lundi 16 août 2010

Légendes de Bretagne : Jan Brito, inventeur de la typographie.


Vous savez que ce sont dans les vide-greniers de Haute-Bretagne que je fais mon marché pendant l’été (et d’ailleurs, j’ai répondu oui à la question du sondage de Bertrand : Continuez vous à rechercher des livres pendant les vacances ?). La Bretagne intérieure est riche d’ouvrages laissés par les moines au cours du Moyen-âge et qui ressortent à l’occasion des successions. On raconte à Bécherel qu’un libraire fut appelé par un agriculteur qui lui demanda s’il était intéressé par un tas de vieilleries qu’il avait sorti d’un grenier. Effectivement des livres anciens avaient été mis en tas au milieu de la cour de la ferme, prêts à être brulés. Le libraire jette un œil et découvre au milieu du tas une édition d’Antoine Vérard. Je ne sais pas si l’histoire est vraie, n’étant pas libraire on ne me propose pas d’aller visiter la cour des fermes, mais je ne doute pas que les poulaillers regorgent d’éditions incunables.


Fig 1 - Lettre d’Or, dans la reliure d’une édition de Johann Amerbach. Un B comme Bretagne ou Brito.


Pour autant je fus surpris, en balade au vide-grenier de Pipriac, de tomber sur la statue de l’inventeur de l’imprimerie, Jan Brito, que voici :

Fig 2 - La statue de Jan Brito


L’histoire de Jan Brito mérite d’être contée.

Il est né à la Ville aux Greniers, en Pipriac dans l’arrondissement de Redon (Ille et Vilaine) vers 1415.

A la Ville aux Greniers, ce jour-là le petit Jean Brulelou qui ne s’appelait pas encore Brito (‘le Breton’) gravait ses initiales sur un morceau de chêne tandis que sa mère préparait de l’encre pour les moines de l’Abbaye de Redon.

Le mélange était prêt ; elle appela son fils pour qu’il l’aide à descendre le chaudron. Jan accourut tenant toujours son couteau et son morceau de bois.

L’anse trop chaude lui brula la main et le bout de bois tomba dans l’encre. Voulant le récupérer il se brula à nouveau les doigts et la douleur lui fit lâcher le morceau de chêne noir d’encre qui s’en alla retomber sur un drap bien blanc.

La fessées qui suivit le fit moins souffrir que ses doigts brulés. Il attendit un moment avant de ramasser son bout de bois gravé et fut très étonné de voir ses initiales reproduites sur le linge, à l’envers.

Eureka ! fit le petit Jan en allant se tremper les doigts dans une baignoire….

Fig 3 - Le Cartulaire de Redon (facsimilé éd. 1998)


Les villes de Haarlem en Hollande, de Mayence en Allemagne, de Strasbourg et d’Avignon se sont longtemps disputées la gloire d’avoir abrité l’inventeur de l’imprimerie et ce, avant Gutenberg. Parmi les prétendants figurent notre Jan Brito

En 1772, le bollandiste Ghesquière découvre un livre de comptes de Jean le Robert, abbé de l’abbaye de St Aubert de Cambrai entre 1432 et 1469, dont un folio 158 contient un passage qui a déclenché toute l’affaire : on y lit « item pour un doctrinal jeté en molle, envoyé quérir à Bruges par Marquet , escrivain de Valenciennes au mois de janvier 1446. »
D’où il fut déduit que le bourgeois de Bruges, Jan Brito en était l’auteur.

Jeté en molle était l’expression consacrée pour parler de l’art d’imprimer, mais aussi des techniques d’impressions xylographiques déjà bien connues pour fabriquer les cartes à jouer.

Cela aurait fait de Jan Brito, le premier typographe, 10 ans avant Gutenberg ! Malheureusement pour cette hypothèse, les bouts de doctrinal qui ont été retrouvés, imprimés par Jan Brito l’ont été sur du papier qui trahissent des ateliers champenois postérieurs à 1464, mais il n’est pas dit qu’il s’agisse de celui cité dans le livre de comptes… !

En effet, dans ses colophons Brito utilise le terme inveniens, suggérant qu’il a construit sa presse lui-même et nullo monstrante pour insister sur le fait qu’il n’a été en apprentissage auprès d’aucun maitre. C’est en quelque sorte un autodidacte. Aurait-il découvert l’imprimerie en même temps que Gutenberg sans rien devoir de lui ?

Fig 4 Le cartulaire de Redon


Jan avait du quitter la Bretagne assez jeune, pour une raison inconnue et avait gagné Tournai, puis Bruges en Flandres, pour y exercer le métier d’écrivain public. On sait peu de chose de son apprentissage. Vers 1430, un atelier d’enlumineurs existe à Rennes, animé par un disciple du Maitre des Heures de Marguerite d’Orléans, épouse de François II. Jan aurait pu y être en contact avec des Maitres brugeois, Bruges était un centre de création important du livre enluminé. Ce qui est sur c’est qu’il a copié des manuscrits où il a mentionné son nom, Johannes Brulelou de Piperiac, datés de 1437 et conservés à la bibliothèque de Leyde, qui ont servi à établir le lien entre Jan Brulelou et Jan Brito puisque qu’apparait en marge une commande d’un libraire de Gand pour l’impression du manuscrit. Or c’est Brito qui se chargea de l’impression.

On retrouve ensuite son nom cité dans différents registres de la « Guilde des librariers », entre 1454 et jusqu’en 1484. Il est officiellement bourgeois de Bruges dès 1455 et le registre des Bourgeois précise : « Jan bortoen, filius Jans van pypryac ».

A l’époque, à Bruges, deux autres imprimeurs officiaient : l’anglais Caxton et Colard Mansion. Caxton prétend avoir fait imprimer le premier incunable brugeois en 1473, ayant appris auprès d’Ulrich Zell, clerc du diocèse de Mayence, lui-même probable apprenti dans l’atelier de Gutenberg.

Bref, Jan Brito n’est peut-être pas le premier imprimeur au Monde mais c’est le premier imprimeur Breton, avec comme date certaine l’année 1477, mentionnée sur une impression.

Curieusement l’art typographique se développe en Bretagne à partir de 1484, l’année où la trace de Jan Brito se perd à Bruges. Cinq ateliers typographiques ont fonctionnés en Bretagne au XVème siècle, dans l’ordre chronologique, celui de Bréhant Loudeac (le Trépassement de la Vierge, déc. 1484) de Rennes (La coutume de Bretagne, 26 Mars 1485) de Tréguier, de Lantenac et de Nantes (1485, 91 et 93).

Les impressions de Bréhant Loudeac forment la série la plus nombreuse et la plus intéressante. Cette commune n’a jamais été qu’un gros village, une paroisse rurale compris dans le domaine de Jean de Rohan, qui fut le protecteur de Robin Foucquet et de Jean Crès, peut-être le premier introducteur de l’art typographique en Bretagne. Les dix premières impressions ont toutes le même format, le même papier avec le même filigrane, le même nombre de lignes à la page ; on dirait le même livre ! Des livres de piété, comme le Trépassement de la Vierge, la loi des Trépassés, le Miroir d’or de l’âme pécheresse, etc. Il faut reconnaitre, sinon un plan arrêté, du moins l’idée de former sous un format facile et en langue française, une sorte de petite encyclopédie morale, religieuse et juridique.

Je ne les ai pas encore rencontrées dans mes vide-greniers.

Bonne Journée
Textor

16 commentaires:

Bertrand a dit…

Je vous l'avais laissé entendre, cet été le Bibliomane moderne appartient à notre ami Textor, et j'en suis fier !

Ces articles lumineux et toujours sympathiques éclairent encore une fois le patrimoine imprimé du XVIe siècle. Merci à lui.

Pour ma part, encore quelques dizaines de jours de repos le plus total et je reviendrai en pleine forme pour de nouvelles aventures et fêter dignement les deux ans d'existence du Bibliomane moderne.

Amitiés,
Bertrand

Textor a dit…

Merci Bertrand !
C'est autorisé, çà ? Deux fois les vacances au cours d'un seul été ! :o

Bertrand a dit…

je m'autorise tout !

Bonne fin d'été à toutes et à tous,

B.

Textor a dit…

J'espère que vous trouverez le soleil, ici en Bretagne, la sécheresse s'éloigne ...
Pour les autres, ceux qui ne sont pas en vacances, vous pouvez me dire ce que vous pensez de cette figure de la Bretagne, légende ou légende ? le doute subsiste, non ?
T

Anonyme a dit…

Au début du vingtième siècle, le Chanoine montois Edmond Puisssant (1860-1934 ), figure
presque légendaire de l'archéologie hennuyère consacrait ses loisirs à entreprendre des fouilles, à visiter les antiquaires, à écumer les campagnes à la recherche des témoignages du passé. Il rapportait de ces expéditions, statues vermoulues, tableaux patinés, ornements sacerdotaux obsolete, armes et serrures rouillées, etc ... "Il faut conserver" répétait Edmond Puissant.
C'est ainsi que dans une ferme cossue, il mit la main sur une Bible de Gutenberg dont les pages servaient à couvrir des pots de confitures ... ! Le livre avait perdu des plumes dans l'aventure mais la trouvaille était néanmoins d'importance ; ça se passait au début du 20e siècle et aujourd'hui l'espoir d'une telle aubaine est bien mince. L'histoire de la découverte m'a été racontée il y a près de 60 ans par un vieux professeur qui avait connu le personnage. Je n'en ai jamais trouvé la confirmation depuis.
Après avoir séjourné un certain temps dans le Musée fondé par ce Chanoine, la relique est maintenant conservée à la bibliothèque de l'université de Mons en Hainaut.

Il n'est pas interdit de rêver.

René de BlC

Textor a dit…

Jolie histoire !
Je partage votre avis, il n’est pas interdit de rêver. Je me dis parfois que les moines de l’Abbaye de Redon ont bien du construire une crypte quelque part sur leurs terres pour y cacher leurs précieux manuscrits enluminés lors des invasions normandes. Ma maison de campagne étant dans le périmètre de leurs possessions, reste à trouver l’entrée de la crypte …
Amitiés bibliophiliques
Textor

Anonyme a dit…

Il y a deux semaines, le 31 juillet, l' imprimeur brugeois Alfons Walleyn est décédé.
Depuis sa retraite, étant bibliophile, il avait fait, parfois après de longues négotiations, des facsimilés des cinq ouvrages de Jan Brito qui ont été conservés.

Benoit de Bruges.

Textor a dit…

Merci Benoit pour cette information. C’est étrange car le Samedi 31 juillet était justement le jour où je suis allé à la Brocante de Pipriac et que je suis tombé par hasard sur la statue de Brito dont j’ignorais tout jusqu’alors…

Des illustrations avec les impressions de Brito auraient été évidemment plus appropriées pour ce billet, mais je n’ai trouvé à la Médiathèque de Rennes que les deux ouvrages, fort intéressants d’ailleurs, de Madeleine Guérin-Guillonnet, "Jan Brito premier Breton imprimeur"(2001) et "Jan Brito, pionnier de l'imprimerie en Europe"(1998), dans lesquels j’ai largement puisé.

Les facsimilés que vous évoqués sont sans doute au musée Jan Brito de Pipriac mais il était fermé le jour où je suis passé.

Textor

Le Bibliophile Rhemus a dit…

La légende est trop belle et trop précise pour être vraie.Les renseignements historiques sur Brito sont plus avares de détails.
Brito n'a exercé que la librairie à Bruges jusque dans les années 1470 : la découverte de Gutenberg avait déjà au moins un quart de siècle, une génération.

Le Bibliophile Rhemus, Britannus.

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Jehan Brito est né à Pipriac en 1416 et est décédé à Bruges en 1484. C'est probablement en partant du port de Redon, alors très actif, que Brito s'est rendu en Flandres en 8 jours de navigation.

Textor a dit…

Bibliophilus Britannicus, vous avez sans doute raison, mais avec votre rigueur scientifique, vous allez fâcher la Nation bretonne tout entière qui s’est saignée aux quatre veines pour s’offrir cette magnifique statue de granit. Certes, Brito a été longtemps libraire mais comment expliquez-vous la mention ‘nullo monstante ‘ au colophon s’il n’avait pas inventé l’imprimerie, hé ?
Textor

Le Bibliophile Rhemus a dit…

ego surdimensionné ou ignorance

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Ce colophon semble pouvoir être daté de 1477 :
« Voyez avec quelle netteté, avec quel soin, quelle élégance, cette impression est faite par le Bourgeois de Bruges Jan Brito, sans que personne ne lui ait enseigné son art merveilleux et ses instruments tout aussi dignes d’admiration. »

Textor a dit…

Le Bibliophiole Rhémus est incollable sur Jan Brito ! J'ai lu qu'il y avait déjà une vive concurrence entre imprimeurs à Bruges dans les premiers temps de l'imprimerie. Le marché était étroit sans doute. Un peu de pub dans le colophon ne pouvait pas faire de mal !
Ceci étant, les proto-imprimeurs venait d'allemagne à l'époque, ou bien, on sait de quel Maitre ils avaient tiré leur enseignement.(Ulrich Zell pour Caxton, etc...)
Mais là ... mystère ...

T

Arturus Rex a dit…

J'ai peur que Textor attende longtemps avant de trouver la crypte où les moines de Redon auraient planqué leurs précieux manuscrits enluminés : la fondation de l'abbaye n'est que d'une dizaine d'années antérieure aux invasions normandes. Il faut attendre le XIe siècle pour y trouver l'activité d'un scriptorium. Pour la petite histoire, Redon et le Mont Saint-Michel ont un temps été chapeautés par le même abbé (un Mainard, peut-être Mainard II ? ). La "Bible de Redon" est un des joyaux de la Bibliothèque municipale de Bordeaux, et comme on ne prête qu'aux riches, on l'attribue à l'atelier montois. Mais si des moines du Mont étaient venus à Redon, et que des manuscrits "montois" aient pu être sinon rehaussés du moins calligraphiés à Redon, il y aurait des cheveux à se faire pour les idées reçues...

Textor a dit…

Merci Arturus Rex pour votre intervention et ces précisions fort intéressantes qui m’éviteront de ruiner mon potager en cherchant l’entrée de la crypte ! :)
Je précise qu’en ce moment il y une exposition sous forme d’une vingtaine de panneaux très complets et bien illustrés sur l’histoire de l’abbaye de Redon, dans l’église abbatiale mais, malheureusement, ils ne sont pas repris dans un livre ou une plaquette. Si vous avez quelques pouvoirs (magiques) sur la municipalité, ce serait intéressant qu’elle édite une brochure.
Textor

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