dimanche 17 mars 2013

Les Statuta Sabaudia, saison 3.


Au fil des publications, le blog du Bibliomane Moderne décline ses séries comme Monet ou Warhol alignaient les leurs.  La plus connue est la suite d’articles consacrés à Octave Uzanne, qui finit par être trop à l’étroit sur ce site.  Ma petite madeleine à moi ce sont les Statuts de Savoie – c’est sur, j’ai du être héraut d’armes au temps d’Amédée VIII -  Je vous avais présenté la troisième édition de ce texte majeur pour l’histoire de Savoie, celle imprimée à Turin par François de Silva en 1505.
Comme l’histoire des éditions successives n’est pas facile à reconstituer – impressions incunables mal identifiées, seconds tirages d’une même édition, ajouts de feuillets imprimés postérieurement, etc - un universitaire nous avait apporté des clarifications très utiles qui ont fait l’objet d’un second article :


Fig 1



Fig 2

Or, le hasard des promenades à Drouot a mis sur mon chemin un exemplaire de la quatrième édition des Statuts, celle imprimée à Genève en 1512 par Jean Belot. Un commentateur du blog, en 2009, avait précisé : « Exception faite de  l’édition de 1586 (déjà pas facile à trouver), toutes ces éditions sont purement et simplement introuvables, et lorsqu'elles se trouvent, inabordables... » . Je n’ai donc pas hésité à me lever et à lancer d’une voix forte : « Préemption au bénéfice de la Bibliothèque du Textor !! » qui a mis un coup d’arrêt net aux enchères, le Commissaire-priseur interdit, le marteau levé, a du se dire qu’il y avait anguille sous roche, mais il a fini par laisser retomber son marteau en lâchant un « ça valait mieux » !

Voilà qui me permet de vous offrir, candida lector, une petite présentation de cet ouvrage intitulé « Statuta Sabaudie. Nova et vetera noviter impressa.» (c'est-à-dire « les anciens et les nouveaux statuts de Savoie dans une édition relookée ») (1).  La page de titre est ornée d’un grand bois représentant le duc de Savoie en majesté, entouré de ses chambellans, avec, à ses pieds, l’écu de Savoie, tenu par trois lions, entouré par le collier de l’Annonciade sur lequel figure la devise « Fert ».

Genève a été une des principales places d’impression de la Suisse avec Bâle. (Le premier livre imprimé est le livre des saints Anges en 1478). Les ducs de Savoie y eurent une part d’autorité jusqu’en 1535, c’est pourquoi nous trouvons des imprimeurs travaillant pour leur compte, comme l’indiquent les armes ducales figurant sur le titre ou à la fin de certaines publications de Jean Belot (un placard de 1521) ou Jacques Vivian (Le Doctrinal de Court, 1522).


Fig 3 Armes de Savoie

L’exemplaire des Statuts de 1512 de la bibliothèque savoyarde du docteur Blanc – le dernier passé en vente, à ma connaissance -  était incomplet de 4 feuillets et du supplément (Ce qui ne l’a pas empêché de trouver preneur). Mon exemplaire comporte 4 ff supplémentaires que le docteur Blanc s’était procuré séparément (Vente Blanc, Decembre 2010 - lot 300 : «Sequuntur Statuta per Illustrissimus Principem dominum D. Karolum secundum Sabaudie et Ducem modernum condita. » Genève, Jacob Vivian, 5 décembre 1513).


Fig 4 Les Statuts du Duc Charles Second, feuillet 83



Fig 5 Les Statut de Charles Second, titre

La Bibliothèque de Genève nous apprend que cette pièce de 4 feuillets accompagne d'ordinaire l'édition genevoise des Statuta Sabaudie, par Jean Belot, du 29 Mai 1512. Une particularité amusante est que ce supplément, bien que publié distinctement l’année suivante, chez un autre imprimeur, avec une autre adresse, poursuit la foliation des Statuts de Jean Belot. (folio LXXXIII-LXXXVI – avec une erreur puisque le dernier feuillet de Belot est déjà le f. LXXXIII) ainsi que la signature (le cahier o6 suivi du cahier p4). Les exemplaires complets des Statuts doivent donc contenir ce supplément bien que cela soit assez rare en pratique, si j’en juge par les exemplaires décrits par les bibliothèques publiques. (Ce que confirme M. Gaullieur dans ses Études sur la typographie genevoise du XV e au XIXe  siècle, pp. 100-101 (2). Voir par exemple, le volume conservé à la bibliothèque de Genève et numérisé sur e-rara). La bibliothèque de Lyon en possède un exemplaire complet du supplément (mais lacunaire de plusieurs cahiers !) et le décrit comme suit : [8], lxxxvi fol. (sig. [ ]8, a-o6, p4) ; ill. (p. de titre) ; 2° (27,5 cm). Mais il y a une erreur de lecture du colophon : Anno MVxin (sic) die v decembris, alors qu’il fallait lire Anno MVcxiii die v decembris, comme vous pouvez en juger par vous-même sur la figure 7.


Fig 6 Colophon de Jean Belot



Fig 7 Colophon de Jacques Vivian

Il existe une autre version des Statuts du Duc Charles, en deux feuillets, à une seule colonne, gothiques, non chiffrés, publié par Louis Garbin de la Cruse, en 1513 également. Il se termine par les armes de Savoie, un bois plus finement gravé que celui de Vivian, selon Dufour et Rabut (3).
Jean Belot, dont le nom apparait au premier colophon, avait exercé à Lausanne entre 1491 et 1493 et à Genève de 1495 à 1512, mais aussi à Grenoble en 1497 où l’avait appelé l'évêque Laurent Alleman pour imprimer le « Missale ad usum ecclesie Gratianopolitane ». Originaire de Rouen, il fut reçu bourgeois de Genève comme imprimeur-libraire en novembre 1494. On dénombre une cinquantaine d’ouvrages sortis de ses presses ou portant son nom dont un peu plus de vingt au XVe siècle. Cet imprimeur itinérant avait imprimé à Lausanne en décembre 1493 un missel qui est l’unique incunable sorti dans cette ville.
A Genève, son adresse était « auprès de la cathédrale Saint Pierre » (Ante Sanctus Petrus). Il a produit des ouvrages religieux, mais aussi des romans populaires, des livres de médecine, des livres de droit. Le matériel typographique suggère une collaboration avec Louis Garbin de la Cruse. Les caractères utilisés par Jean Belot sont assez raffinés, plutôt anguleux ; ils se rapprochent de la gothique de forme. Il les avait importés de Paris. (4) C’est en 1512, année de publication des Statuta Sabaudia, qu’il remet son matériel typographique à Jacques Vivian. Ce qui explique qu’en 1513 la suite des Statuts porte l’adresse de Jacques Vivian et que les caractères utilisés soient identiques.

Cette impression bien nette et aérée rend la lecture facile. De nombreuses histoires de Savoie font référence aux Statuta Sabaudia pour évoquer la vie de l’époque. Cette œuvre législative, parmi les plus intéressantes du Moyen-age, fut élaborée à Genève en présence des grands personnages de l’Etat, parmi lesquels ont comparu, comme témoins : Gaspard de Montmayeur, maréchal de Savoie, Miolans Coudrée, Henri du Colombier, Lambert Oddinet, président du conseil ducal, Claude du Saix, président de la Chambre des comptes de Savoie. Pour préparer cette réunion, Amédée VIII avait convoqué à Thonon, au début du mois de Mai, le chancelier Jean de Beaufort et quelques conseillers de sa garde rapprochée. La mise au point du texte prit une quinzaine de jours, entre le 15 mai, date d’arrivée du Duc à Genève et le début Juin. Le choix de Genève était curieux car la cité épiscopale n’était pas directement placée sous l’autorité du Duc. D’ailleurs, il fallu ensuite se déplacer de Genève à Chambéry pour promulguer officiellement le texte le 17 Juin, au château ducal, toutes portes ouvertes, en présence du peuple assemblé et des personnages notables de la Ville. (5)

Divisé en cinq livres dans lesquels ont été regroupés plus de 350 articles, les Statuts reprennent les textes déjà promulgués par Amédée VIII en 1403 et 1423 en matière de police des mœurs et de fonctionnement de la Justice. Il les intègre dans un ensemble plus important et plus cohérent sur l’administration du Duché et son organisation judiciaire. Le moyen-âge aime l’ordre et la hiérarchie des couches sociales, le dernier livre propose une règlementation stricte des dépenses somptuaires en fonction du rang, bannissant le luxe excessif, et même un code vestimentaire dont la précision étonne aujourd’hui.


Fig 8 Un ex-libris gravé

Pour finir, j’attire l‘attention des spécialistes sur l’ex-libris gravé, contrecollé au verso de la page de titre et que je n’ai pas réussi à identifier. Un bibliophile lyonnais semble-t-il.

Voilà tout pour aujourd’hui, mais si l’un d’entre vous me propose un exemplaire de l’ouvrage intitulé « Les ordonnances et statutz faitz aux estas dernierement tenus de par tresredoubté monseigneur le duc de Savoye avec les autres princes en la cité de Mostier en Tharenteyse, le XV jour de septembre Mil. CCCCC. XXII, sur quoy supplient les chappitres qui s'ensuyvent », je vous promets d’écrire une saison 4 !

Bonne soirée
Textor

    (1)   Colophon : Impressa fuerunt suprascripta Sabaudie statuta (ad exemplar illorum que nuper Taurini impressa fuerunt per M. F. de Silva) Gebenis per Magistrum Johannem Belot Anno domini M. D. XII. XXIX. mayi. Et venalia invenitur in ejus officina ante Sanctum petrum Gebenis (f.o5r)
     (2)   M.Gallieur, Genève 1855 publié dans le Bulletin de l’Institut Genevois.
    (3)   Dufour et Rabut L’imprimerie, les imprimeurs et les libraires en Savoie du XV au XIXème siècle, in Mémoires et documents de la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, Chambéry 1877. Pp. 17-19.
     (4)   A. Babel L’Histoire économique de Genève p 166.
    (5)   Cf Franco Morenzoni, le Prédicateur et l’Inquisiteur – les tribulations de Baptiste de Mantoue à Genève en 1430. Presse Universitaire de Lyon, 2007.

11 commentaires:

Bertrand Hugonnard-Roche a dit…

Merci pour cet opus 3 !

Vous noterez qu'il y a un petit bug d'affichage dans le billet que je n'ai pas su résoudre ...

Mais ça se lit quand même !

B.

Textor a dit…

Merci Bertrand de m’ouvrir encore votre site pour des articles à l’audience réduite qui font chuter votre audimat !

Petite précision avant qu’en terme décisif Bibliophile Rhemus ne me condamne, J’ai nommé le duc Charles, Charles Second car c’est comme cela qu’il se faisait appeler (Karolus Secundus) mais en fait il est connu sous le titre de Charles III (1486-1553). Il avait refusé de reconnaitre le règne du vrai Charles II mort à l’âge de huit ans.
Textor

Textor a dit…

Autre précision, avant que Pierre ne me jette la première pierre : Les trois lions des armes de Savoie ne seraient que deux. La bête à plume au-dessus de l’écusson est un animal mal identifié. Une chouette peut-être, je ne suis pas très calé en Zoophilie
T

calamar a dit…

un proche parent de Sébastien de Lionne, marquis de Claveson, peut-être ? ses armoiries sont assez proches, sans être tout à fait identiques.

Textor a dit…

Oui, effectivement ! Merci Calamar. On retrouve chez les de Lionne de Claveyson la devise figurant sur cet ex-libris : Stat fortis in arduis ( Il se tient droit dans la difficulté ) d’ Ismidon de Claveyson, an 1050.

Reste à savoir quel rejeton de la lignée avait des armes aussi compliquées...

Textor

Bibliothèque dauphinoise a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Bibliothèque dauphinoise a dit…

Merci pour cet article érudit. Nous ne sommes pas concurrents. Ce sont les "Statuts de Savoie" contre "les Statuts du Dauphiné". Si je vois passer un exemplaire, je me manifeste.
Quant à l'ex-libris, il s'agit bien d'un exemplaire ayant appartenu à un membre de la famille de Lionne, famille dauphinoise qui a donné des conseillers au parlement de Grenoble et un évêque de Gap : Arthus de Lionne.
Comme quoi, partant de Savoie, on en revient toujours au Dauphiné !
Jean-Marc

Pierre a dit…

Excellent article érudit sans être pontifiant comme à l'habitude. Merci Textor de nous présenter de tels ouvrages qui nécessitent néanmoins qu'un traducteur soit à nos côtés.

Ma modeste caution pour confirmer qu'il s'agit, bien évidemment, de trois lions comme sur l'écu de Savoie, celui de face nous montrant sa crinière stylisée... Les dragons sont plutôt dauphinois comme la coulobre de Saint Veran originaire de Fontaine de Vaucluse.

Comme quoi, partant de Savoie, en passant par le Dauphiné, on en revient toujours à la Provence ! Pierre

Textor a dit…

Je vois que tout le monde y trouve donc son compte du Dauphiné au Vaucluse !

Je précise pour les étudiants à qui un prof vachard aurait donné pour devoir l’étude des éditions successives des Statuta Sabaudia et qui, pour gagner du temps, se contenteraient de couper-coller mon article, que les statuts du duc Charles III avaient été précédemment imprimés par Franciscus de Silva à Turin, le 14 Novembre 1513. Le supplément présenté ci-dessus étant du 5 décembre et le conseil qu’il relate du 10 octobre, il faut en déduire que la première édition des Statuts du Duc Charles est celle de Turin. Cette édition était jointe à mon exemplaire des Statuts de 1505, comme je l’indiquais dans le premier article consacré à cette saga.

Bonne soirée
Textor

PS : En réfléchissant, un acte passé à Annecy le 10 octobre et publié à peine plus d'un mois après à Turin, avec le col de Gd St Bernard bloqué par la neige, je ne sais pas comment ils faisaient à moins d'avoir internet ...

Anonyme a dit…

Passant, comme d'habitude, du BiMo au Blog Octave Uzanne, j'ai eu un choc en glissant de la photo de Bertrand en haut à gauche au portrait d'Uzanne en haut à droite... La mimèsis s'accentue !
S.D.

Textor a dit…

Rien d'étonnant, Bertrand EST la réincarnation d'Octave Uzanne, revenue sur terre pour sauver la Bibliophilie.

Textor

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