lundi 10 février 2014

Fellini Roma !


Fellini Roma ! C’est bien connu, tous les chemins mènent à Rome et, une fois sur place, il faut se procurer un bon guide. Qui mieux que Fellini a célébré Rome ? Non pas le Maestro auquel vous pensez, mais Pierre Martyr, son homonyme du XVI e siècle. (Dont le nom s’écrit avec un seul L ou bien deux, selon les sources). Le second réussit tant et si bien à occulter le premier qu’aucunes recherches sur internet avec les mots ‘Fellini’ et ‘Roma’ ne permet de trouver une quelconque information sur ce précurseur du guide Michelin. Immanquablement vous tombez sur une louve que n’aurait pas désavouée Octave Uzanne. Il convient de réparer cette injustice de l’histoire et faire rentrer, grâce à ce blog, Fellini au Panthéon des Oubliés.



Fig 1 La Louve de Fellini



Fig 2 La Louve de l’autre Fellini


Pierre-Martyr portait un prénom prédestiné pour entrer dans les ordres et s’installer à Rome. Né à Crémone vers 1565, il se faisait appeler le Cremonensis en souvenir de son lieu de naissance, ce qui fait enrager ses biographes car un autre Pierre-Martyr de Crémone officiait au Latran vers la même époque. Comme il était tenté par la vie d’ermite, il intégra l’ermitage de Monte Senario, près de Florence, durant son noviciat. Mais la solitude lui pesait trop et au bout d’un mois, il se résolut à retourner au Monde. Ses supérieurs, ayant remarqué ses prédispositions pour les études et le chant, l’envoyèrent à Rome, où il devient professeur, spécialiste des rites et des cérémonies sacrées. On le retrouve prieur de Santa Maria in Via en 1606 et 1610, date à laquelle fut édité le livre que nous vous présentons aujourd’hui. Comme Pierre-Martyr Fellini savait plusieurs langues, dont l’allemand, il fut choisi et envoyé auprès du duc de Bavière, en 1611, pour lui présenter des reliques sacrées. Pendant le voyage de retour, il rencontra à Innsbruck Anne-Catherine de Gonzague, archiduchesse d'Autriche (Qui devint plus tard Sœur Anna-Juliana), et lui parla si bien de son ordre (Les Servites de Marie), qu’elle fut à l’origine du renouveau de l’ordre dans les pays de langue allemande. C’est aussi pour sa connaissance de l'allemand, mais aussi pour sa vaste érudition, que Fellini fut lié à Johann Gottfried von Aschhausen, évêque de Bamberg, Prince et ambassadeur de l'Empire allemand qui lui obtint le titre de Maitre en Théologie. Le Prince-évêque le fit venir à Ratisbonne pour qu’il devienne son confesseur, mais Pierre-Martyr Fellini mourut de la peste à son arrivée, le 11 Octobre 1613. Ce Felini-là ne nous intéresserait guère s’il s’était contenté de publier des travaux sur la liturgie, l’orthodoxie et les rites, mais il avait un hobby, l’art et les antiquités romaines, et il est l’auteur du « Nouveau Traité des Merveilles qui font l’âme de la ville de Rome où il est disserté de plus de 300 églises et de toutes les antiquités, augmentées depuis Prospero Parisio et maintenant diligemment corrigé». Gros succès de librairie !


Fig 3



Fig 4


La première édition de ce guide destiné aux touristes fut imprimée en 1610, à Rome par Bartolomeo Zannetti pour Jean-Dominique Franzini et les héritiers de Jérôme Franzini. Il existe une impression en deux parties à pagination séparée et une autre de la même année à pagination continue. Le titre présente une gravure allégorique qui n’est pas la marque des Franzini avec la devise « Alma Roma ». L'œuvre est dédiée au gouverneur de Rome, Benoît Ala, et signé de Santa Maria in Via, ce 1er janvier 1610. L’ouvrage sera réimprimé en 1615 chez le même imprimeur (notre édition) puis encore en 1625 par Andrea Fei et de nouveau en 1650. On trouve aussi une traduction en espagnol, éditée par le dominicain Alonso Muñoz, réimprimée en 1619, et une autre en 1651, ainsi que des traductions françaises publiées à Liège (1631) et Douai (1639). Fellini annonce péremptoirement dans sa préface que son œuvre est novatrice. Certes, mais l’innovation ne provient pas de lui mais de son prédécesseur, Prospero Parisio, dont il se contente de reprendre les travaux en remaniant le texte d’un livre intitulé Le cose maravigliose della città di Roma.


Fig 5



Fig 6


Les origines des guides sur Rome remontent à la fin du XVe siècle et il serait fastidieux d’en faire la liste complète. Avant Prospero Parisio, on trouve l’ouvrage d’Andrea Palladio : Le cose meravigliose dell'alma citta di Roma, daté de 1565, lui-même issu d’un premier ouvrage du même Palladio, la Descritione de le chiese, stationi, indulgenze e reliquie de corpi sancti, che sonno in la citta de Roma ... novamente poste in luce - Roma, Vincentio Lucrino 1554. Alors, les guides sur Rome manquaient sérieusement d’images et c’est Parisio qui, le premier, agrémentera son édition de la figuration des églises. Les mêmes bois seront repris par Fellini. Il sera vite concurrencé par Pompilio Totti (Ritratto Di Roma Moderna, 1638) et tant d’autres. L’ouvrage de Fellini n’est donc ni rare, ni novateur mais il améliore néanmoins les travaux de ses prédécesseurs, puisant largement pour la section contemporaine, dans un ouvrage similaire, les Tesori nascosti nell'alma città di Roma d’Ottavio Panciroli, publié en l’an1600. La précision des descriptions de Pierre-Martyre nous est précieuse car il est témoin des transformations des églises dont beaucoup d’éléments décoratifs ont disparus aujourd’hui. Ainsi peut-on trouver un exposé sur la décoration contemporaine du transept de la basilique du Latran, un bref historique de la construction de Saint-Pierre et la description des retables les plus importants de cette basilique, etc.


Fig 7


Fig 8


Une seconde partie distincte, à pagination continue dans l’édition de 1615, est réservée à la description de la Rome Antique et particulièrement aux ouvrages et statues dégagées récemment dans la ville grâce aux travaux lancés par les Papes Sixte V et Paul V, ce qui est aussi pour Fellini l’occasion de flatter la puissante famille Borghese, dont l’œuvre d’antiquaire a été si importante pour la conservation des richesses de Rome. Pour cette partie-là c’est une mise à jour des Antiquités de Palladio, avec des chapitres particuliers sur l'inondation du Tibre, sur le réseau d’aqueducs, sur les colonnes antiques et les obélisques, le tout illustré de plus de 300 bois assez pittoresques, comme vous pouvez en juger.


Fig 9


Bon, je préfère vous prévenir de suite, n’acheter pas ce livre en pensant y trouver l’ambiance du Satiricon. Tout oppose les deux Fellini dans leur description de Rome : Frederico a retenu le baroque et la décadence de l’ancienne Subure, là où Pierre Martyr ne voit que religiosité et pureté des formes. J’y vois pourtant un lien. Fellini disait du Satiricon de Pétrone : « Ce livre me fait penser aux colonnes, aux têtes, aux yeux qui manquent, aux nez brisés, à toute la scénographie nécrologique de l'Appia Antica, voire en général aux musées archéologiques. Des fragments épars, des lambeaux qui resurgissent de ce qui pouvait bien être tenu aussi pour un songe, en grande partie remué et oublié. Non point une époque historique, qu'il est possible de reconstituer philologiquement d'après les documents, qui est attestée de manière positive, mais une grande galaxie onirique, plongée dans l'obscurité, au milieu de l'étincellement d'éclats flottants qui sont parvenus jusqu'à nous.» C’’est un peu le sentiment qu’on éprouve en feuilletant le guide de Pierre-Martyre Fellini.

Bonne journée
Textor

4 commentaires:

calamar a dit…

le pire, dans la citation de Fellini, c'est qu'elle s'applique également aux églises contemporaines du premier Fellini, qui ne sont pas mieux (voire bien moins bien) conservées de nos jours que les restes antiques.
Merci Textor !

Anonyme a dit…

Et oui, c’est ce qui fait le charme de ces vieux guides pour touristes. (Le Corrozet, pour Paris, est un autre exemple mais il possède moins de bois et les vues des monuments sont moins précises). Avec Pierre-Martyr Fellini, il est possible de détailler les transformations de l’édifice. Prenez Saint Jean de Latran, par exemple, pour ceux qui connaissent : hier cette basilique était de pur style gothique. Aujourd’hui, seuls les deux clochetons et le baptistère figurant sur la gravure sont encore visibles, le reste a été transformé à l’époque Baroque.
Textor

Anonyme a dit…

Merci pour la visite !
Une remarque de cuistre : le titre de l'ouvrage de PM ne parle pas de l'âme de la ville éternelle, mais d'ALMA ROMA (comme le dit le titre de la vignette allégorique), c'est à dire quelque chose comme "la Rome nourricière". Ronsard, qui néologise à tour de vers dans ses Amours, risque un "Alme soleil" (sonnet 81), et Muret commente dans l'édition de 1553 : "Les Latins donnent à certains dieus cet epithete, "Almus", comme à Veste qui est la terre, à Venus, à Ceres, au Soleil : parce que d'iceus depend la nourriture des hommes. Les Italiens n'aians autre mot propre à exprimer la force du Latin, ont en leur langue dit "Almo".
Evidemment, "l'alme Rome", ça ne passe qu'à l'époque de Ronsard... et encore !
Bien à vous,
Dryochose

Anonyme a dit…

Bonjour Dryocolaptès, lecteur attentif, merci pour cette rectification. Vous avez raison, ma traduction du titre en français contient une erreur d’interprétation, alma n’est pas l’âme de Rome, mais la contraction de Alma Mater Roma, Rome la mère nourricière. Je crois avoir transcrit le titre à partir de la traduction en français de 1631, l’édition de Liège, qui m’a induit en erreur, mais pas moyen présentement de retrouver ce livre dans une bibliothèque en ligne.

Frederico Fellini, lui, aurait vu dans l’Alma Roma , l’Almée orientale ! :)

Bonne journée.
Textor

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