuple : « Je vous ai compris ! » avant d’affranchir le rubicond ?

L’imprimerie aurait pu pallier ces défauts mais les imprimeurs affairistes ne cherchaient que la rentabilité immédiate sans souci d’honnêteté intellectuelle. Le dominicain Filippo di Strata s’en plaint amèrement au Doge Niccolo Marcello : «  les imprimeurs ne sont que des fainéants, des domestiques chassés aussi ignorants qu’ambitieux, qui passent leurs journées dans les fumées de l’ivresse à rêver de profits fabuleux, des intrus venus d’Allemagne pour priver d’emploi les honnêtes copistes italiens. Ils donnent un mauvais ton à la vie intellectuelle. La ville est maintenant remplie de livres au point qu’on ne peut plus faire trois pas dans la rue sans s’en faire proposer des brassées entières, comme chats en poche, pour deux ou trois sous. Les textes imprimés sont désespérant d’inexactitudes car préparés par d’ignares imbéciles et jamais corrigés. L’existence de ces imprimeurs suffit à faire disparaître du marché les bons manuscrits et encourage les sots à se donner des airs de savants ». Heureusement que frère Filippo n’a pas connu Wikipédia !

Alde n’était pas loin de partager cet avis radical. Il fit le projet de partir pour Venise, capitale mondiale de l’imprimerie, pour fonder sa propre officine. C’est alors que tomba à pic de la Mirandole qui finança son projet (Alde était le tuteur de ses neveux). Il débarqua à Venise en 1490 et jeta l’ancre (sic !) dans le quartier San Stae. La première édition sortie de ses presses date de 1494, le temps d’installation avait été long. Il faut dire que l’entreprise coutait cher et d’ailleurs Alde n’avait que 10% de l’affaire  et ses associés, Pierfrancesco Barbarigo (fils de Marco et neveux d’Agostino, tous deux successivement Doges de Venise) et Andrea Torresano di Asola, élève de Nicolas Jenson, le reste du capital.

Si Alde Manuce n’était pas le propriétaire de l’imprimerie, son génie consistait à savoir bien s’entourer : un typographe coléreux, Francesco Griffo, le véritable inventeur des caractères aldins, des correcteurs et des érudits tels qu’ Alberto Pio ou Pietro Bembo, qui fut l'artisan des éditions de Pétrarque et de Dante, ou encore Giorgio Valla, le franciscain Urbano Valeriani, l'anglais Thomas Linacre qui participa à l'un des rares textes purement scientifiques imprimé en 1499,  et aussi des experts grecs employé à collecter et relire les textes classiques. Alde profita de l’importante communauté grecque exilée à Venise depuis la prise de Constantinople par les turcs. En 1500, tous ces érudits fondèrent l’Académie Aldine, qui se consacra à la publication de la littérature grecque.

Sachant tout cela, il restait à retrouver l’atelier. Quand on connait tant soit peu le labyrinthe des rues de Venise, on se dit que la tache allait s’avérer difficile. C’est un peu par hasard au détour d’une ruelle étroite que je suis tombé sur le Rio Terà Secondo, juste au niveau de l’imprimerie recherchée. (En sortant de la Calle del Scaleter, bien prendre le Rio Terà Secondo sur votre gauche, car à droite le Rio Terà arrive en impasse sur le Rio San Boldo). Sur la plaque de la maison du N°2311, l'inscription : "MANUCIA GENS ERUDITOR NEM IGNOTA HOC LOCI ARTE TIPOGRAPHICA EXCELLUIT" vous confirme que vous touchez au but.


Fig 4 La maison d’Alde Manuce



Fig 5 Une première plaque en italien



Fig 6 Les touristes ne manquent pas de photographier la maison


Le palais est caractéristique des demeures patriciennes du XIVème siècle avec ses hautes fenêtres vénéto-gothiques. Il est émouvant de penser qu’Alde accueillit en ces lieux son ami Erasme, venu préparer une nouvelle édition des Adages, publiée en 1508. Par la suite, c’est Jehan Grolier qui franchit cette même porte pour visiter l’atelier, en 1512. Les éditions aldines représentent 119 titres en 134 volumes dans la collection de Grolier, dont plusieurs Songe de Poliphile. L’instant a été immortalisé par le peintre François Flameng (bien plus tard !).

Aujourd’hui la porte est close et le palais ne se visite pas, mais il est sans doute préférable de ne pas entrer de peur de ne pas y retrouver les presses, les manuscrits et les reliures.

Ceci dit, en collant l’oreille contre le battant de la porte-cochère en bois, j’ai entendu distinctement le grincement de la vis et les cliquetis de la frisquette sur le tympan, c’est le De Aetna qu’on imprime en ce moment, c’est sur…


Fig 7 Les baies gothiques du premier étage


Fig 8 Une autre plaque commémorative en latin

Bonne Journée

Textor

11 commentaires:

Bertrand Hugonnard-Roche a dit…

Encore une fois Textor nous embarque avec lui dans ses voyages bibliophilesques. Quelle belle ballade ! Que j'aimerais la faire. Il me faudra patienter encore un peu.

Merci encore de ces reportages toujours aussi passionnants et qui montrent que finalement posséder un livre (ancien ou non) n'est qu'une bien piètre image réductrice du bibliophile moderne.

Encore un espoir supplémentaire pour les impécunieux passionnés de prendre du plaisir malgré tout.

B.

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Pélerinage de rêve pour tous les bibliologues, et les seiziémistes en particulier !
La prochaine fois, il ne faudra pas hésiter à frapper à la porte !

Textor a dit…

C'est vrai Jean-Paul, j'aurais du rentrer !! Bon, j'y retourne ...

Merci Bertrand pour le post....je note que j'ai des passe-temps de bibliophile impécunieux ... :))

Textor

Φιλ ΔαΓ a dit…

Un tel pèlerinage aurait mérité que l'on essayât de de frapper à la porte. Sait-on jamais ? Au cas où la porte donne sur un au-delà bibliophilique.

Ha ! mais je me rends compte que Le Bibliophile Rhemus a été plus rapide que moi.

Ph. D.

Pierre a dit…

Le temps étant à la pluie depuis l’automne, j’ai donc pu aisément prendre le bateau sur le ponton d’Aigues-mortes avec quelques copains croisés (sic) sur la caravelle en direction de Venise.

Merci à Textor, pour ses judicieux conseils. Les chambres du Danieli sont luxueuses. On peut tout juste regretter une insonorisation insuffisante des bâtiments quand on sait que toute la ville s’est reconvertie dans le coït d’après mariage (aussi appelé : voyage de noce). On finirait par regretter les fours des souffleurs de verre, exilés sur Murano en raison des fréquents incendies qu’ils provoquaient, et surtout les Imprimeurs qui ont fait la réputation de la ville.

La maison d’Alde Manuce devient, grâce à Textor, une nouvelle destination pour les passionnés de l’imprimerie. Étrange destin que celui de cette maison, aujourd’hui couverte de manuscrits… Pierre

Textor a dit…

Je dois dire que j’ai mis un certain temps à retrouver l’adresse de l’imprimerie qui n’est pas dans les circuits touristiques traditionnels. Il faut descendre à la station du vaporetto San Stae et se perdre dans le dédale des ruelles. Les murs sont remplis de tags mais au moins il y a une vraie vie populaire dans le quartier avec de vrais vénitiens. J’avais imaginé pour Alde, un lieu plus prestigieux, sur le Grand Canal mais peut-être était-ce là le quartier des imprimeurs au XVème siècle.
T

Lauverjat a dit…

Beau billet mais bien curieuse police aldine en enseigne!

Lauverjat

Renaud a dit…

"Au Danieli, demandez une chambre avec vue sur la Lagune, elles sont plus grandes" (J'ai ri)

Textor a dit…

?? Pourquoi ? c'est vrai ! celles qui sont dans l'annexe ou sur l'arrière sont vraiment plus petites.

T

Anonyme a dit…

Bonjour,
C'est un bel article. Merci textor.
j'ai plusieurs fois posé la question dans la sphère bibliophilique, sur Ange Vergéce, personnage important aussi dont on ne sait si il fut libraire, imprimeur, relieur, mais créateur d'un caractère fait à partir de sa belle écriture.
Ouvrier crétois qu'on semble avoir repéré parmi tous les autres. je n'ai pas plus de détails et je peine à en trouver.
une trace de son nom est repris dans un catalogue de l’exposition qui avait eu lieu à la BNF sur les livres de l'imprimerie à la renaissance.
Auriez vous d'autres détails?
merci textor,
Bien à vous.
Sandrine.

Textor a dit…

Bonjour Sandrine !

Autorisez-moi à vous répondre en vers (ceux de Jean-Antoine de Baïf, 1573) :

« Ange Vergèce, Grec à la gentille main,
Pour l’écriture greque écrivain ordinère
De vos granpère et père et le vostre, eut salère
Pour à l’accent des Grecs ma parole dresser,
Et ma main sur le trac de sa lettre adresser. »

Pour le reste, voir Émile Legrand. Bibliographie hellénique. Paris, 1885. (tome I, p. cxxv-cxxxvi)

Il parait bien difficile, compte tenu de la chronologie, qu’il ait pu avoir des contacts avec Alde l’ancien.

Textor

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