mardi 21 mai 2013

Revue de presse : Le cri de désespoir du capitaine Dreyfus vendu aux enchères (L'Alsace.fr du 19 mai 2013)


Ce 29 mai, à Paris, sera adjugé au plus offrant un document qui vaut autant par son intérêt historique que par la détresse qu’il révèle : il s’agit d’une lettre d’un des Mulhousiens les plus malheureusement célèbres, le capitaine Dreyfus, écrite depuis un cachot de l’île de Ré un mois seulement après sa condamnation.

Ce sont des feuilles un peu jaunies, emplies d’une écriture parfaite, sur la forme comme sur le fond, empreintes de ce style appliqué qui était celui du XIXe siècle. Fine, soignée, sans une rature, la calligraphie paraît ressembler à toutes celles de l’époque ; elle fut pourtant considérée comme la preuve singulière de la haute trahison de son auteur. La feuille a un en-tête : « Dépôt de Saint-Martin-de-Ré ». Juste en dessous, et juste avant que ne débute la lettre proprement dite, sont notés une date (le 26 janvier 1895), un numéro d’écrou (8.154) et enfin le nom du prisonnier qui prend ici la plume : Alfred Dreyfus.

Juif mulhousien en passe de devenir le symbole de l’injustice et de l’antisémitisme, Alfred Dreyfus a alors 35 ans. Il écrit ce courrier un mois après sa condamnation et trois semaines après sa dégradation. Il est arrivé dans l’île de Ré le 17 janvier 1895, menotté et les fers aux pieds. À sa descente du train, à La Rochelle, il a été insulté ; des personnes, dit-on, ont crié « À l’eau ! Mort aux traîtres ! Mort aux juifs ! »

Dans sa cellule, à ce moment-là, il ne reçoit aucun courrier, n’a le droit de parler à personne, est fouillé chaque jour. On ne lui autorise qu’une feuille de papier deux fois par semaine, accompagnés d’une plume et un crayon à restituer aussitôt après usage.

Cette lettre admirable est restée sans réponse.

C’est dans ces conditions qu’il écrit au ministre de l’Intérieur. Il y proteste de son innocence, révèle qu’il a pensé se tuer et ne demande que deux choses : de la justice et « du travail » (lire ci-contre). Cette lettre admirable est restée sans réponse. Elle a sans doute une importance historique, mais elle est surtout remarquable par l’humanité qu’elle contient, cette souffrance retenue, mais éclatante. C’est le cri de désespoir d’un homme qui veut rester digne, envers et contre tout. Alfred Dreyfus lui accordait une certaine importance puisqu’il en reproduira le texte intégral dans son journal, Cinq années de ma vie , paru en mai 1901.

« Il n’avait pas la possibilité de faire de brouillon : il a dû penser entièrement cette lettre avant de l’écrire , fait remarquer Anne Heilbronn, directrice du département Livres et manuscrits de Sotheby’s, à Paris. Or la langue est admirable ! Moi, j’ai été transportée… »

Cette société de ventes aux enchères (la plus ancienne au monde) adjugera cette lettre au plus offrant ce mercredi 29 mai, au milieu de bien d’autres trésors (lire ci-dessous). Son propriétaire actuel reste anonyme ; il l’avait acquise en 1996 dans une librairie de Saint-Germain-des-Prés, à Paris. En 1940, le petit-fils du capitaine avait confié cette lettre à la Bibliothèque nationale de France, pour la mettre à l’abri ; elle avait été restituée à la famille après la guerre.

« Il est quand même assez rare que l’on propose des documents d’une telle importance historique , commente Anne Heilbronn. La dernière fois, c’étaient les brouillons d’articles et de discours de Robespierre, en mai 2011. L’ensemble des manuscrits avaient été adjugés pour 900 000 €… » Là, l’estimation va de 100 000 à 150 000 €, ce qui est beaucoup évidemment, mais peu aussi si l’on compare avec les autres estimations des lots mis en vente le même jour. « On aurait pu mettre zéro, c’était pareil, je pense que ça partira dans ces prix-là, annonce la directrice. Des privés comme des administrations peuvent être agités… J’ai l’impression que ça s’adresse à tout le monde : c’est l’Histoire de France ! »

Publié sur L'Alsace.fr le 19/05/2013 à 05:00 Textes : Hervé de Chalendar http://www.lalsace.fr/actualite/2013/05/19/le-cri-de-desespoir-du-capitaine-dreyfus-vendu-aux-encheres

8 commentaires:

Textor a dit…

Ce document précieux devrait être aux Archives Nationales depuis longtemps plutôt que de satisfaire la convoitise des spéculateurs....

Textor

calamar a dit…

il va se retrouver dans un musée privé, dont le propriétaire va se gargariser avec l'énorme enchère correspondante...

Anonyme a dit…

Selon toute vraisemblance, ce document appartient par nature à l'Etat, car il a été reçu par le ministre ainsi qu'en atteste le tampon.
Il devrait donc être retiré de la vente et restitué à l'Etat.
A moins, naturellement, qu'il n'y ait deux poids deux mesures, et que Sotheby's bénéficie de certains privilèges...
RC.

Vincent P. a dit…

A RC.
Non ce document n'appartient pas à l'état car il a été déclassé par le ministère à qui il avait été envoyé et restitué à la famille...
Donc tant pis pour l'Etat non?
Et à Textor.
Il peut toujours être aux archives elles n'ont qu'à l'acheter...
Et la convoitise des spéculateurs...est-elle pire que celle des bibliophiles en général? Personnellement je ne crois pas.

calamar a dit…

tant que les enchères sont sincères et correspondent effectivement à une joute entre enchérisseurs concurrents, il n'y a pas de souci, c'est le meilleur moyen d'établir un prix.

Raoul Viergerie a dit…

A Calamar : "dont le propriétaire va se gargariser avec l'énorme enchère"

le demi-million ? le million ?

Bertrand Hugonnard-Roche a dit…

http://www.liberation.fr/culture/2013/05/28/polemique-sur-la-vente-aux-encheres-d-une-lettre-du-capitaine-dreyfus_906266

Bertrand Hugonnard-Roche a dit…

Ce sera donc finalement 457.500 euros (soit 3 millions de francs bien anciens déjà ...) pour cette lettre du capitaine Dreyfus aux abois !

A qui a-t-elle été adjugée ? Nous devrions bien finir par le savoir ...

http://www.leparisien.fr/flash-actualite-culture/une-lettre-d-alfred-dreyfus-adjugee-380-000-euros-29-05-2013-2847037.php

B.

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