mercredi 13 octobre 2010

Manuel pratique de Castramétation (1557).


52 avant JC. Toute la Gaule est occupée par les Romains. Toute ? Non, le petit village d’Alixia Sancta Arena résiste encore et toujours à l’envahisseur grâce à la perspicacité d’un érudit qui a étudié, dans les ruines antiques, l’art de la castramétation. Cet érudit, vous l’avez, bien sur, reconnu, c’est Bert … Guillaume du Choul, bailli des Montagnes du Dauphiné. (Oui, Jean Marc, j’ai bien dit le Dauphiné !).

La castramétation n’est pas le fait de chanter en mesure avec une voix de fausset, mais vient du latin castrum, le camp et metare, mesurer, c’est l'art de choisir et de disposer l’emplacement d’un camp militaire ou d’une place forte ; Science fort prisée des romains et qui, accessoirement, pouvait encore servir au 16ème siècle. Elle redevient à la mode aujourd’hui avec la reconstruction des châteaux-forts.

Fig 1 Page de titre de l’édition de 1557. La devise de Du Choul (Honor sine honore beatus ) rappelle que cet homme de cour a vainement sollicité les faveurs du Roi. Ses manuscrits étaient destinés à être présenté au Roi.. N’ayant pas reçues les faveurs attendues, il finit par les publier.


Fig 2 Début de la castramétation.


Fils de marchand, Guillaume du Choul est né vers 1496. Juriste de formation, ses différentes charges de Bailli des Montagnes du Dauphiné (1522) et de Maitre des Requêtes du Dauphin (1523) ne l’occupaient pas beaucoup (les exerça-t-il seulement ?) et lui donnaient l’opportunité de s’intéresser à tous les sujets qu’un humaniste de l’époque devait connaitre : littérature, histoire, sciences naturelles, archéologie, navigation, numismatique…. Bref, un peu de tout ! Du Choul se piquait surtout d’archéologie et il devint ce qu’on appelait alors un antiquaire, c'est-à-dire un collectionneur de curiosités tirées du sol. (On ne collectionnait pas encore les buffets Henri II !!). Il importait les plus belles pièces de Rome et son hôtel de la montée du Gourguillon, à Lyon, faisait l’admiration de tous les visiteurs, comme Girolamo Fondulo, Michel Servet, Benoît Lecourt, Guillaume et Maurice Scève avec lesquels il forma « l’ Académie de Fourvière ».

Fig 3 Coupe des arbres pour ériger le camp.


Fig 4 La construction de la palissade et du fossé.


Fig 5 Le camp des romains.


S’il a beaucoup écrit, ses manuscrits n’ont pas tous été publiés, la plupart sont même perdus, comme celui sur les coquillages, ou sur les bêtes féroces, les épigrammes de toute la Gaule, ou encore l’image des dieux.

Sur les 4 ouvrages imprimés 3 formaient un ensemble publié chez Guillaume Rouillé. :
- Des bains et antiques exercitations grecques et romaines, Lyon, G. Rouille, 1555, (1)
- Discours sur la castramétation et discipline militaire des Romains, Lyon, G. Rouillé, 1555
- Discours de la religion des anciens Romains, Lyon, G. Rouille, 1556

Le Discours sur la Religion des Anciens Romains aurait du paraitre en même temps, chez le même éditeur, mais des retards dans la composition des gravures, en différèrent l’impression.
(Le privilège des trois livres imprimés chez Rouillé date du 31 octobre 1553). Ce retard chagrina amèrement l’imprimeur qui écrivit : « : Signeurs lecteurs, l'obeissance, que ie doy à ceux qui me peuvent commander, fait que maintenant les deux livres précédens [c'est-à-dire la Castrametation et les Bains] ne doyuent attendre leur compaignon de la Religion des anciens Romains, obstant la raisonnable tardiueté des ouuriers es pourtraits & taille des figures : qui par-ci-apres & au-plustost vous contenteront de tant mieux, que leur aurez donné loisir de sortir en meilleure perfection, sous vn commun accord d'accepter noz iustes excuses en matière tant fauorable. A Dieu » (à lire en prononçant avec l’accent de Fourvière).

Guillaume Rouille réédita donc en 1557 un tirage regroupant la Castramétation, les Bains et y adjoignit la Religion, comme l’annonce la page de titre, mais ce dernier ouvrage ayant une page de titre séparé, certains libraires le propose aujourd’hui seul, comme un exemplaire complet.

Le tailleur de figures qui causa tous ces tracas à G. Rouille n’est autre que Pierre Eskirsch, dit encore Pierre Vase (mais je préfère le sobriquet de Cruche qu’on voit parfois, simple traduction de son nom d’origine germanique.) très demandé dans ces années 1550 et qui ne savait plus où donner du ciseau.

Fig 6 sur les grands boulevards, il y a tant de choses à boire. Du Choul nous apprend que le vin est une boisson stratégique des romains, le nerf de la guerre en quelque sorte.


Fig 7 Liticines et cornicines à la parade.


Fig 8 Cheval harnaché à l’antique.


Fig 9 Chevaux légers.


Fig 10 Homme d’armes du temps des romains.


La Castrametation c’est Astérix avant l’heure, Du Choul avait du lire Goscinny ! (à moins que ce ne soit le contraire). Il rédige une sorte de commentaire sur des planches représentant l’armée romaine. Ces planches sont copiées sur la Colonne Trajane d'après les relevés de Jacopo Ripanda (Du Choul n’aurait jamais été jusqu’à Rome !?)

Chez du Choul, il y a des Romains un peu fou qui prennent des baffes, forment la tortue pour attaquer les gaulois en pensant « engagez-vous qu’il disait, rengagez-vous ! » ; construisent des camps copiés de Babaorum ou de Petibonum ; Les centurions prétentieux sont à la parade et on y apprend qu’il vaut mieux ne pas parler sèchement à un Numide…

Comme dans l’œuvre de Goscinny, les allusions tirées de l’antiquité renvoie à l’époque contemporaine. Du Choul en bon courtisan cherchait à plaire à François 1er , lequel en 1534, venait de lancer une réforme de l'infanterie française par laquelle sept légions de 6000 hommes avaient été créées, qui portaient le nom des provinces où elles étaient levées. A cette occasion, le roi avait composé un ouvrage sur la Discipline militaire, ce qui a pu influencer Du Choul et expliquerait les comparaisons d'actualité qu'il faisait avec les soldats suisses et turcs.

Par ailleurs, le sujet était à la mode puisque l'architecte bolonais Sebastiano Serlio avait entrepris vers 1545-1546 une recherche sur la castramétation d'après Polybe, alors qu'il vivait encore à Fontainebleau. Du Choul, qui s'y trouvait dans les mêmes années, pouvait en être informé.

Fig 11 La tortue.


Fig 12 Le bélier.


Fig 13 La légion lyonnaise, où l’on voit clairement, par l’absence de perspective du dessin, que ce motif est copié de la colonne Trajane.

La bibliothèque de du Choul devait être importante mais son inventaire reste à faire. On connaît actuellement trois livres portant les armes peintes de Du Choul, un Pline imprimé à Bâle en 1525 et deux manuscrits du XVe siècle conservés à la BNF, la Teseida de Boccace (ms. ital. 580), ainsi qu'un Roman de la rose (ms. fr. 1570). Ce dernier provient de la bibliothèque de Philippe de Béthune, frère puîné de Sully, qui fut donnée à Louis XIV en 1662. Cela dit, la dispersion de la bibliothèque de Guillaume du Choul aurait été limitée : d'après Chavigny, elle serait passée pour l'essentiel chez le duc de Nemours. L'inventaire après décès d’Henri de Savoie, duc de Nemours (19 février 1633) n'est pas assez détaillé pour que l'on puisse vérifier cette information, mais il est probable qu'une bonne partie des livres possédés par Du Choul ait rejoint cette bibliothèque parisienne versée dans les antiquités et les dessins d'architecture.

Il avait du réunir, dès 1537 au moins, une documentation abondante. Les livres illustrés exploités par Du Choul sont dans l'ordre chronologique, le Vitruve de fra Giocondo (1511), les Illustrium imagines de Fulvio (1517), les Epigrammata de 1521, le Vitruve de Cesariano (1521), le Simulachrum de Fabio Calvo (1532), les Inscriptiones d'Apianus (1534), l'abrégé du De re navali de Baïf (1537).

Son œuvre eut un grand succès jusqu’au XVIIème siècle. Les ré-éditions sont nombreuses et facile à trouver sur le marché.

Fig 14 Le dessin de Pierre Cruche est une chef-d’œuvre du genre.


Bonne Journée
Textor

Sources :
Ce billet a largement puisé dans l’excellente thèse de Jean Guillemain (2002) « Recherches sur l'antiquaire lyonnais Guillaume du Choul (ca. 1496-1560) ».

(1) A noter que l’édition originale des Bains et de la Castramétation est communément datée de 1555, mais qu’une librairie américaine proposait, il y a quelques années, une édition (pré originale ?) datée de 1554. “Extremely rare first edition with title-page dated 1554. Unrecorded First Edition of this Classic Military History. OCLC also has listed the earliest edition as 1555. As does the British Library and every other reference work available. The title-page includes Du Choul’s work on the religion of the Romans (De la Religion), which was planned as part of the 1555 edition, but was not published until 1556.”

16 commentaires:

Bertrand a dit…

Textor merci !

Vous avez l'art de mettre le plaisir de lire dans les vieux livres à la portée de tous. Et ce n'est pas donné à tout le monde. Certains s'empêtreraient dans des discours convenus et des propos académiques digne d'une thèse de doctorat fin de cycle (fin de siècle ? ou fin de race ? on ne sait pas...), mais vous non ! Vous y mettez votre personnalité érudite et volontiers trublionne et c'est bon !

Merci encore,

Bertrand Bibliomane moderne

Olivier a dit…

Merci Textor,
Moi qui suis (mais je ne suis pas seul) un grand amateur de Goscinny j'ai découvert récemment (et Du Choul s'ajoute à la liste mais "ça fait plus cher" comme dirait l'autre) qu'il avait des prédécesseurs.

Moi qui le croyais unique dans ses détournements historiques...

"L'histoire de France tintamaresque" de Touchatout (nom de scène de Léon-Charles Bienvenu) est ainsi tout à fait Goscinesque.
A moins que ce ne soit le contraire.

A qu'il est bon de rire parfois...

Pierre Brillard a dit…

Très bel article, Textor, qui nous montre un "Du Choul" érudit en but aux approximations de son graveur sur bois moins scrupuleux que lui (mais néanmoins talentueux).

Certains chevaux présentent des fers qui ne seront utilisés que 9 siècles plus tard ;-))

Au jeu (bienveillant) des erreurs, il doit y en avoir d'autres ! Pierre, le vétérinaire...

Textor a dit…

Merci à tous.
Oui, vous avez vu, les chevaux ont des bonnes têtes de pur-sang arabes. Je pense que les romains devaient plutôt monter des poneys, non ?
En ce qui concerne le jeu des erreurs, je dois en confesser une. Bertrand, attentif à tout, a rectifié une date dans mon billet car l'édition présentée est bien de 1557 pour les Bains et la Castramétation, mais la Religion qui suit est de 1556. De ce fait je ne sais pas si la seconde édition de la Castramétation date de 1556 ou de 1557 et il est alors possible que la Religion ait parue toute seule. Bref , des recherches resteraient à faire quand j'aurais un peu plus de temps ...

Textor

Textor a dit…

Parmi les anomalies je constate aussi que Bertrand n'a pas sourcillé à ma traduction iconoclaste d’Alise Sainte Reine ... le mouvement en faveur d'Alésia commencerait-il à s'essouffler ?

Bertrand a dit…

Bien sur Textor que j'avais vue cette affreuse composition "Alixia Sancta Arena" !!

Sancta Arena c'est la sainte des maillots de bain, pas des nobles gaulois nos ancêtres !

Il faut dire "ALISIIA" d'après La découverte d'une stèle d'époque gallo-romaine portant l'inscription "ALISIIA". A aussi été retenue comme argument par les partisans du site. La stèle étant abîmée juste avant le premier A et l'espace précédant l'inscription étant plus large que dans le reste de la présentation générale de la stèle, on pourrait penser qu'une lettre aurait pu précéder le A. Mais d'une part, cette variation d'espacement n'est pas inhabituelle en épigraphie latine et d'autre part la découverte après 1970 de tessères - jetons de plomb - d'époque romaine a confirmé que le nom de la ville commençait par ALI. Depuis les fouilles de Napoléon III, le site d'Alise est reconnu officiellement comme celui d'Alésia.

La messe est dite et qu'un jurassien ne vienne pas ici me dire le contraire. Nah !

Sinon pour Sainte Reine c'est évidemment Sancta Regina qu'il faut dire ou mieux Sancta Margarita pour les afficionados des apéritifs corsés...

Sachant qu'hagiographiquement parlant Sainte Reine et Sainte Marguerite ont la même histoire à l'Olibrius près. Étonnant non ? Moi ce que j'en dis... on a bien 5 bras de Jeanne d'Arc et 36 cotes de Jésus Christ... on est plus à ça près.

B.

Textor a dit…

Ah, je vois qu'il faut jouer les Caïus Détritus pour que le Gaulois se rebiffe !!

Textor a dit…

Donc, précision sur les différentes éditions du De Choul :
J’ai trouvé à la bibliothèque de Lyon, une édition de la Castrametation de 1555 de G Rouillé, dont la page de titre mentionne déjà la Religion. Le catalogue précise : incomplet de la Religion des anciens (romains). Et pour cause , puisqu’elle ne parut qu’en 1556 ;
Il y a aussi une édition de l'imprimerie de Guillaume Rouillé, 1557. Il est dit « La Religion, avec un titre daté 1556, est cataloguée à part » (?) . Je comprends que bien que catalogué à part, les 2 ouvrages ont été reliés ensemble, comme pour mon exemplaire. Sur Gallica, on trouve une édition de la Castramétation numérisée de 1556. Conclusion : la Castramétation de 1557 est la troisième édition après celle de 1555 et 1556 (si on excepte la fantomatique édition de 1554). La page de titre annonce toujours la Religion, comme en 55, mais Rouillé s’est contenté de joindre ses exemplaires issus du tirage de 56. Il n’y aurait pas d’édition de la religion en 57 ?
Vous me direz si j’ai juste ?
Textor

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Pierre,
l'invention de la ferrure ne remonte-t-elle pas au début de l'ère chrétienne ? Un vers de Catulle dit précisément :
"Ferream ut soleam tenaci in voragine mula derelinquit"
Un siècle plus tard, les chevaux de Néron portaient des fers d'argent ...

Bertrand a dit…

Sachez, chers amis, qu'un exemplaire du Du Choul sera présenté lors d'expositions temporaires dans le prochain musée MuséoParc Alésia qui ouvrira ses portes en juin 2011.

B.

Textor a dit…

Bertrand,
Vous allez voir que dans quelques années, à Alise StReine, on vous obligera à porter une tenue de romain pour partir travailler, comme le font déjà ces pauvres habitants de Williamsburg (Mass.)!!

T

Textor a dit…

Mon message un peu rapide peut prêter à confusion, les habitants de Williamsburg ne sont pas déguisés en romain mais en costumes du temps de Georges Washington, bien sur... Vous aviez rectifié de vous-mêmes...

Eric a dit…

En tenue de Gaulois, par Toutatix !

Textor a dit…

Oui ! En tenue de Gaulois, par Inadvertance !
T

Pierre a dit…

La gravure page 28 représente un fer à diamant non couvert. Il est vrai que les romains recouvraient les sabots de leurs poneys de sandales de cuir à talonnettes métalliques qui sont les ancêtres du fer cloué aux parois du sabot. Pierre

Textor a dit…

Voilà la précision que nous attendions tous, les chevaux romains portaient des talonettes !! Ils sont fous ces romains !
T

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