vendredi 26 octobre 2012

Barthélémy de Chasseneuz, Encyclopédiste bourguignon (1546).

Monsieur de Chasseneuz aimait l'ordre et la discipline. Normal, il était juriste.

Il entreprit de rédiger un livre contenant toutes les dignités et les préséances de la Société, chacun se voyant attribuer une place dans le Monde, une place immuable qui contribuait á l'harmonie globale. Les puissants trônaient au sommet de la hiérarchie, puis venaient leurs obligés, les grands feudataires et leurs vassaux, puis les subalternes, et ainsi de suite, dans une belle ordonnance médiévale, jusqu’aux aventuriers et personnes d’occasion. Le Monde de Barthélémy de Chasseneuz était rassurant.


Fig 1 l’Homme au centre de l’Univers.


Il intitula cette somme le Catalogus Gloriae Mundi. (Le Catalogue de la Gloire du Monde). C'est un des beaux livres à gravures de la première moitié du XVIe siècle et cet article n'est qu'un prétexte à vous présenter de belles images.

Barthélémy de Chasseneuz était né en 1480 en Saône-et-Loire; il fit son droit à Dole et dans les villes d’Italie. Procureur à Autun en 1508, membre du Parlement de Bourgogne en 1525, il en devint le Premier Président en 1532. Au hasard de ses digressions, il nous donne dans le Catalogus des détails sur sa vie et plus généralement sur la vie quotidienne en Bourgogne à la Renaissance. Avocat, il avait acquis une réputation dans une spécialité devenue rare aujourd’hui mais qui pourrait bien revenir à la mode : la défense des animaux au criminel.

Comme souvent chez les pénalistes actuels, c’est par des arguties procédurales qu’il obtenait l’acquittement de ses clients à quatre pattes. Ainsi, les habitants de l’Auxois, souffrant de la dévastation des récoltes, avaient fait citer à comparaitre tous les rats de la région devant la juridiction ecclésiastique. Barthélémy de Chasseneuz plaida haut et fort que la procédure n’avait pas été respectée et il démontra que le délai qu'on avait donné aux rats était trop court pour qu’ils puissent tous comparaître au jour de l'assignation, d'autant plus qu'il n'y avait point de chemin où les chats ne fussent en embuscade pour les prendre. Il obtint un nouveau délai de citation, mis à profit par les rats pour fuir le navire de la justice. (1)

Une autre fois, un cochon au regard lubrique convaincu d’outrage sur une relieuse de la bonne société ne dut son salut qu’aux arguments convaincants de Chasseneuz sur la légitime défense. Ce fait d’armes m’amène tout naturellement et sans transition à vous présenter la reliure de cet exemplaire : une peau de cochon estampée à froid dont les motifs macabres plairont certainement aux amateurs de vanités. J’ai néanmoins pris le soin de compter les pores du porc pour m’assurer qu’il ne s’agissait pas d’une peau humaine. Mais non, il s’agit bien du cochon qui échappa à l’excommunication.


Fig 2 Reliure de porc estampée dont on distingue, outre le grain de la peau en triangle, les motifs macabres.


Barthélémy de Chasseneuz était fier d’être bourguignon (C’est un euphémisme de le dire !) et il ne perdait jamais une occasion de célébrer sa belle région et les antiquités de Dijon ou d’Autun, donnant moultes détails pittoresques sur la vie quotidienne et les évènements marquants, comme cette visite en 1521 de Guillaume Budé et François 1er qui s’intéressèrent aux monuments de la ville de Dijon. (Part. II, Cons.5) Il poussait l’amour de sa patrie jusqu’au chauvinisme et il en résulta une querelle avec Ravisius Textor. Le Textor (mon homonyme) préférait le Côte du Rhône aux grands crus de Beaune (nobody’s perfect !). Chasseneuz ne le supporta pas et le fit savoir ! (2) Pourtant les deux compères avaient fréquenté les même bancs d’école à Corbignière (?) sous la férule de maitre Vincent Galgand et Chasseneuz raconte avec attendrissement leurs blagues de potaches dans les mines d’argent de la région. (3)


Fig 3 Part. X Cons. 32 un dicton estudiantin en vulgus dans le texte.


Textor et Chasseneuz avaient toutefois un point commun : le gout de l’accumulation. S’il fallait classer le Catalogus Gloriae Mundi dans un genre, il se rapprocherait davantage de l’encyclopédie que de la somme juridique. A l’origine le Catalogus fut composé à l’occasion d’une discussion de préséance entre officiers destinée à être insérée dans l’autre ouvrage fondamental de Barthélémy de Chasseneuz, les Consuetidines (Gloses sur la Coutume de Bourgogne) mais son auteur trouva la matière trop volumineuse et en fit un traité à part, le Tractatus in materia praelationis et praecedentiae diversorum, qui, au fil du temps, fut considérablement étoffé jusqu’à devenir une compilation de ses connaissances sur des sujets très divers en rapport avec le Monde, la société humaine et la dignité de l’Homme.


Fig 4 Le pape et l’ordre ecclésiastique.



Fig 5 L’arbre de France.


Je n'ai qu'un regret en feuillant ce livre : C'est de ne pas connaître le nom du graveur dont le style est pourtant bien caractéristique. Personne ne semble s'en être préoccupé et pourtant le titre figure au catalogue de nombreuses bibliothèques.

J'ai pourtant ma petite idée sur l’identité du graveur, je vous la livre pour ce qu'elle vaut : L'ouvrage a été publié pour la première fois à Lyon chez Simon Vincent en 1529. L’exemplaire présenté est la seconde édition de 1546, mais les bois sont repris à l’identique (sauf les encadrements des titres). Or, comme je l’avais mentionné à propos d’une édition de Térence de 1522, (Voir BM 26 Juillet 2010) une petite recherche sur l’entourage artistique de Simon Vincent, nous apprend qu’il s’est adjoint à différentes reprises les services de Guillaume II Le Roy, non seulement pour l’illustration proprement dite mais aussi pour l’ornementation typographique. Baudrier reconnait chez cet artiste le style du « Maitre au Nombril » qui avait la particularité de prolonger le nombril de ses personnages d’un fort trait vertical. (4) Dans l’édition du Catalogus de 1529 les lettrines historiées sont identiques à celle du Térence de 1522. Les gravures du Catalogus sont plus soignées que celles du Térence et la comparaison stylistique s’avère difficile pour un non spécialiste, d’autant qu’aucun personnage ne montre son nombril. Ceci dit, les hachures du dessin, la forme des yeux, le regroupement serré des personnages et le gout pour l’anecdote pourrait être dans la manière de Guillaume II Le Roy, bien que personne, à ma connaissance, ne l’ait jamais mentionné. (5)


Fig 6 Au sommet de la gravure, le connétable entre le maréchal et le bailli.



Fig 7 Au bas de la gravure, les avanturiez, autrement dit la piétaille.


Quoiqu'il en soit de l'identité du graveur, l'homme avait du talent. Quiconque a essayé d'illustrer un ouvrage de droit me comprendra et connaît la difficulté de l'exercice ! Pour représenter le monde harmonieux de Chasseneuz, notre artiste a opté pour trois cycles de gravures: la hiérarchie des dignités, la place de l’homme dans le cosmos, et la vie quotidienne des artisans bourguignons (Ce dernier thème se retrouve dans les lettrines historiées de Simon Vincent de l’E.O.).

Dans la première catégorie figurent une intéressante suite de tableaux sur lesquels sont rassemblés les différents ordres de la Société : Les armoiries du roi de France est au sommet d'un arbre aux multiples branches dont chaque rameau porte les armes d’un vassal. Sur un autre tableau le Pape et la hiérarchie ecclésiastique, sur un autre, les gens de robe, les gens d'épée, etc ....

Dans la série cosmologique figure un planétarium, bien sur, mais aussi cette représentation de l’homme et de la femme au centre de l’univers (Voir Fig. 1). L’homme cite un passage des psaumes : Omnia subjecisti sub pedibus eius (Toutes choses est assujetties à ses pieds). Et la femme répond par un extrait des Métamorphoses d’Ovide : Os homini sublime dedit caelumque tueri jussit et erectos ad sidera tollere vultus, c'est-à-dire Dieu (Prométhée) donna à l'homme un visage tourné vers le haut et lui imposa de regarder le ciel et de lever les yeux vers les astres. La gravure illustre magnifiquement cette idée reprise de Pic de la Mirandole que l’homme est au centre du Monde et possède seul le libre arbitre de s’abaisser au niveau des bêtes ou de s’élever jusqu’au divin.


Fig 8 Le Cosmos.


Enfin, le dernier thème iconographique est consacré aux connaissances et aux vertus, exclusivement représentés par des figures féminines (Aux hommes le pouvoir, aux femmes la science !) auxquelles se mêlent curieusement les différents métiers du petit peuple des villes : la fourbisseuse, la mercière, la marchande des quat ’saisons, etc…. (6) (7)


Fig 9 La Mercière cache des incunables dans l’arrière-boutique.



Fig 10 La Fourbisseuse joue les tympanestria à ses heures perdues.



Fig 11 La Marchande des Quat ‘saisons se diversifie dans les instruments de jardinage.


Au fil des différentes éditions, plus d’une vingtaine entre 1529 et 1692, les éditeurs mettront en valeur dans le titre l’aspect encyclopédique de l’ouvrage, ce qui contribuera à son succès. Puis Monsieur de Chasseneuz et son Catalogue tomberont dans l’oubli.

Sic transit Gloria Mundi !

Bonne Journée
Textor


(1) Cette anecdote, probablement légendaire, est rapportée par le Président de Thou et son origine serait un ouvrage publié à Genève en 1570 : « L’Histoire des Vrays Témoins de la Vérité » (tout un progamme !)
(2) Part. XII Cons. 84 : Textor nescio qua ratione motus…nisus est laudare vina Vivaresia juxta Rhodanum…
(3) Part. XII Cons. 95 : Ego etiam accepi in dicto oppido (Corbigniaco) prima litteram principia circa annum Domini 1488, … tum eramus juvenes …sub ferula Magistri Vincentii Galgandi qui fuit gymnarsiacha antecessor illus Veturelli quem Textor dicit suo tempore fuisse praeceptore seu rectorem scholarum dicti oppidi Corbigniaci…
(4) Voir Baudrier et plus récemment Magali Vène in « France 1500 », ed. RMN p 232.
(5) Comparez notamment les bouquets d’herbe de la Fig. 1 avec ceux de la Fig. 8 dans l’article sur Terence : Ils sont identiques.
(6) L’exemplaire présenté est la seconde édition de 1546 qui se collationne comme suit : In-fol de (8) 330 ff. ill 13 grav. à pleine page, 51 bois gravés dans le texte, une vignette représentant un atelier d’imprimeur (p 230). Marque d’Antoine Vincent au v°du dern. f.
(7) Sur cet ouvrage, voir François Secret Le Catalogus Gloriae Mundi de Barthélémy de Chasseneuz et la Dignitas Hominis – Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance T 20 n°1 (1958) p 170-176.


Fig 12 Des canards bourguignons assurément !

13 commentaires:

Bertrand Hugonnard-Roche a dit…

Très beau livre ! Excellente présentation d'une gloire bourguignonne !

B.

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Superbe exemplaire, digne du savoir de son propriétaire !

Textor a dit…

Merci Bertrand pour cette belle mise en page ! Mes livres ne prennent tout leur lustre que lorsqu’ils ont reçu les honneurs du Bibliomane Moderne !

Bien sur, toute personne ayant plus d’information sur cet habile graveur est prié de la partager !
Les médecins-historiens du livre peuvent jouer aussi. :)

Textor

Anonyme a dit…

Bravo Textor, pour l'acquisition et pour la présentation que vous en faites ... C'est toujours un plaisir de vous lire et de découvrir les merveilles que vous partagez avec nous.
Pour ce qui est de l'attribution des bois, dans le volume 1 de "Histoire de l'édition française", Guillaume II le Roy en est présenté comme l'auteur (pages 222-223).
Philippem

Textor a dit…

Merci Philippem pour la référence. Mon intuition est donc confirmée !

J’avais épluché un certain nombre de catalogues et d’articles consacrés à ce livre mais aucun de ceux-là n'indiquait le nom du graveur.

Les libraires pourraient le mentionner dans leur notice, cela ne retirerait rien à la valeur du livre !!

Guillaume II le Roy, fils de l’imprimeur d’origine flamande Guillaume le Roy, l’introducteur de l’imprimerie à Lyon, était désigné dans les registres fiscaux comme « Guillaume le Peintre » . Son répertoire est varié et ses dessins plein de vie, il mériterait d’être aussi connu que le petit Bernard.

Textor

Lauverjat a dit…

Jubilatoire!

Lauverjat

Anonyme a dit…

Et un livre moult jolyment tympanizé, ce crois je !
Je ne connais pas le contexte des trois dernières images numérotées, de toute évidence des allégories (ce pourquoi ce sont des femmes) : le texte dit-il que celle qui tympanise est une fourbisseuse ? J'ai le sentiment que la vertu (ou le vice ?) qu'elle est chargée de représenter tient davantage du sens du grec "tympanon", qui par extension glisse de "jouer du tambour" à "faire connaître au son du tambour", d'où crier publiquement et plus particulièrement crier en mauvaise part, décrier, dénoncer les torts de quelqu'un. D'où les attributs de l'allégorie en question, tambour, trompettes de la renommée, bannière, épée et autres instruments faits pour pourfendre.
Interprétation gratuite ? Bien à vous, Dryocolaptes

Pierre a dit…

Le bourguignon renaissance est très tendance en ce moment, semble t-il ! Avec Pontus de Tyard, je surfe donc sur la vague ;-))

Merci pour cet excellent article, Textor, qui nous fait découvrir un ouvrage très bien illustré et fort bien relié en peau de truie (leur peau est plus douce que celle de leur cochon de conjoint) estampée... Nul besoin, grâce à vous, d'être maintenant les avocats du XVIeme siècle ; nous en serons simplement les laudateurs... Pierre

Textor a dit…

@Dryocolaptes. Votre remarque rejoint la réflexion que je me faisais ce matin : Dans quelle mesure le cycle iconographique colle-t-il au texte de Chasseneuz ? Cela mériterait un nouveau passage en bibliothèque ! (Je sais qu’une thèse de doctorat a été consacrée à cet ouvrage mais je n’ai pas eu le loisir de la consulter). Chasseneuz était à Dijon, Guillaume II le Roy à Lyon. Ont-ils échangé ou est-ce l’éditeur qui a conduit l’entreprise ?

Pour les grands tableaux représentant la salle du Conseil Royal, ou l’Audience du Pape, il n’y a pas de doute que l’image illustre le texte. Pour la figure 1, il est possible que le graveur ait été inspiré autant par les idées de Pic de la Mirandole que par la lecture du Catalogus Gloria Mundi.

En ce qui concerne la série des vertus, illustrée par des petits métiers, c’est un autre mystère. Les légendes des photos sont de mon cru. Vous voyez qu’elle ne colle pas exactement avec la mention de la gravure. La vendeuse de boutons et de toile est qualifiée de Mercatoria, marchande, et non pas mercière. Idem pour celle que j’ai appelé fourbisseuse car elle a une activité liée aux armes autant qu’à la musique (Tympanestria).

Mais nous allons chercher ! :)

Textor

Textor a dit…

J'ai oublié de préciser que votre interprétation de Tympanestria est compliquée mais néanmoins très-plausible !! :)
La figure de l'Agriculture est tout aussi ambigue; elle propose des plantes mais aussi des outils agricoles... un peu comme Gamvert. :))
Bien à vous.
Textor

Anonyme a dit…

Merci Textor. J'ajoute une autre remarque : plus qu'une mercière en train de manier des boutons, il me semble que l'allégorie du Commerce manipule des pièces de monnaie (reconnaissables aux croix ; on ne disait pas "pile ou face", mais "pile ou croix", et n'avoir plus un sou en poche se disait "n'avoir ne croix ne pile"). Ces pièces sont cohérentes avec la bourse, au premier plan et au milieu. Cordialement, Dryocolaptes

Textor a dit…

Dryocolaptès, vous êtes un puits de science, je vais vous envoyer mes livres pour que vous rédigiez les notices : (sourire)

Le tableau à pleine page précédant la onzième partie est sensé figurer les 7 vertus. Tout au moins y voit-on sept jolies demoiselles sous des arcades avec légende : Agricultura, aurifabra, Mercatoria, Architectura, Venatoria, Cururgia et Tympanistria. Il m’est bien difficile de dire qui représente la prudence, la continence, la justice, le courage, la foi, l’espèrance et la charité. A se demander même s’il s’agit bien des vertus plutôt que sept autres choses !!
Bonne soirée
Textor

yves a dit…

Bonjour et merci pour vos très belles photos et vos commentaires. Je voulais juste noté que Barthélémy de Chasseneuz était mort en 1541 et non en 1546, à Aix en Provence dont il était premier président du parlement depuis 1532 (et non premier président du parlement de Bourgogne). Une thèse d'état de droit a bien été écrite le concernant, soutenue par Monsieur Christian dugas de la Boissony en 1977 à Dijon.

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