samedi 28 décembre 2013

L’édition de luxe : un art qui ne connaît pas la crise. Par Lauren Malka (Source www.myboox.fr)

Qu’est-ce qu’un livre de luxe ? A voir les nombreuses maisons d’édition et collections littéraires qui affirment leur appartenance à ce champ éditorial depuis quelques années, il nous a semblé important de mieux connaître cette tendance qui, d’après notre enquête, ne connaît pas – du moins pour l’instant - la crise. 

Qu’entendons-nous par luxe ? Faut-il s’en tenir à la définition du dictionnaire qui range dans la catégorie "luxe" ce qui a un prix au-dessus des autres produits appartenant à la même famille ? Au cours de cette enquête, la question a été soulevée plusieurs fois et a même irrité certains universitaires qui ont préféré protéger tant que possible la littérature de tout raccourci commercial ou journalistique en évitant de répondre à nos questions. Pour Olivier Bessard-Banquy, universitaire français spécialiste de l’histoire de l’édition qui a accepté de nous éclairer en retraçant l’histoire et l’évolution du livre de luxe, ce type de dénomination avait du sens à l’époque des tirages de tête du XIXe siècle mais ne risque plus de faire beaucoup d’adeptes ni aujourd’hui, ni dans les années à venir. Une estimation par l'expert qui pose bien le problème.

[Image : Cartier, L’Odyssée d’un style / Editions Flammarion © Cartier]
 

Le livre de luxe, bientôt réduit à peau de chagrin ? 


Pourquoi un tel verdict ? Au moment de la démocratisation du livre, à partir du XIXe siècle, nous explique-t-il, "est apparue une édition de luxe pensée comme telle par ses promoteurs, destinée à des bibliophiles que la production courante fait grimacer. De grands bourgeois qui veulent se donner des airs, des hommes de lettres raffinés qui peuvent vivre de leurs rentes, des amateurs au goût sûr comme le père de Gaston Gallimard, des excentriques comme Octave Uzanne à la fin du siècle se disputent les très beaux volumes de chez Pelletan, Lemerre, Jouaust, Liseux ou Quantin et vouent un culte aux livres les plus rares ou les plus luxueux". De nos jours, les générations qui s’intéressent aux livres présentés comme "éditions de luxe" disparaîtront selon lui bientôt "et les générations qui suivent attacheront probablement plus de valeur à la ligne pure d’un iPhone qu’à la douceur des vergés de Hollande. Il est probable qu’il n’y aura plus grand-monde pour accepter de payer plus de quelques euros des fichiers informatiques téléchargés par Amazon de sous-productions culturelles mal éditées mais portées par des buzz lancés par de petits génies du web". 
Comment expliquer alors que tant de maisons d’édition affirment se lancer dans cette chasse à l'or ? Et que ces démarches, ponctuelles – à l’occasion des fêtes de Noël ou des commémorations – ou permanentes, soient le plus couronnées de succès ?
 

Editions anniversaire de luxe 


Pour Jean-Yves Tadié, grand éditeur de la Pléiade chez Gallimard, la situation est claire comme du cristal : "On nous dit souvent que le luxe est l’un des secteurs qui marche le mieux en France. Nous avions envie de voir si cela se confirmait lorsqu’il s’agissait de livres". Une intuition que Jean-Yves Tadié a immédiatement pu mettre en pratique à l’occasion du centième anniversaire de Du côté de chez Swann de Marcel Proust en rééditant certaines parties de ce monument littéraire dans des versions dites "de luxe". "Nous avons eu trois idées principales, nous explique Jean-Yves Tadié : la première était de publier un fac-similé des premières épreuves corrigées de Combray". Tiré à 1200 exemplaires et vendu 186 euros les trois premiers mois, cet ouvrage singulier permettant de lire Proust dans sa version manuscrite et raturée a connu un tel succès qu’il a été épuisé avant même de paraître en librairie : "une situation [que Jean-Yves Tadié et les éditions Gallimard n’avaient] absolument pas prévu". "La deuxième idée, poursuit-il, était de renouer avec la tradition du beau livre illustré en présentant un tirage de luxe d’Un amour de Swann orné par Pierre Alechinsky, l’un des plus grands peintres vivants". Un ouvrage de haute facture qui s’est vendu lui aussi comme des petits pains en librairie pour la modeste somme de 39 euros et qui a fait l’objet d’un tirage de "99 exemplaires de grand luxe qui comportent trois épreuves d’artiste signées et numérotées par lui et qui représentent trois orchidées, le symbole de Madame Swann. Cet exemplaire de luxe vaut 1800 euros, ce qui correspond à la cote de l’artiste".
 

 

Editions des Saints pères : spécialisées dans le document rare 


Autre initiative qui répond à un vœu d’éditeur comparable, à savoir celui de publier des objets littéraires rares, de belle facture et reliés avec élégance : celle d’une toute jeune maison créée en 2012 à l’initiative de Jessica Nelson, les Editions des Saints Pères qu'elle nous a elle-même présentée lors d'une interview portrait

[Image : "Le Manuscrit du Mépris" de Jean-Luc Godard aux éditions des Saints Pères]

Dans cette maison, la rentrée littéraire et la productivité éditoriale importent peu. Les livres publiés sont des manuscrits d’auteurs ou de réalisateurs dont le tirage est limité à 1000 exemplaires tous numérotés. D’après la fondatrice, "Cela préserve le caractère exceptionnel du manuscrit original. Mais surtout, l'objet en lui-même est un objet de luxe, dans la mesure où chaque livre est fabriqué à la main, dans des matériaux nobles que nous sélectionnons avec attention. Nous les proposons dans des coffrets frappés au fer à dorer". Une initiative originale qui remporte un succès spectaculaire aussi bien du point de vue critique que public : "Quand nous avons publié le manuscrit de Boris Vian, par exemple, nous avons reçu de nombreux messages écrits par des lecteurs qui vénéraient Vian depuis l'adolescence et qui n'en revenaient pas de pouvoir, tranquillement dans leur salon, tourner les pages du manuscrit original".   
 

Les tirages de tête, un plaisir désuet ? 


Un plaisir de lecteur qui n’est pas si éloigné de celui qui consistait, jusqu’au siècle dernier, à posséder les tirages de tête d’un roman tout juste paru. D’après les explications d’Olivier Bessard-Banquy "Les tirages de tête, parfois appelés éditions originales ou grands papiers, sont des exemplaires spéciaux, numérotés, limités, tirés sur beau papier. Ce sont les premiers exemplaires réalisés, avant le tirage de l’édition courante. Pour ainsi dire, jusqu’aux années 1960, tous les livres ont fait d’abord l’objet d’une édition originale, pour complaire aux bibliophiles et aux collectionneurs, sans oublier les auteurs eux-mêmes. Le nombre de ces exemplaires de luxe a pu être très variable, mais généralement, selon la cote de l’auteur et le marché de ses amateurs potentiels, ces tirages ont pu être de l’ordre de 10 à 50 voire 100 exemplaires. Au-delà de 200 ou 300 exemplaires les bibliophiles considèrent volontiers qu’il s’agit d’une opération de mass-market et font la grimace"
 

Qui lit encore les tirages de tête ?


Ce n’est pas le cas du reste du public qui reste, aujourd’hui encore très attiré par ces pratiques éditoriales. Pour s’en convaincre, il suffit de voir le succès des tirages de tête systématiquement mis en place par les éditions de Minuit, les seules avec Gallimard à avoir conservé cette tradition pour le genre littéraire. Les maisons comme Albin Michel, Grasset, Fayard, Robert Laffont font également quelques tirages originaux, mais rarement plus d’un par an, selon une enquête de Libération à ce sujet. Pour ce qui est des livres d’art, la pratique est plus fréquente et très appréciée par le public. D’après Raphaëlle Pinoncelly, directrice artistique des tirages de tête chez Actes sud, le lectorat de ce type d’ouvrage est fidèle et passionné : "Je ne sais pas tellement comment ils font mais les amateurs des tirages de tête sont généralement très bien renseignés. Ils nous appellent pour les commander avant même la parution des ouvrages". Il faut dire que le tirage de tête n’est pas une pratique systématique chez Actes Sud. "Il faut que l’ouvrage s’y prête, nous explique Raphaëlle Pinoncelly. En générale, je propose un titre et le directeur commercial du service beau-livre Jean-Paul Capitani décide". Depuis la première édition en édition de luxe de Prenez soin de vous de Sophie Calle en 107 exemplaires signés et numérotés à 3000 euros comprenant une photographie unique sous cadre et un coffret de l’ouvrage en 2007, à l’occasion de la Biennale de Venise, les éditions Actes sud n’ont publié que onze titres de ce type. Sur 107 exemplaires parus de ce premier ouvrage, ne restent plus aujourd’hui que dix disponibles. De même, sur 100 exemplaires parus en édition de luxe de Voir la mer de Sophie Calle (400 euros), en novembre dernier, ne restent plus que 37 exemplaires. D’autres artistes comme François Harlard ont fait l’objet de parutions en grand format avec des titres comme Visite Privée, tiré à 200 exemplaires (300 euros) et écoulé à plus de 100 exemplaires.

[Image : Les tirages de tête de Sophie Calle chez Actes Sud]

"Nous ne fondons pas de collection autour de ces tirages de tête, nous explique la directrice artistique. Mais pour certains livres, cela nous paraît important de le faire car cela permet de présenter le livre comme une œuvre à part entière"
 

Flammarion, des goûts de luxe


Pour les éditions Flammarion et Diane de Selliers, qui ont la particularité d’appartenir toutes deux au Comité Colbert regroupant toutes les institutions françaises de luxe, il est devenu courant de publier deux versions d’un même beau livre : "à savoir, commente Marie Boué, responsable de communication des beaux livres de Flammarion interrogée par MyBOOX au sujet du travail des éditeurs sur cette collectionune version brochée et une reliée. La différence de prix correspondant au coût de fabrication qui n'est pas le même. Pour lui permettre de trouver un public plus large. Ou plus exigent selon le point de vue adopté. En effet, plusieurs publics cohabitent pour un même livre, un même sujet. Avec des pouvoirs d'achat différents". Autre pratique qui prend de plus en plus d’ampleur chez Flammarion : la parution de beaux livres dans la collection Style & Design créée en 2001 par l’éditrice américaine Suzanne Tise-Isoré. Dans cette collection, les livres acquièrent immédiatement une dimension internationale en paraissant en français et en anglais sous la marque Flammarion.


[Image : Traditions gourmandes, Salle à manger d'apparat de la résidence de l'ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris © Francis Hammond]

"Flammarion Style & Design, nous précise Marie Boué, a construit au fil du temps un catalogue impressionnant dans lequel figurent de nombreux ouvrages sur le patrimoine culturel, notamment architectural - lieux, hôtels particuliers, châteaux, architecture moderne, etc.  Comme sur des créateurs internationalement reconnus, et cela dans tous les domaines. Une ligne,  et une création éditoriale forte, construite en toute autonomie, une présence internationale, voilà ses caractéristiques"
 

Diane de Selliers, naissance et fortune


Pour ce qui concerne Diane de Selliers en revanche, dont nous avons réalisé une interview-portrait, la démarche est différente et bien moins ponctuelle puisque le luxe fait partie de l’identité originelle de la maison. D’après les explications que nous a fournies la fondatrice de cette maison lors de notre entretien,  la petite collection Diane de Selliers, permettant aux beaux livres de renaître dans une édition moins onéreuse est née après la première et non l’inverse. Fondée en 1992, la collection Diane de Selliers est partie de l’envie de cette éditrice de publier les Fables de La Fontaine mis en couleurs par Jean-Baptiste Oudry, vendues 100 000 euros chez un bouquiniste, à un prix abordable : "Le libraire m’a autorisée à photographier chaque image du livre pour les reproduire à l’identique. Nous l’avons vendu 200 euros et son succès a été immédiat. C’est de cette façon que cela a commencé". 


[Image : Les fables de La Fontaine illustrées par Jean-Baptiste Oudry ©Diane de Selliers]

Après trois best-sellers surprises, la jeune femme a décidé de publier un livre de luxe, vendu à un prix abordable pour le grand public, par an : "Je souhaite, précise-t-elle, me consacrer à chacune de mes parutions et les mettre vraiment en valeur (…). Cependant, je veux que mes livres restent démocratiques et ne soient pas faits pour intimider les lecteurs. Je n’ai jamais voulu faire de bibliophilie. Les enfants doivent pouvoir manipuler mes livres et y faire des tâches de chocolat sans que cela soit une catastrophe. Les pages peuvent être cornées et le livre doit vivre. Par ailleurs, il existe un public très jeune qui s’intéresse énormément à l’art. Qu’il s’agisse d’étudiants en histoire de l’art ou de jeunes gens qui souhaitent offrir de beaux ouvrages à leur famille, ils sont nombreux à entrer dans notre librairie rue d’Anjou, notamment pour les cadeaux de fin d’années avec lesquels ils sont sûrs de faire plaisir"

Disparates dans leurs motivations comme dans leurs ouvrages, ces  différentes maisons d’édition rapprochées par notre enquête montrent bien la difficulté de définir le secteur du luxe à une époque où il tend, tout comme la littérature, à se démocratiser. Ces initiatives diverses et florissantes prouvent bien cependant l’attirance croissante des lecteurs pour des objets rares, soignés et limités à une époque où il est si difficile de se singulariser.    

Lauren Malka

2 commentaires:

Norbert Vannereau a dit…

CQFD, les exemples cités par OBB confirment mon propos relatif à son article précédent : les tirages de tête et autres tirages de luxe ne concernent ni ne servent l'intérêt du texte mais son prestige décrété, l'image sensée servir le texte le dévorant et l'annulant. Le tirage de tête est comparable à la haute couture pour le prêt à porter, au jéroboam grande cuvée pour le vin de propriété ou l'Aston Martin pour le véhicule utilitaire, on ne les porte ne les boit ni ne les conduit jamais sinon lors d'exhibitions de prestige, objets de relations publiques. Michaux ne prétendait-il pas qu'au-delà de 500 lecteurs il y a malentendu ?

Jean-Paul Fontaine, dit Le Bibliophile Rhemus a dit…

« Je me flatte d’avoir démontré, dans mon Essai politique sur le commerce, combien ce goût des beaux-arts et cet emploi des richesses, cette âme d’un grand état qu’on nomme luxe, sont nécessaires pour la circulation de l’espèce et pour le maintien de l’industrie ; je vous regarde, madame, comme un des grands exemples de cette vérité. Combien de familles de Paris subsistent uniquement par la protection que vous donnez aux arts ? Que l’on cesse d’aimer les tableaux, les estampes, les curiosités en toute sorte de genre, voilà vingt mille hommes, au moins, ruinés tout d’un coup dans Paris, et qui sont forcés d’aller chercher de l’emploi chez l’étranger. »
(« Lettre à la comtesse de Verrue sur l’apologie du luxe » tracée dans Le Mondain, par Voltaire, 1736)

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