dimanche 3 juin 2012

Quel avenir pour les impressions Elzéviriennes et associées ?


Il y a de cela quelques années (peu après 2002 et le passage à l'euro), une librairie parisienne réputée présentait à son catalogue "Un ensemble d'éditions elzéviriennes". Ce petit rassemblement de 12 titres choisis parmi les centaines qui sont sortis des presses des Elzévier de Leyde ou d'Amsterdam, sous leur nom ou sous un nom d'emprunt, ou mieux encore, titres qui leur sont attribués avérés sortis de leurs presses, attribution parfois sujette à caution quand on ne sait pas grand chose et que seul un bibliographe ou un bibliophile donne cet illustre nom comme une signature infaillible.

Nous n'allons pas refaire ici l'histoire des Elzévier mais donnons quelques éléments de base pour bien comprendre de quoi l'on parle. Les Elzévier sont une des plus illustres familles de typographes du XVIIe siècle. Ils sont hollandais et originaires du Brabançon, de la région de Louvain. Leur production typographique couvre l'intégralité du XVIIe siècle ou presque. À l'âge de quarante ans, Louis (Lodewijk) Elzévir quitte sa ville natale de Louvain pour s'installer à Leyde comme relieur-libraire. Passionné par son métier, il est le premier à distinguer les u des v, ainsi que les i des j. Ses cinq fils (il en aura sept au total) reprendront le flambeau et continueront le métier de relieur-libraire. Son fils Bonaventure et son neveu Abraham Elzévir feront en particulier la renommée de la maison. De douze imprimeurs de la famille des Elzévir qui exercèrent leur art en Hollande dans le courant du xviie siècle, six se sont particulièrement signalés par le nombre et la beauté de leurs éditions : Isaac, qui imprima à Leyde, de 1617 à 1628. Bonaventure et Abraham, frères et associés qui imprimaient à Leyde de 1626 à 1652. Louis, fils d'Abraham, qui exerça seul à Amsterdam de 1640 à 1655, et depuis cette dernière époque jusqu'en juillet 1662 (date de sa mort) en société avec Daniel, fils de Bonaventure, qui imprima à Leyde, en société avec Jean, de 1652 à 1654, puis à Amsterdam, en société avec Louis, de 1655 à 1662, et seul depuis cette époque jusqu'à sa mort, le 13 septembre 1680.

Pour faire simple disons que la particularité des Elzévier est d'avoir popularisé les volumes imprimés dans un petit format. Le in-12 et le petit in-12. Ce sont donc pour l'immense majorité, des volumes ne mesurant jamais guère plus de 15 cm de hauteur de marges. On peut dire que les Elzévier (avec quelques autres avant eux comme les Alde, les Gryphe, etc) ont donné naissance à ce qu'on appelle aujourd'hui, le format livre de poche. Il ne faut pas oublier en effet qu'à cette époque (début du XVIIe s.), la plupart des volumes, y compris de littérature, étaient imprimés au format in-4 ou in-folio, ce qui ne facilitait ni le transport, ni la lecture. Les Elzévier ont popularisé la lecture portative. Pour ce faire, les Elzévier ont inventé un caractère, très petit, bien net et donc bien lisible.

Quel genre de livres éditaient-ils ? On peut dire que les Elzévier ont édité toutes sortes de livres, de la théologie officielle à la polémique religieuse en passant par la littérature classique des anciens et celle des modernes. Je ne connais guère de livres de science édités par eux mais il doit bien en exister quelques uns. On connait plusieurs livres un peu curieux voire licencieux qui leur sont attribués. On a souvent dit, et on le dit encore, que les Elzéviers qui publiaient parfois (souvent) sous le pseudonyme de Pierre Marteau (inventé en 1660), ont donné ainsi de nombreux textes qui circulaient alors en France et partout en Europe, sous le manteau. De nombreux livres édités par les Elzévier étaient des classiques latin, en histoire, en philosophie et même en littérature. Les Elzévier imprimés en français sont cependant nombreux.

Tous les bibliophiles sont tombés à un moment ou à un autre sur un exemplaire d'un volume de petite taille, parfois orné sur la page de titre d'une sphère armillaire, parfois d'un simple fleuron, le plus souvent d'aucun signe distinctif, ce sont les Elzévier que nos ancêtres bibliophiles du XVIIIe siècle, et plus encore du XIXe siècle ont collectionné avec fougue, voire avec folie. Mais tout d'abord commençons par étudier la liste des 12 titres proposés par ce libraire.

En voici le détail résumé avec auteur, titre, date, type de reliure et prix affiché dans le catalogue.

1.CHARRON Pierre. De la sagesse. Leyde, Elzévier, 1646. Maroquin du XIXe s. signé Trautz-Bauzonnet. Prix : 1.500 euros

2.BARCLAY Ioannis. Argenis. Leyde, Elzévier, 1630. Maroquin du début du XIXe s. signé Bozérian Jeune. Prix : 1.500 euros

3. FLORUS. SAUMAISe Claude. Rerum Romanarum Libri IV. Leyde, Elzévier, 1638. Maroquin doublé de l'époque aux armes du baron de Longepierre attribué à Luc-Antoine Boyet. Prix : 5.500 euros

4. LA CHAMBRE Marin Cureau de. L'art de connaitre les hommes. Amsterdam, Jacques le Jeune, 1660. Maroquin havane du XVIIIe s. Prix : 1.200 euros

5. MONTRESOR Claude de Bourdeille. Mémoires. Cologne, Jean Sambix, 1663. Maroquin du XIXe s. signé Hering et Muller (succ. de Thouvenin, vers 1840). Prix : 1.200 euros

6. PLINE le jeune. Epistolae et Panegyricus. Leyde, Elzévier, 1653. Maroquin du XVIIIe s. Prix : 750 euros

7. RABELAIS François. Les Oeuvres. Amsterdam, Elzévier, 1663. Maroquin doublé de l'époque. Prix : 4.500 euros

8. RYER Pierre du. Thémistocle. Nitocris Reine de Babylone. Maroquin du XIXe s. Prix : 800 euros

9. RESPUBLICA ROMANA. Leyde, Elzévier, 1629. Maroquin de l'époque. Prix : 1.000 euros

10. SCARRON Paul. Le Romant comique. Paris [Amsterdam], Suivant la copie imprimée [Wolfgang], 1662-1663. Maroquin de l'époque. Prix : 1.000 euros

11. SORBIERE Samuel. Relation d'un voyage en Angleterre. Cologne, Pierre Michel, 1666. Prix : 900 euros

12. TERLON Hugues Chevalier de. Mémoires du Chevalier. Suivant la copie imprimée à Paris, chez Louis Billaine, 1682-1681. Maroquin du XIXe s. signé Capé. Prix : 1.300 euros

Que retenir de tout ceci ? De beaux livres, tous bien conditionnés, en maroquin de l'époque pour la plupart ou en maroquin du XIXe s. pour les autres. Pas de condition simple de l'époque en reliure parchemin ou vélin (condition la plus commune et pourtant la plus désirable pour beaucoup de bibliophiles puristes). Sur 12 titres, 7 sont en français, 5 sont en latin. Les prix varient entre 750 euros pour le moins cher (texte en latin d'un classique "les lettres de Pline le jeune") et 5.500 euros pour le plus cher (maroquin doublé aux armes de l'époque, ce qui explique le prix car l'auteur et le sujet sont classiques et assez peu recherchés). A noter un superbe Rabelais en maroquin de l'époque, ce qui est rare, proposé à un prix que je juge tout à fait crédible et raisonnable de 4.500 euros. Le catalogue est abondamment illustré de belles reproductions photographiques en couleurs, ce qui permet de juger de la qualité des exemplaires proposés. Une belle sélection en somme.

Que pensez de tout ceci ? Dans une condition modeste d'époque, vélin, parchemin, basane ou veau, les mêmes exemplaires auraient sans aucun doute été listés 50 à 70% moins cher. Sauf peut-être le Rabelais qui conserve sa valeur de grand classique, toujours recherché en condition d'époque, quelle qu'elle soit. 

Evidemment il manque à cette sélection, pour faire fureur, un Patissier françois de 1655 (adjugé quelques milliers d'euros le plus souvent voire beaucoup plus). Mais ce n'est là qu'une admirable exception. Que valent vraiment les Elzévier aujourd'hui sur le marché de la bibliophilie ? Les textes latin, hormis s'ils sont habillés en plein maroquin, reliés aux armes ou de provenance illustre avérée, ne déchaînent plus les foules de bibliophiles désormais latinophobes. Je ne dis pas qu'il n'existe plus aucun collectionneur de ce type d'impression, je dis qu'ils se sont réduits comme peau de chagrin, et que cet état de fait, fait le bonheur de ceux, peu nombreux, qui restent en lice. Les textes français imprimés par les Elzévier conservent une certaine vogue mais seuls les grands classiques tels le Rabelais ou le Patissier françois arrivent encore à tirer leur épingle du jeu. Est-ce parce que le petit caractère elzévirien finit par user les yeux ? Sont-ce les textes qui effraient ? Est-ce le format réduit qui aujourd'hui ne séduit plus comme hier ? Quoi qu'il en soit, force est de constater que les Elzéviers n'ont plus autant la cote qu'avant. Il y a là beau jeu à faire pour un bibliophile débutant qui souhaiterait se faire plaisir avec de beaux livres bien reliés pour moins de 500 ou 1.000 euros. Rares sont les titres qui dépasseront désormais ce prix.

Certains Elzévier du temps des Baron Pichon, des Potier, des Didot et autres Nodier, pouvaient atteindre des sommes astronomiques en ventes aux enchères (plusieurs dizains voire plusieurs centaines de francs or, ce qui équivaudrait aujourd'hui à plusieurs milliers d'euros). Aujourd'hui les choses ont changé. La vogue s'en est allée ailleurs. Je crois qu'un des points négatifs des productions des Elzévier est leur manque d'illustrations. Hormis un frontispice gravé sur cuivre pour certains, la plupart des volumes n'étaient pas illustrés. Nous vivons aujourd'hui dominé par le règne de l'image. Et même si les petits volumes Elzévier allaient parfaitement bien dans un meublé T1 genre 30m2 d'aujourd'hui, la plupart des bibliophiles ne se contentent plus de ces "minuscules" un peu trop discrets. Le grand in-12 puis le in-8 les ont supplanté.

Votre avis nous intéresse. Collectionnez-vous les Elzévier ? Que cherchez-vous ? Avez-vous des critères précis ? Au plaisir de lire vos commentaires (signés de préférence... même d'un pseudo fantaisiste... c'est toujours mieux que rien). Je vous laisse lire les fiches du catalogue cité pour vous faire une idée de la qualité des exemplaires.

Bonne soirée,
Bertrand Bibliomane moderne

7 commentaires:

Guillaumus a dit…

Un message bien intéressant et qui m'a "interpellé"… je continue à collectionner des "minuscules" (question de place dans mon appartement, de goût esthétique personnel et aussi parce que, souvent, les reliures traversent mieux le temps que les in-8 ou les in-4). Amateur de l'Antiquité, j'ai plusieurs ouvrages seulement en latin, mais avec les critères suivants qui restreignent mes recherches:
• volume illustré;
• reliure maroquin.
Je préfère les xviiie (des petits Barbous, par exemple), voire le xixe, mais j'ai quelques ELzeviers (en maroquin xixe; je crains d'être bling-bling, et pas vraiment puriste). Je ne cours pas après pour les raisons que vous avez données:
- peu d'illustrations (1 frontispice souvent quelconque);
- l'impression que, au-delà d'une dizaine, cela devient un peu "lassant".
Par ailleurs, même les latinistes n'achèteront plus aujourd'hui un Elzevier "pour le texte": ce ne sont pas des éditions princeps, et il existe des éditions modernes plus fiables et plus agréables. Reste la typographie… mais, comme je l'ai dit, un peu crûment, on a quand même l'impression d'une certaine répétition, au bout d'un moment.
Je "chasse" donc plutôt les jolies reliures des elzéviromanes du xixe, pour ces livres qui rentrent imparfaitement dans le thème de la collection (ouvrages anciens illustrés sur l'Antiquité).
Guillaumus

Guillaumus a dit…

Ma dernière phrase est un peu ambiguë: je les chasse "seulement pour les jolies reliures des elzéviromanes du xixe, car, pour le reste, ils rentrent un peu, mais imparfaitement, dans le thème de ma collection".
Et aussi pour avoir l'impression de suivre les traces de glorieux prédécesseurs bibliophiles.
Guillaumus

Léo Mabmacien a dit…

Sans avenir Bertrand, à part certaines éditions, selon moi. En latin, sans illustrations qu'un titre frontispice et de petite taille, ils ont peu de chance de trouver preneur... Je rejoins Guillaumus sur ce qu'il en pense. Après le bibliomane que l'on est tous un peu se laissera toujours séduire par un livre ancien à prix attractif ;-)

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Vous avez raison
Dommage
Mais c'est comme ça

Olivier a dit…

Le goût de nos prédécesseurs nous laisse des Elzévirs, la plupart du temps, en superbe état.
Qu'ils ne vaillent plus tripette c'est autre chose.

Quand on voit l'engouement récent (si j'en crois les bibliophiles qui ont des cheveux blancs à qui j'en parle) pour les livres de voyage et l'état de la plupart des exemplaires qui arrivent en vente, cela rend philosophe.

Sic transit gloria mundi (bis).
Olivier

Norbert Vannereau a dit…

Bonjour, sans se lancer dans un deux cents pages d'analyse structurelle sur le sujet, la situation du Elzevier est bien tristement banale, symptomatique de tous les types de publications hormis le Jules Verne spéculatif, monté de toute pièce et appelé tôt ou tard à dramatiquement se dégonfler (c'est en cours). Il s'agit-là de la résultante du phénomène majeur : le non renouvellement des générations de collectionneurs et d'amateurs, débouchant sur la sacro-sainte règle régulatrice de l'offre et la demande. Tous les secteurs relatifs aux objets anciens sont touchés. Une armoire d'époque Louis XIV se vend quatre fois moins cher qu'il y a 20 ans ; le poinçon d'argenterie minerve idem. Quantités de paramètres amplifient le phénomène mais la vague de fond négative repose sur cet abaissement de l'intérêt des moins de 40 ans conjugué avec le retrait du marché (à l'achat) des plus anciens. Alors, sans aucun doute avez-vous raison de conseiller à un jeune d'acquérir une belle édition à 500 ou 1000 euros ; à cela près qu'elle ne vaudra probablement plus que 300 euros dans cinq ans. Quant au propos sur le latin, il est définitivement achevé, moins de mille personnes en France savent encore le lire convenablement. J'ai dernièrement vendu un exemplaire unique de criminologie de Damhouder, tout début 17ème, portant son ex-libris manuscrit attestant que l'ouvrage provenait de sa bibliothèque, superbe impression, cul-de-lampes et frises, etc... Vendu 700 E... CQFD, non ?...

Anonyme a dit…

CQFD ! Alors n'achetons plus les livres pour faire une hypothétique plus-value mais simplement pour le plaisir de les posséder. Payback immédiat !
Textor

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