mardi 11 novembre 2014

Une étiquette de libraire-imprimeur à Rennes au 18 ème siècle.


En partageant une étiquette ancienne de librairie, Bertrand m’a incité à chercher davantage d’information sur ce libraire et je me suis pris au jeu.

On y lit : « Se Vend, à Rennes, Chez la Veuve de N.AUDRAN, Imprimeur-Libraire, Place du Palais. Et N. AUDRAN, libraire des Facultés des Droits, ruë Royale, carrefour de la ruë aux Foulons. »


Fig 1


On sait que ces petits bouts de papier collés au début du livre sont utilisés depuis le 18 ème siècle environ (En avez-vous trouvé datant du 17ème siècle ?) par les libraires, les papetiers et les relieurs pour faire la réclame de leur officine. (Et oui, avant Ebay, il n’y avait guère que le bouche à oreille et la valse des étiquettes !).

J’ai peu d’ouvrages contenant de telles étiquettes, (Pourquoi doubler le colophon, devaient se dire les proto-imprimeurs !) et mes commentaires n’ont donc pas valeur de statistiques, mais je constate que celles du 19 et 20 ème siècle sont généralement apposées dans l’angle supérieur du premier contreplat et qu’elles sont de taille modeste, moins de deux centimètres (un nom, une adresse) alors que celles du 18 ème siècle sont plus visibles et plus grandes. Celle qui est présentée ici (30x65 mm) est carrément placées au centre de la page (sur le verso du premier feuillet blanc) et donne à lire. Il y en a une sur chacun des deux tomes de cette « Histoire critique de l'établissement des Bretons dans les Gaules, et de leur dépendance des rois de France et des ducs de Normandie », écrite par l’Abbé R. Aubert de Vertot, publiée à Paris chez Nyon, Didot et Quillau en 1730.

D’autres étiquettes  contiennent même un petit inventaire de ce que le client  est en droit de trouver dans la boutique du marchand.

Une recherche effectuée par un amateur canadien nous révèle que ces étiquettes anciennes  sont très courantes et qu’un collectionneur allemand en a réunie 50 000 exemplaires, rien qu’en Allemagne ! (j’espère qu’il a gardé les livres-support). Il a remarqué que les étiquettes sont rares sur le papier d’attente des livres brochés et il en a déduit que l’apposition du nom du libraire indiquerait un ouvrage qu’il a fait relier lui-même. Encore qu’on ne trouve pas cette étiquette sur tous les exemplaires sortis d’une même librairie, mais sur 10-15% d’entre eux environ. Chiffre difficilement vérifiable ! Ce domaine mériterait une étude plus approfondie.   

1730 : la date d’impression m’a été fort utile pour retrouver une trace de ce libraire  Nicolas Audran car il s’agit d’une dynastie de libraires-imprimeurs et ils se prénomment tous Nicolas de père en fils et – comme je le soupçonne – d’oncle à neveu !



Fig 2


Voici l’histoire familiale que j’ai pu brièvement retracer :

- Nicolas 1er Audran, l’aïeul, né le 16 juillet 1637 à Lyon, décédé le 19 septembre 1713 à Rennes, Imprimeur-Libraire à Vannes puis Rennes, marié le 31 août 1666 à Vannes avec Guyonne Thérèse Grandjean, née avant 1648 et décédée le 5 juillet 1723. C’est le fils  du dessinateur, graveur et libraire de Lyon Claude I Audran, chez lequel il fait son apprentissage. C’est en partant faire son tour de France de compagnon qu’il goute à la douceur quasi-angevine de Nantes. Il travaille alors en qualité de compagnon chez le libraire Guillaume I Lepaigneux pendant 2 ans, puis à Quimper, chez l'imprimeur Guillaume II Leblanc pendant 18 mois, puis en 1662 à Vannes chez l'imprimeur Vincent Doriou pendant 2 ans. En 1664, il saute le pas et ouvre sa propre librairie à Vannes. Peu après août 1666, il s'établit également imprimeur et prospère notamment grâce à l'exil du parlement de Bretagne à Vannes en 1675. Au retour de celui-ci à Rennes, il le suit et transfère vers 1689 son imprimerie dans cette ville, tout en maintenant une librairie à Vannes, qu'il confie dès lors à son épouse. Un couple moderne en quelque sorte travaillant à 150 km de distance l’un de l’autre.
 
- Nicolas II Audran, (1672-1722). Son fils - celui de notre étiquette - qui a été son apprenti puis imprimeur à Port-Louis de 1694 à 1704, lui succède alors à Rennes. Il s’est marié le 2 octobre 1708 à Port-Louis,  avec Jeanne Thérèse Pathelin, née vers 1672, qui reprendra l’imprimerie à son décès en 1722. L’adresse est alors Place du Palais (Parlement de Bretagne). La veuve Audran exercera jusqu’en 1740.

- Nicolas III Audran (1709-1785)  marié le 13 mars 1742, à Rennes,  avec  Anne-Marie Vallée (1711-1777)  fils du précédent,  imprimeur et libraire, il aurait donc exercé dès 1730, d’après l’étiquette, à l’angle de la rue Royale et de la rue des Foulons. Il se qualifie de libraire des facultés de droit, pourtant la BNF nous apprend que lesdites facultés  ne furent  transférées de Nantes à Rennes qu’en 1735. Il doit y avoir une erreur dans la date du transfert ou alors ce transfert n’est pas lié  à son titre. A moins que ce Nicolas-là ne soit pas notre Nicolas III qui aurait alors 21 ans, un âge bien précoce pour ouvrir un atelier alors que ses parents s’étaient installés à trente ans passés, après un long apprentissage.  

Le site de data bnf.fr mentionne aussi que sa mère, Jeanne-Thérèse Pathelin, veuve de Nicolas II Audran, se démet en sa faveur dès juillet 1740 et qu’il est reçu par arrêt du Conseil du 9 mai 1742. Voilà qui colle mal, là encore, avec l’information de l’étiquette : Pouvait-il exercer le métier de libraire avant d’entrer officiellement dans la corporation ?  Y a-t-il une erreur dans la fiche de la Bnf ou bien le Nicolas de 1730 serait-il un oncle ou un parent quelconque de Nicolas III ? Le Nicolas de l’étiquette exerçant rue Royale resterait donc à identifier. Si nos collègues de la BNF étaient tombés sur cette étiquette, ils auraient pu compléter avantageusement leur fiche …. J  .

Après la mort de Nicolas-Paul Vatar, il est permis à Nicolas III de se démettre en faveur de son fils Nicolas-Xavier Audran (1784).

 - Nicolas-Xavier Audran de Montenay (1744-1817). J’ignore pourquoi ce titre n’est apparu qu’à cette génération et de quand date l’anoblissement. Mais l’époque était mal choisie pour étaler ses privilèges. Jeté en prison en 1793, pour avoir publié quelques brochures en faveur de la comtesse de Lamballe, il n’aurait recouvré sa liberté qu'à la condition de transporter son imprimerie à Brest. Il était resté jusque-là rue aux Foulons, comme on le voit sur l’adresse d’une brochure vétérinaire de 1787.

 Nicolas-Xavier Audran arriva donc à Brest au commencement de 1794 et, quelques mois après son installation, il éditait le premier journal quotidien de Brest : le Moniteur de Brest et du Finistère, Brest, chez Audran, imprimeur de la Représentation Nationale.

Trois ans plus tard, il fonde un bureau de placement et de renseignements dont le support est l'Indicateur général ou Sallon du commerce, des arts et des étrangers. On lit dans le prospectus :
« 1° Il y aura, rue de la Rampe, n° 11, sous le nom d'Indicateur général, un bureau d'indications. Affiches, Demandes, Offres et Propositions quelconques. L'insertion d'un article, quelle que soit son étendue coûtera 1 livre 4 sous. Cet article restera pendant 10 jours affiché dans le sallon dont nous parlerons plus bas. Pendant les dix jours de l'insertion, on recevra autant d'avis qu'il se sera présenté d'offres analogues à la demande, soit à notre bureau, soit dans les papiers-affiches.
2° Un Sallon de commerce, des arts et des étrangers, qui sera comme le répertoire de toutes les demandes et propositions quelconques de tout ce qui se trouve d'objets à vendre ou à acheter, de maisons ou d'appartemens à louer, de places et d’emplois demandés et offerts. On y trouvera la bourse exacte et sûre, les lois, arrêtés et reglemens de police qui intéresseront le commerce et les étrangers, le mouvement des ports, l'état et l'annonce des marchandises importées ou exportées, etc. Les étrangers qui s'adresseront à notre bureau, y recevront tous les renseignements dont ils pourront avoir besoin. ».

Le Bon Coin.com était né, mais l’arrière-petit-fils de Nicolas Audran s’éloignait du métier de ses aïeux….

Bonne journée,
Textor

Références : Léo Mabmacien a consacré sur son site plusieurs articles à ces étiquettes anciennes de libraire, dont une d’un libraire Rémois. Voir également le blog Chroniques du Livre ancien au Québec (lien sur le BM).

2 commentaires:

Bertrand Hugonnard-Roche a dit…

j'adore susciter l'envie ... (c'est mieux que la pitié)

Merci pour ce billet Textor !

L'histoire des étiquettes de libraires ne fait que commencer sur le BiMo j'en suis sûr !

B.

Anonyme a dit…

Merci Bertrand. Oui, je crois qu'il y a beaucoup à dire et à découvrir sur ces petits bouts de papier... à commencer par ce Nicolas Anonyme qui tenait boutique rue des Foulons ... :)
Textor

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