vendredi 24 octobre 2014

Salvatore Rosa invenit


Le métier de libraire en livres anciens est le plus beau métier du Monde ! (Je n’ai pas dit le plus vieux !).

Quoi de plus extraordinaire que d’être découvreur de trésors ? Un vieux recueil d’estampes sorti d’un carton de brocanteur dans la lumière blafarde du petit matin devient après de sérieuses recherches, et un peu de chance sans doute, une pièce de musée que se disputent le County Museum de Los Angeles et le Fine Art Museum de San Francisco.

Ces réflexions me viennent de la consultation du catalogue d’un libraire parisien (Le Feu Follet – Pub !) qui propose à la vente une suite d’estampes du peintre et dessinateur italien Salvatore Rosa (1615-1673).


Fig 1 Salvatore Rosa – Figure de mendiant.


Je vous livre un court extrait de cette fiche qui est très bien faite :

« Salvatore ROSA
 Figurine. Varia et concinna delineamenta
S.n., Ca 1656, petit in 4, un frontispice et 60 planches. Un Vol. relié 62 eaux fortes sur papier fort. Très Rare. Salvatore Rosa a exécuté ce travail de gravures vers 1656 dans un recueil originellement intitulé Figurine. Notre recueil porte un autre titre dans le cartouche du frontispice, de même que l’exemplaire possédé par le musée portugais national de Soares dos reis. L’exemplaire du musée portugais est annoncé comme une publication posthume du XVIIIe. La plupart des gravures de ce recueil sont visibles séparément au Fine Art Museum of San francisco (Achenbach Foundation for Graphic Art –plus grande collection américaine de gravures), le County Museum de Los Angeles en possède 8, le Museum of Fine Art de Boston 4. Les gravures sont décrites au même format que notre recueil (13,6 x 8,9 cm), certaines gravées d’après des artistes anonymes, d’autres dessinées par Salvatore Rosa lui-même , les différences de style sont en effet visibles. Le frontispice possédé par le musée de San Francisco est vierge. Le musée ne détient que 52 gravures, par ailleurs toutes inversées. »

Mon sang ne fit qu’un tour. (Comme quoi, il est possible de prendre de l’adrénaline sans sauter à l’élastique,  juste en consultant un catalogue…). Cet ouvrage est en effet le chainon qui me manquait  pour parfaire des recherches entreprises il y a maintenant 9 ans au sujet de 2 suites gravées appartenant au Museo Textoris (of Fine Art J !).

Le premier est un recueil de figures d'après Salvatore Rosa, soit une suite de 60 eaux-fortes représentant des figures anecdotiques, telles que des soldats, des mendiants, des femmes à l’enfant, etc … Sur la page de titre, un homme, à gauche, regarde une furie qui s'enfuie à l'arrière-plan de gauche, et indique un panneau avec le texte suivant : « SALVATOR ROSA // Invenit // A Paris chez HBonnart, rue St. // Jacques au coq, avec privilège. ».

Ce recueil fut daté par l’expert de la vente de 1675, mais la question n’est pas tranchée et une date autour de 1690 me parait plus plausible. Les catalogues de bibliothèques mentionnent prudemment  2 dates : 1662 i.e. date avant laquelle l'activité d'éditeur d'Henri II Bonnart est improbable,  1711 i.e. décès d'Henri II Bonnart.


Fig.2 Page de titre de l’édition donnée par H Bonnart.



Fig.3 Les Compagnons (Bonnart)



Fig. 4 Page de titre de l’édition donnée par F de Poilly


Le second  est une suite également, composée de 43 planches (donc probablement incomplète) représentant des figures anecdotiques. Sur la page de titre, un homme, à droite, regarde une furie qui s'enfuie derrière lui, et indique un panneau avec le texte suivant : "SALVATOR ROSA // Invenit // A Paris chez F De Poilly rue St. Jacques à l'image St. benoist". Sans date. (Mais après 1669, année durant laquelle François de Poilly adopte l'enseigne de l'Image saint Benoît.)

Vous avez noté la nuance ? La furie s’enfuit à gauche dans un recueil et à droite dans l’autre, et de fait, certaines gravures sont très similaires mais parfaitement inversée.  


Fig. 5 Figure d’une donzelle qui minaude (Poilly)



Fig. 6 Soldat et capitaine (Bonnart)



Fig. 7 Figure d’homme (Poilly)


Salvatore Rosa est un peintre célèbre du baroque italien, né à Naples et mort à Rome. Il travailla à Rome et à la cour des Médicis. Son style – un rien grandiloquent-  influencera les romantiques et d’ailleurs, la série des Figurines fut encore rééditée à Paris, chez Chéreau, vers 1850 (ce qui n’empêche pas certains libraires de mentionner circa 1700, toute la nuance étant dans le circa…). Salvatore Rosa composa aussi des poèmes et il fut de surcroit un acteur apprécié !



Fig. 8 Satires de Salvatore Rosa donnée à Londres en 1787, dont la page de titre est une composition du peintre-poète.


Chaque estampe de la suite proposée par la librairie le Feu Follet est signée SR ce qui n’est pas le cas de ces réinterprétations, gravées, l’une par de Poilly, et l’autre par Bonnart.

François de Poilly, (Abbeville 1623 – Paris 1693) perfectionna son art à Rome auprès de Cornelius Bloemaert, peintre et graveur flamand. On compte  environ 400 pièces gravées par de Poilly, principalement des sujets religieux, d'après Raphaël, Guido Reni, le Carrache, Mignard, Charles Le Brun, Nicolas Poussin, … et Salvatore Rosa.
Quant à Henri Bonnart, (1642-1711), fils de l'imprimeur en taille-douce Henri Ier Bonnart, reçu à l'académie de Saint-Luc comme peintre le 17 avril 1671, il exerça comme graveur et marchand d'estampes, tout d'abord dans la boutique de ses parents, puis à son compte, à l’enseigne du Coq, rue Saint-Jacques, et s’est fait une spécialité des portraits de mode.

La comparaison des eaux-fortes de De Poilly et de Bonnart ne manque pas d’intérêt, les deux graveurs sont restés fidèles au modèle original avec une manière différente : Plus vive, aux contrastes plus forts chez de Poilly. Plus douce et proche de ses gravures de mode chez Bonnart. Ce qui me laisse penser qu’ils sont bien les graveurs de ces recueils et qu’ils ne se sont pas contentés de les avoir distribués.



Fig.9  Les voyageurs (Le recueil de Bonnart est à droite)



Fig.10 Homme en costume (Le recueil de Bonnart est à droite)



Fig.11 Soldatesque (Bonnart)



Fig.12 Soldats et figure féminine (Poilly)


Bonne journée,

Textor

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci Bertrand de cette superbe mise en ligne qui permet de renouveler la page d'accueil de ce site, si riche par ailleurs.
Je précise que les légendes des gravures sont de mon cru et non de Rosa lui-même. L'usage est de les désigner toutes sous le vocable "scènes de genre".

Textor

Anonyme a dit…

Merci Textor pour cet article bien documenté. Je m'étais toujours demandé pourquoi mon exemplaire d'une figure féminine vendue comme "Eau forte originale de la série Figure :Figure femminile nuda 92 mm x 140 mm,non datée, non signée ca. 1633"
était inversé par rapport à celui qui figure dans les collections de la Villa Mylius-Vigoni à Menaggio (CO) Italie, trouvée sur l'Internet. J'ai la réponse, même si je ne sais toujours pas de quel éditeur est la mienne (sans doute pas l'originale puisqu'elle n'est pas siglée SR dans la planche...
Meilleures salutations.
Dominique Paillard

Anonyme a dit…

Merci Dominique.
Signées ou non, inversées ou pas, ces gravures de Rosa attirent l'oeil et restent toujours agréables à regarder et à collectionner.
Textor

Anonyme a dit…

Bonjour Textor, j'ai trouvé une autre édition : à Paris chez Chereau rue St Jacques aux 2 Piliers d'Or. Cf.: http://www.ebay.fr/itm/L2-0074-BEAU-LIVRE-SALVATOR-ROSA-INVENIT-COMPLET-AVEC-60-LAMES-S-XVIII-/221432878731?pt=FR_JG_Art_Estampes&hash=item338e6d968b
Bonne soirée, Dominique Paillard

Anonyme a dit…

Bonsoir Dominique, oui j'avais repéré cet édition et je la mentionne dans mon article (après la Fig 7) mais il semble qu'il s'agisse d'une réimpression très tardive, vers 1850 d'après mes sources, copiée d'après la série de de Poilly et divisée en quatre livres. Wallace signale 13 variantes, celle portant le nom de Chéreau est similaire à Wallace 136b (Cf Wallace The etchings of Salvatore Rosa, Princeton, 1979 pp 12-36)
Textor

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