lundi 27 juin 2011

Où il est question de quelques impressions gothiques rouennaises.


Je crois que c’est à force de voir les livres qui m’intéressent affichés au Grand Palais à 25.000 euros que j’ai décidé de réorienter mes collections vers les boites de Camembert vides. Qui dit Camembert, dit voyage en Normandie, loin des paillettes et du stress du Salon parisien. Je reviens de mon périple en terre normande avec quelques modestes ouvrages qui n’attirent pas les flashs des journalistes : des impressions gothiques dont le fil rouge serait d’avoir toutes été imprimées à Rouen au tournant du XVème siècle, l’occasion d’évoquer l’imprimerie dans cette ville.


Fig 1 Marques typographique de Raulin Gaultier, libraire à Rouen.


Fig 2 Les livres normands sont discrets et fuient les salons. Ils aiment se réfugier tout en haut de la bibliothèque. Ici le Saint Bonaventure de 1502.


La ville de Rouen fut une des premières de France à entendre parler de l’invention nouvelle et à vouloir y installer une presse. On pense que la noble famille des Lallemant, d’origine germanique comme son nom l’indique, en chargea Martin Morin vers 1484, mais le dernier recensement d’Aquilon (1) donne plutôt cette paternité à Guillaume le Talleur en 1585. La ville, ancienne capitale des ducs de Normandie, est alors riche et prospère par son port et son commerce du drap, c’est en même temps un foyer de développement intellectuel, centre du pouvoir judiciaire, siège du Parlement (avant son transfert à Caen en 1494). Des ateliers d’imprimeurs s’installent près du portail nord de la cathédrale, qui prend le nom de Portail des Libraires.

Pourtant le marché du livre peine à progresser, on ne relève que 151 éditions imprimées à Rouen entre 1485 et 1500, en 15 ans. Bien peu comparé à Paris qui en aurait fait paraitre 2850 entre 1470 et 1500 ou Lyon 1150 entre 1473 et 1500, mais c’est tout de même la troisième ville de France en matière d’édition, loin devant Caen et Toulouse.

Aquilon avance comme cause possible de cette relative timidité des librairies-imprimeurs rouennais la structure de leur corporation, A la différence de Lyon où l’absence de métiers jurés permet à des grands libraires-négociants, véritables « investisseurs », de lever des fonds et de se lancer dans le commerce du livre sur une grande échelle, les imprimeurs n’étant que leur sous-traitants, les libraires rouennais évoluent dans une organisation plus sclérosées, aux débouchés plus modestes : la clientèle locale des clercs et des savants. Ceci explique peut-être les nombreuses associations ou regroupement d’imprimeurs qu’on voit, plus souvent qu’ailleurs, me semble-t-il, dans les colophons.

Fig 3 Une impression rouennaise de 1503 : le Postilla de Guillaume d’Auvergne par Laurent Hostingue et Jamet Louis pour Jacques le Forestier. On le vend à coté de l’église de Saint Herblain (ou Erblon).


La production rouennaise des premiers temps se cantonne dans le domaine laissé vacant par d’autres. Délaissant les livres scolaires, les in-folio à gravures, les livres humanistiques ou scientifiques, elle se concentre sur les livres de première nécessité, au succès confirmé : droit coutumier normand ou anglo-normand, manuel des curés, liturgie des évêchés régionaux. Les formats choisis sont modestes, la mise en page à l’économie et les papiers à l’avenant. Des livres chiches destinés à des normands, en somme !

Fig 4 Les reliures des livres normands sont modestes, simplement estampées d’une formule politiquement correcte (Notre Père qui êtes aux cieux, …)


Une formule de circonstance a été estampée sur ce Manipulus Curator (Manuel des Curés) vers 1509. Cette impression rouennaise du grand classique de Guy de Montrocher, que tout curé se devait d’avoir dans sa soutane, est pourtant devenue rare. Aquilon ne cite que le présent exemplaire, communiqué à Delisle par Édouard Pelay (Delisle, 303), et celui de la Bodleian, incomplet du titre. Il porte l’ex-libris du célèbre bibliophile normand.

Fig 5 Colophon du Manupulus Curator qui mentionne que le libraire Raulin Gautier était dans la Grand’rue Saint Martin, près du Fardelum ( ?)


Fig 6 Ex libris d’Edouard Pelay


Le texte, aux lignes serrées, est agrémenté de quelques lettrines ornées. Le titre est presque entièrement occupé par la belle marque typographique de Raulin Gaultier. (cf fig 1) L'imprimeur de l'ouvrage, Laurent Hostingue, fit ses premières armes à Rouen avant d’aller exercer à Caen jusqu’en 1526 ; il est considéré par Delisle comme le "véritable fondateur de l'imprimerie caennaise".

Une autre illustration de cette production locale est le Saint Bonaventure, intitulé Breviloquium Theologie. C’est un bon exemple de ce « style normand » : l’ouvrage regroupe tous les écrits de Giovanni da Fidanza (Bagnorea, 1221 - Lyon 1274), plus connu sous le nom de Bonaventure lorsqu'il entra chez les Franciscains. Saint Bonaventure ou le Docteur séraphique fut, avec son contemporain Thomas d'Aquin, l'un des piliers de la théologie chrétienne au Moyen-âge.

Aquilon a répertorié seulement quatre exemplaires de cette édition imprimée à Rouen par Jean Mauditier, Pierre Olivier et Guillaume Golumier (Gaullemier), auxquels il faut ajouter celui de la Bibliothèque de Rouen, incomplet du titre et des derniers feuillets. Les 3 imprimeurs ont travaillées pour Jean Alexandre de Caen, comme l’indique le colophon. On retrouve à la fin de chaque partie la belle marque de Jean Alexandre, avec la devise qui est celle de la ville : "une loy, ung dieu, ung roy, une foy". Une association de trois imprimeurs qui devait être plus financière que matérielle car un seul type est utilisé (le G26 ?) pour tout l’ouvrage.

Fig 7 Colophon du Saint Bonaventure, 25 Juillet 1502.


Fig 8 Début de la seconde Partie du Saint Bonaventure.


Pourtant, curieusement, la page de titre n’est pas à l’adresse de Jean Alexandre, mais à celle du Lion d’argent, rue St Jacques à Paris, (C'est-à-dire Jehan Petit, la Fnac de l’époque !), signe qu’un best seller comme celui-ci ne trouvait pas à s’écouler suffisamment, ni sur le marché de Caen, ni sur celui de Rouen. La page de titre, sans doute bricolée à la hâte, n’a guère d’allure et jure un peu par rapport au reste de l’ouvrage dont la mise en page est nettement plus soignée.

Fig 9 Page de titre du Saint Bonaventure, à l’adresse de Jean Petit. Vous noterez que le titre annonce l’intervention de Jean Gerson.


Fig 10 Mise en page de la première partie du saint Bonaventure.


L’imprimeur Jean Mauditier était réputé à Rouen, c’est lui qui s’était associé avec Laurent Hostingue au début de sa carrière. (l’imprimeur du Postilla et du Manipulus, présentés plus haut).

Ne trouvez-vous pas que les caractères gothiques de ces imprimeurs ont un style bien particulier ? Je dirais même, un air de famille qui permet d’identifier assez facilement une édition rouennaise d’un quelconque gothicus vulgus. Le Bibliophile Rhemus va me rétorquer : C’est normal, c’est normand !!

Fig 11 La marque de Jean Alexandre.

Bonne Journée
Textor

1) Aquilon, Bibliographie normande, I, p. 136 (avec titre à l'adresse de Jean Alexandre, à Angers).

24 commentaires:

Bertrand a dit…

Merci Textor pour cet excellent article comme toujours.

En guise de complément, voici un lien vers deux impressions rouennaises de Martin Morin que j'ai eu sur mes rayons il y a quelques temps : http://livres-anciens-rares.blogspot.com/2009/02/maitre-martin-morin-imprimeur-rouen-en.html

B.

Textor a dit…

Merci Bertrand, pour la mise en ligne et pour le lien vers votre catalogue.

Ces 2 exemples supplémentaires d'impressions rouennaises me paraissent confirmer mes propos quant au format, au type, et au sujet de prédilection des imprimeurs rouennais. Mais vous êtes sur que ce Martin Morin n'était pas corse, vu sa marque ...:)

Textor

Anonyme a dit…

Bravo Textor pour ce remarquable papier. Mais je trouve étonnant que vous citiez Caen avant Toulouse: sauf erreur, la production de Caen est inférieure à 10, alors qu'elle frôle les 150 à Toulouse.
Amitiés à tous
Yves

Dominique P a dit…

Bravo Textor pour ces illustrations de boîtes de camembert !
J'ignorais qu'on les consevât depuis le tournant du XVe. J'imagine mal cependant l'utilité de leur rangement au faîte des charpentes.
Très belles impressions en tout cas, Bravo !
Dominique P.

Textor a dit…

Yves, rien ne vous échappe ! Toulouse avant Caen ! Il faudrait que je retrouve la notice d'où j'ai tiré ces chiffres, mais vous avez très certainement raison.
Merci de me lire !
Textor

Textor a dit…

Dominique, la chasse aux livres discrets est plus difficile à pratiquer qu'on l'imagine! Ils se réfugient dans les endroits les plus improbables et Il faut savoir les débusquer.

A la limite, j'ai envie de dire que faire son marché chez Sourget et remplir son caddy de maroquins aux armes, c'est un peu la solution de facilité...

Le comble de la bibliophilie c'est la bibliophilie des combles !!

Textor dixit !

Gonzalo a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Gonzalo a dit…

Avis aux amateurs: le pétillant Pierre Aquilon, cité maintes fois dans l'excellente prose Textorienne, revient à ses amours normandes. Il parlera jeudi, lors d'un colloque d'histoire du livre qui se déroule en ce moment même à Tours.

Pierre Aquilon, L'imprimeur dans la ville : l'exemple rouennais, jeudi 30 juin, 15h45.

Programme complet du colloque ici:
http://www.panurge.org/IMG/pdf/programme.pdf

Pierre a dit…

La ville de Rouen et toute la Normandie s'associent pour remercier Textor de cette recherche, étayée d'exemples, sur l'imprimerie rouennaise.

Nul doute que ses articles relanceront l'attrait pour les incunables s'ils ont jamais été délaissés. La typographie, malheureusement amputée de sa ponctuation rend la lecture de ces ouvrages impossible pour le profane. Merci à Textor de nous en révéler le contenu, et subséquemment l'histoire. Pierre

Claire H a dit…

Je note quant à moi avec grand intérêt que les premiers vendeurs de livres à Rouen sont des représentants de familles marchandes bien connues et à l'implantation ancienne. Marchands de vin et de drap, aussi marchands de livres, ou comment l'innovation emprunte les mêmes canaux que le commerce ordinaire.

Bertrand a dit…

C'est vrai Claire, purement anecdotique en ce qui me concerne directement, puisque dans ma famille, j'ai retrouvé mes lointains ancêtres "marchands drapiers" vers 1500, dans un tout petit bourg actuellement à la limite entre le département de l'Yonne et de la Côte d'Or. Mais voilà... point d'éditeur-libraire ou d'imprimeur à la suite... beaucoup d'enfants... des partages à n'en plus finir sans doute... sont devenus fermiers ou cultivateurs jusqu'au milieu du XXe siècle.

B.

Textor a dit…

Le hasard de la publication fait bien les choses !
Merci Gonzalo pour cette information. Si j'ai beaucoup cité M. Aquilon c'est que sa bibliographie normande est ce qui se fait de mieux et de plus actuel sur ce thème. Elle a le mérite aussi de se lire comme un roman. Un ouvrage de référence à conserver dans sa bibliothèque.

Textor

Textor a dit…

Dommage que mon emploi du temps ne me permette pas d'aller à Tours cette semaine, j'aurais aimé écouter l'exposé de Pierre Aquilon [ pour voir s'il cite Textor ! :)) ] et il y a d'autres interventions passionantes, comme celle sur la veuve Chevallon, dont je suis fan depuis toujours ....

T

Textor a dit…

Pierre, pourquoi voulez-vous mettre de la ponctuation dans de la prose latine ? Cela prend de la place et bouffe du papier pour rien ! C'est la déclinaison des noms qui donne la place du mot tranduit dans notre synthaxe moderne, en latin l'ordre des mots n'a pas d'importance.

Léo Mabmacien a dit…

de "modestes ouvrages" (gros sourire)

Bel article, magnifique édition...

Léo

Dominique P a dit…

Votre Manipulus curator[um], Textor, était proposé à la vente Alde du 18 juin 2010, estimé à 600/800 €. http://alde.fr/FR/sale_books_comic_books_and_autographs/v14035_alde/l2472350_montrocher_guy_de_manipulus_curator_um_.html
Cela fait donc deux ans que vous êtes à l'affut ?
Bravo !
Dominique

Textor a dit…

Dominique,

La bibliophilie est une école de la patience. Parfois, il faut rester à l'affut pendant bien plus longtemps.

Tenez, je course depuis 10 ans un exemplaire de l'histoire du preux chevalier Bayard, sans peur et sans reproche par Symphorien Champier, parue en 1525, si ma mémoire est bonne. Et bien la bête me résiste encore ! Je n'ai réussi qu'à piéger son avatar, une édition abrégée du même Champier, publiée par Etienne Dolet, 20 ans plus tard.
mais je sais qu'un jour je l'aurais ... je l'aurais !
Textor

Textor a dit…

Permettez-moi de revenir un instant sur un article déjà ancien consacré à quelques impressions rouennaises.

La légende de la figure 5 présentait le colophon de Raulin Gaultier, qui peut être traduit de cette manière : « ici finit le livre du manuel du curé rédigé avec soins par le célèbre sieur Guy de Montrocher agrémenté d’une table des matières. Imprimé à Rouen par Laurent Hostingue pour Raulin Gaultier qui le vend dans cette même ville, dans la rue du Grand Saint Martin, jouxtant le Fardellum."

J’avais mis un (?) après fardellum ne sachant pas de quoi il retournait.

Après avoir interrogé quelques amis, sans succès, j’ai repris mes recherches et découvert dans une notice d’Eustache Delaquérière la mention suivante :
« Il résulte de ce qui précède que la maison acquise en 1617 par le trésor était une habitation du XVe siècle , …ayant pour enseigne un cheval de plomb en relief portant sans doute un fardel ou fardeau, d'où la rue au coin de laquelle cette maison était située a très certainement tiré son nom. C'est donc à tort que, dans un écrit récemment publié sur les commencements de l'imprimerie à Rouen ( Journal de Rouen du 28 novembre 1859), l'auteur, dont nous estimons fort le talent et le caractère , a dit, en parlant de Raulin Gaultier, célèbre imprimeur rouennais du XVI" siècle, qu'il demeurait rue Potard , au coin, paraît-il, de la rue Grand-Pont, et à l'enseigne du Fardel ou du Fardeau. Cette désignation n'est pas exacte: Raulin Gaultier demeurait non pas à l’enseigne du Fardel, mais près de l'enseigne du Fardel, et c'est ainsi que sa demeure est indiquée sur toutes les éditions de ses livres, à l'exception d'une seule. »

Voilà, oui je sais, on vit très bien sans le savoir, mais bon … J’espère que cela ne vous pertubera pas pour vos courses de Noel !

Textor

calamar a dit…

merci Textor, nous sommes très contents de savoir quelque chose que nous ignorions ignorer.

Textor a dit…

Merci de votre soutien, Calamar !

Je consens qu'un bibliophile ait des clartés de tout, mais je ne lui veux point la passion choquante de se rendre savant afin d'être savant; Et j'aime que souvent aux questions qu'on fait, il sache ignorer les choses qu'il sait; De son étude enfin je veux qu'il se cache, et qu'il ait du savoir sans vouloir qu'on le sache, sans citer les auteurs, sans dire de grands mots, et clouer de l'esprit à ses moindres propos !

Textor

Bertrand a dit…

Textor se prend pour Monsieur Jourdain !!

Au secours !!

B.

Textor a dit…

Un après-midi entier à pister Raulin Gaultier en écoutant la pluie tomber cela fatigue un peu... faut me comprendre ! :)
T

Bertrand a dit…

Je comprends, je comprends...

Moi j'étais avec Manon Lescaut tout l'après-midi... c'est pas pareil...

B.

calamar a dit…

merci Clitandre !

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