samedi 10 septembre 2022

La cuisine dans l'arrière boutique de Bibliopolis : Une affaire de propriété littéraire, de collaboration et de rémunération pour le Guide de l'amateur de livres à vignettes du XVIIIe siècle ou Guide Cohen. M. Charles Mehl contre M. Henry Cohen et M. Rouquette, éditeur.



Qu'il est amusant de pouvoir rentrer dans l'arrière-cuisine des bibliophiles et autres bibliographes !

On y découvre des parfums peu ragoutants mêlés d'ego ranci et de sauces plus qu'aigres-douces, arrières cuisines que nous avons hélas ! déjà eu le malheur de croiser de trop près. S'attribuer une gloire, un nom, sur des lignes rédigées par d'autres ; ne pouvoir faire valoir ses droits ou encore n'avoir pas voix au chapitre parce qu'on n'appartient pas au sérail ou qu'on n'a pas les grosses clés sonnantes et trébuchantes qui ouvrent les grosses portes pailletées et blindées de la science ... voilà tout un programme qu'on ne conte pas souvent aux néo-bibliophiles amoureux des belles lettres et des belles peaux bien tannées, bien parées, aux jeunes fondus des maroquins plus et mieux polis que ceux-là même qui les caresseront d'outre siècles ...

Le petit épisode qui suit montre combien tout ceci paraît bien puéril quand on décide de faire passer la loi et le droit avant la bonne foi et la sagesse qui devrait présider à tout.

Bonne lecture !
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Le "Guide de l'amateur de livres". - Propriété littéraire. - Collaboration. - Editions successives. - Rémunération. (*)

Le Guide Cohen, publié en 1870 par l'éditeur Rouquette, à l'usage des amateurs de livres à vignettes et à figures, a eu successivement quatre éditions (**). Les deux premières éditions ont été faites par M. Cohen (***), l'ancien conservateur des médailles à la Bibliothèque nationale. Lorsqu'il s'est agi de faire la troisième édition, M. Cohen étant malade, M. Rouquette chargea M. Charles Mehl (****) de le remplaceer. M. Mehl accepta ; mais aucune convention n'intervint à ce moment entre les parties, tant au point de vue de la rémunération du travail qu'au point de vue de la propriété littéraire. Lorsque le travail fut terminé, M. Rouquette adressa à M. Mehl, à titre de rémunération gracieuse, un exemplaire des Chansons de Laborde. Cet ouvrage fut refusé par M. Mehl, qui déclara qu'il n'entendait pas être ainsi payé de sa collaboration à la troisième édition du Guide Cohen. Les choses en restèrent là ; la troisième édition fut épuisée à son tour, et M. Rouquette chargea M. Cohen, revenu à la santé, de faire une quatrième édition de son Guide. Lorsqu'elle parut, M. Mehl se considéra comme victime d'un plagiat littéraire, et assigna M. Rouquette et M. Cohen devant le tribunal civil de la Seine, en 10,000 francs de dommages-intérêts, avec demande d'insertion du jugement à intervenir dans dix journaux.

Me Engelhart, avocat de M. Mehl, a soutenu qu'il y avait, de la part de M. Cohen et de M. Rouquette, une véritable contrefaçon ; qu'on lui devait d'abord le payement de son travail de la troisième édition, ensuite la réparation du préjudice qu'on lui avait causé en reproduisant ce même travail dans la quatrième édition, et ce sans autorisation. Il soutenait que M. Cohen avait servilement reproduit son travail dans cette quatrième édition, à laquelle il n'avait ajouté qu'un petit nombre d'articles nouveaux.

Au nom de M. Rouquette, Me Chaix d'Est-Ange a tout d'abord rappelé les faits de la cause.

M. Rouquette, dit-il, est l'éditeur du Guide connu de tous les amis des livres et cité dans tous les catalogues sous le nom de Guide Cohen. M. Cohen, qui avait publié sa première édition en 1870 n'est pas le premier venu. On n'a pas perdu le souvenir de ce calme et vieux savant, chercheur infatigable, amateur passionné de gravures et de vignettes, collectionneur patient de médailles. M. Cohen avait cédé son riche médaillier à l'État, et mérité d'être nommé conservateur des médailles à la Bibliothèque nationale. Il vivait là dans la paisible quiétude du savant, consacré tout entier à ses médailles et à ses recherches bibliographiques.

M. Cohen avait fait, sur la demande de M. Rouquette, les deux premières éditions du Guide de l'amateur de livres à vignettes du XVIIIe siècle, et il avait consacré à cette œuvre tout son amour et toute sa science. Lorsqu'il s'agit, en 1876, de préparer la troisième édition, M. Cohen était malade. Est-ce M. Rouquette qui a demandé à M. Mehl, ou ce dernier qui a demandé à M. Rouquette de suppléer M. Cohen ? Là n'est pas la question du procès. Ce qui est certain, c'est que lorsque M. Mehl entreprit le travail, il ne se considérait que comme un secrétaire de M. Cohen et chargé de son intérim ; et, à ce moment, plus modeste et plus juste qu'aujourd'hui, M. Mehl ne voulait même pas que son nom fût inscrit sur le volume qu'il préparait. Il fallut l'insistance de M. Rouquette d'abord, de M. Cohen ensuite, pour le décider. Voici, à cet égard, une lettre qui n'est pas suspecte, car elle est produite par M. Mehl lui-même :

« Monsieur,

« M. Rouquette m'a appris que c'est vous qui vous chargiez de la troisième édition de mon Guide, et que, par excès de modestie, vous ne vouliez pas y mettre votre nom. Or, comme personne n'est plus capable que vous de vous occuper de ce travail, veuillez croire que je me trouverai aussi honoré qu'heureux de voir, sur le titre de cette troisième édition, mon nom associé au vôtre.

« J'ai cherché ce matin une lettre que M. Sardou m'a écrite, il y a environ quinze mois, et dans laquelle il me signale une dizaine de suites de vignettes qu'il possède et qui appartiennent à des opéras-comiques du XVIIIe siècle, dont j'ai fait ressortir l'extrême rareté à propos de Zémire et Azor, de Marmontel et Grétry. Aussitôt que je l'aurai trouvée, je la remettrai à M. Rouquette, afin qu'il vous la communique, car il s'y en trouvera peut-être que vous ne connaissez pas, et je regarde ces vignettes comme très intéressantes. La lettre étant de M. Sardou, je vous serai très obligé de me la rendre après en avoir exprimé le suc. Ce serait aussi bien intéressant si vous pouviez découvrir à quels almanachs ou étrennes appartiennent ces jolies vignettes que j'ai notées à l'article Dambrun.

« Veuillez agréer, monsieur, l'assurance, de ma parfaite considération. « HENRY COHEN.

« Paris, 4 janvier 1876. »

La troisième édition du Guide Cohen parut avec le nom de M. Charles Mehl ; mais, lorsqu'en 1880, elle eut été épuisée, c'est à M. Cohen que M. Rouquette s'adressa pour la quatrième édition. M. Cohen retrancha quelques-uns des articles publiés par M. Mehl, il ajouta un grand nombre d'articles nouveaux, un tiers ou un quart en plus, en ayant bien soin de maintenir sur la couverture la mention du nom de M. Mehl, et d'indiquer que son travail était conservé dans l'édition nouvelle.

M. Mehl fut indigné. On crut d'abord que sa colère venait de ce que M. Cohen ne lui avait pas adressé un exemplaire de la quatrième édition ; mais il s'agissait de bien autre chose, et, dans une assignation, il se plaignait d'être victime d'un odieux plagiat, car on avait reproduit son travail sans son autorisation. Il demandait 10,000 francs de dommages-intérêts et l'insertion du jugement dans dix journaux.

M. Cohen écrivit alors la lettre suivante :

« Monsieur,

« Ce n'est qu'hier matin que j'ai reçu à la Bibliothèque l'assignation que vous m'avez envoyée mercredi, et qui y a sans doute été apportée, après l'heure de la fermeture. M. Rouquette m'a dit que vous êtes très irrité contre moi ; j'en suis désolé, parce que je n'ai jamais eu l'intention de vous blesser en quoi que ce soit. Si je ne vous ai point adressé d'exemplaires de la quatrième édition de mon Guide, c'est que j'ignorais absolument où vous demeuriez, et que M. Rouquette, que j'ai consulté à cet égard, n'a pu me renseigner davantage là-dessus ; et, en fait, ce n'est que par l'assignation que j'ai su votre adresse.

« Du reste, vous avez dû vous apercevoir, si vous avez jeté les yeux sur cette nouvelle édition, « dont je me croyais absolument en droit de faire la rédaction » (crayon rouge), avec quel scrupule j'ai toujours eu le soin de mentionner votre nom, ainsi que les additions que vous avez introduites dans mon ouvrage, toutes les fois qu'elles avaient une importance réelle, afin d'être à l'abri de l'imputation de vouloir m'approprier le travail d'autrui. Si j'ai fait quelques retranchements dans vos descriptions, ç'a été uniquement pour donner une couleur homogène à mon ouvrage, dont je tenais à conserver le texte primitif.

« J'ose donc espérer que, voyant l'extrême bonne foi avec laquelle j'ai agi, vous voudrez bien, non seulement arrêter les effets de votre assignation, mais me laisser entrevoir l'espoir, un jour ou un autre, de collaborer avec vous.

« Ayant été très gravement indisposé tout cet hiver, je vais partir après-demain pour la campagne, où je resterai quinze jours. Je me permets d'espérer qu'à mon retour je trouverai une lettre de vous, dans laquelle je serai justifié à vos yeux de ce que vous avez pu croire incorrect dans ma manière d'agir.

« Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.

« Paris, 8 mai 1880. »

Il me semble que la colère de M. Mehl aurait dû tomber devant une bonne foi aussi évidente. Toutefois, voici comment répondit M. Mehl :

« Monsieur,

« J'ai le regret de vous annoncer que je n'arrêterai pas les effets de mon assignation, les procédés de M. Rouquette à mon égard, ainsi que les vôtres, ne me le permettant pas. Quant aux scrupules qui vous ont guidé dans les emprunts considérables que vous m'avez fait (sic), c'est au tribunal qu'il appartiendra de les apprécier. Dans tous les cas, permettez-moi de vous-le dire, les convenances de confraternité littéraire les plus élémentaires auraient dû vous imposer l'obligation de vous assurer de mon autorisation.

« J'ai confié mes intérêts, scandaleusement lésés, à Me Tricot, avoué, et c'est à lui qu'est réservée la mission de poursuivre avec diligence les diverses phases de mon assignation.

« 8 mai 1880, minuit. »

Me Chaix d'Est-Ange examine ensuite les diverses questions que soulève le procès et conclut que la somme de 800 francs qui a été offerte sera une réparation bien suffisante pour M. Mehl.

Me Chenal, avocat, au nom des héritiers Cohen, a demandé la mise hors de cause de ses clients, en signalant qu'il n'y avait aucun lien de droit, entre ses clients et M. Mehl.

Conformément aux conclusions de M. le substitut Rau, le tribunal a rendu le jugement suivant :

« Le tribunal,

« Attendu que, en 1873, Rouquette a publié un ouvrage intitulé Guide de l'amateur de livres à vignettes du XVIIIe siècle, revu, corrigé et enrichi du double d'articles, et donnant, entre autres augmentations, la liste complète des ouvrages de Le Sage et de Restif de la Bretonne, par Henry Cohen ;

« Que Mehl réclame à Rouquette une somme de 4,000 francs pour le prix lui revenant dans la troisième édition, parue en 1876 sous le titre suivant : Henry Cohen. Guide de l'amateur de. livres à figures et à vignettes du XVIIIe siècle, 3e édition, entièrement refondue et considérablement augmentée par Charles Mehl ;

« Qu'il demande de plus: 1° que Mehl (i. e. Rouquette) et les époux Morin, héritiers de Cohen, soient tenus, en outre de dix insertions du jugement, de lui payer solidairement 6,000 francs à titre de dommages-intérêts pour la publication de la quatrième édition, datée de 1880 ; 2° qu'il soit fait défense à Rouquette et aux époux Morin de publier, sans son consentement, tout livre contenant, en totalité ou en partie, les renseignements ou documents ajoutés par lui dans la troisième édition, et qui ne figurent pas dans la deuxième, soit qu'il s'agisse d'exemplaires restés invendus de la quatrième, soit de toute autre édition ;

« Que par procès-verbal de Blanche, huissier à Paris, du 20 janvier 1881, enregistré, Rouquette a fait offres réelles d'une somme principale de 800 francs, que Mehl a refusée comme insuffisante ;

« En ce qui concerne Rouquette ;

« Attendu que lors de la convention verbale passée entre Mehl et Rouquette, au sujet de la troisième édition, les parties n'ont pas fixé de rémunération pour le demandeur ;

« Que Rouquette prétend que Mehl se serait chargé gratuitement du travail, mais qu'il ne justifie pas cette allégation ;

« Que d'ailleurs il a, d'après ses propres déclarations, offert à Mehl successivement deux exemplaires des chansons de Laborde, et en dernier lieu une somme de 800 francs ; 

« Attendu, d'autre part, que le nom de Henry Cohen est inscrit en tête du titre de la troisième édition reproduisant celui de la deuxième ;

« Que dans la préface, Mehl désigne la troisième édition sous le nom de « Le Cohen » ;

« Qu'il énonce que Rouquette, devenu propriétaire de l'ouvrage, lui a confié le soin de la troisième édition, ajoutant : « Nous ne nous sommes pas borné, ainsi qu'il sera facile de le constater, en comparant cette édition à la précédente, à revoir le travail de M. Cohen, les rectifications nombreuses et les additions considérables que nous y avons apportées en ont fait une œuvre presque nouvelle »

« Que dans ces conditions, il n'apparaît pas que Mehl prétendît composer une œuvre absolument personnelle, distincte de l'ouvrage Cohen, et dont il eût seul le droit de disposer ;

« Que Rouquette est tenu de rémunérer le travail de Mehl, dont il a tiré profit dans la troisième édition faite sous la direction du demandeur, et dans la quatrième édition publiée par Cohen ;

« Que, d'après les renseignements fournis, la somme due à Mehl doit être fixée à 1,000 francs ;

« Que, par ses dernières conclusions, Rouquette déclare qu'il entend ne faire aucun usage du travail de Mehl pour la cinquième édition, ni pour toutes éditions ultérieures du livre dont s'agit ;

« En ce qui concerne les époux Morin

« Attendu que Mehl n'a pas contracté avec Cohen

« Que c'est à raison de l'empêchement de ce dernier qu'il est intervenu pour la troisième édition ; qu'il n'y a mis son nom que sur l'insistance de Cohen ;

« Qu'il avait communiqué à celui-ci des documents utilisés par celui-ci dans la deuxième édition, et que le titre de la quatrième édition la mentionne comme « revue, corrigée et enrichie de toutes les additions de M. Charles Mehl »

« Que ces faits démontrent que Cohen n'a commis aucune faute de nature à motiver une condamnation en faveur de Mehl ;

« Par ces motifs,

« Déclare nulles les offres faites par Rouquette, le 3o janvier 1S81

« Donne acte aux parties de ce que Rouquette entend ne faire aucun usage du travail de Mehl pour la cinquième édition, ni pour toutes autres éditions ultérieures du livre de Henry Cohen, intitulé Guide de l'amateur de, livres à vignettes du XVIIIe siècle ;

« Condamne Rouquette à payer à Mehl 1,000 francs avec intérêts à 5 pour 100 du jour de la demande ; 

« Déclare Mehl mal fondé dans le surplus de ses conclusions à l'égard de Rouquette, et dans sa demande contre les époux Morin, et l'en déboute ;

« Condamne Rouquette aux dépens envers Mehl, non compris les frais auxquels donne lieu la mise en cause des époux Morin. »

Tribunal civil de la Seine (1ère chambre). Audience du 6 mai 1882. (Compte rendu de la Gazette des Tribunaux, 7 mai 1882.)


____________________


(*) Article publié dans la revue Le Livre, Bibliographie Moderne, Gazette Bibliographique, livraison du 10 juin 1882.

(**) Les éditions successives du Cohen sont : 1ère édition : 1870, Paris, Rouquette. 1 volume in-8 de 156 pages. 2ème édition : 1873, Paris, Rouquette. 1 vol. in-8 de 273 pages. 3ème édition : 1876, Paris, Rouquette. 1 vol. in-8 de 618 colonnes. 4ème édition : 1880, Paris, Rouquette. 1 vol. in-8 de 591 colonnes. 5ème édition : 1886, Paris, Rouquette. 1 volume in-8 de 755 pages. 6ème édition : 1912, Paris, Rouquette. 1 volume in-8 de 624 pages sur 2 colonnes.

(***) M. Henry Cohen est né à Amsterdam le 21 août (et non avril comme indiqué dans Wikipédia - merci à Jean-Paul Fontaine pour cette information relevée sur les pièces officielles de la République) 1806. spécialiste des monnaies romaines et auteur d'un catalogue des monnaies impériales qui fait référence dans les milieux numismatiques jusqu'à la publication du Roman Imperial Coinage au xxe siècle. Il s'est également illustré par ses travaux sur la bibliophilie et ses théories sur la musique. Il est mort à Bry-sur-Marne le 17 mai 1880. 

(****) M. Charles Mehl est né en 1831 à Strasbourg. Après des études classiques au lycée, il embrasse une carrière dans l'administration à la préfecture du Bas-Rhin. Il y est tout d'abord chef de division, puis chef du bureau de la librairie et enfin chef de cabinet du préfet, le baron Pron. C'est lors de cette première carrière, vers 1856, qu'il devient l'ami épistolaire de Lorédan Larchey, bibliothécaire à la Bibliothèque Mazarine et journaliste​. Sa vie bascule avec la défaite de 1870. Il opte pour la France, s'installe à Paris pour faciliter la vie des Alsaciens exilés, mais se fait bientôt mettre en retraite du ministère de l'Intérieur. Abandonnant les mondanités, particulièrement le théâtre, qu'il appréciait, il contribue notamment à la fondation de l'association L'Alsace à table, et se consacre à l'enrichissement de sa collection d'alsatiques. Lorédan Larchey dit de lui qu'il mène alors une vie frugale, tout entière dévolue à ses livres, mais dévore tous les journaux. Bien qu'il ne fonde pas de famille, il est très entouré, notamment par l'éditeur Oscar Berger-Levrault et ses associés Jules et Charles Norberg, et d'autres optants installés à Paris. Il meurt à Versailles chez Mme Ackermann, veuve de l'un de ses amis, le 27 décembre 1896. Il est mort à Versailles le 27 décembre 1896 à l'âge de 65 ans. Tout au long de l'article de la revue Le Livre le nom de Charles Mehl est ainsi mal orthographié Melh. Nous avons rétabli l'orthographe correcte dans notre article.


Mise en ligne par Bertrand Hugonnard-Roche
pour le Bibliomane moderne le samedi 10 septembre 2022

samedi 3 septembre 2022

Des Bradel comme s'il en pleuvait ! Petite évocation autour d'une étiquette de relieur "Relié P(ar) Bradel R. J. de Beauvais N°35" (1801).



Etiquette du relieur "Bradel" à l'adresse :
R(ue) J(ean) de Beauvais N°35 (Paris)


Intéressons-nous aux relieurs qui portent le patronyme "Bradel", de France et de Navarre, surtout de Paris à vrai dire. L'étiquette ci-dessus est contrecollée au verso de la garde d'un volume imprimé à Paris en 1801 (An IX) chez Le Normant, imprimeur-libraire. Le livre en question, complet en 2 volumes in-8, est bien connu des bibliophiles. Il s'agit du Dictionnaire de la Fable par Fr. Noël. Nous avons ici ce titre en édition originale. Mais laissons pour cette fois l'ouvrage à l'arrière-plan et donnons une description la plus précise possible de notre exemplaire relié par Bradel.

Notre exemplaire est relié en plein veau blond glacé, dos lisse, les trois tranches sont dorées. Le dos des volumes porte une pièce de titre et une pièce de tomaison de maroquin rouge et sont richement ornés aux petits fers dorés (roulettes alternées et séparées les unes des autres par un filet doré fin. Les plats des volumes sont encadrés d'une large frise droite dorée, le tout réalisé à la roulette. Il y a un double-filet doré sur les coupes des plats. A l'ouverture des volumes ont voit un contreplat (ou doublure) de tabis de soie bleue encadrée d'une roulette dorée sur les pourtour des contreplats, avec également une autre roulette poussée directement sur la soie en encadrement. Le montage est fait sur charnière de même cuir (veau blond), la garde volante est également de tabis de soie bleue identique à la doublure des plats. A signaler qu'il s'agit d'une reliure à dos arrondi et collé (et non un dos libre) ; quand on ouvre les volumes le cuir du dos reste collé aux fonds de cahiers du corps d'ouvrage).

Quelques photos valant mieux qu'un long discours, voici quelques clichés de ladite reliure signée de l'étiquette de Bradel.






Cet exemplaire a malheureusement subi quelques outrages du temps (un mors fendu, des coins usés, deux coiffes usées, des frottements). Une restauration semble envisageable cependant et nous y songeront bientôt.

Le plus intéressant néanmoins, hormis le fait de tenir entre nos mains une belle reliure de 1801 qui est sans conteste sortie de l'atelier d'un très habile relieur qui savait relié, doré et décoré avec soin et goût, est cette étiquette de relieur qui nous interroge sur la personne même du relieur : qui était-il exactement ?

Les Bradel étaient nombreux à Paris depuis le XVIIIe siècle jusqu'au XIXe siècle. Nous avons fait une rapide recherche sur les Bradel que nous avons pu trouver répertoriés dans les différentes bibliographies. Voici les Bradel que nous avons trouvé.

D'après Fléty (Dictionnaire des relieurs de 1800 à nos jours) les Bradel sont une famille de relieurs parisiens remontant au XVIe siècle et dont plusieurs membres exercèrent au XIXe siècle.

Bradel Pierre-Alexis, dit Bradel l'Aîné, fut successeur de son oncle, Derome le Jeune, qui fut d'abord établi 65 rue Saint-Jacques avant la Révolution, puis 296 rue du Foin où il exerçait encore, sous la dénomination Bradel Père et fils, en 1805. On dit, précise Fléty, que c'est lui qui mit au point le cartonnage à gorge connu de nos jours sous le nom de cartonnage à la Bradel.

Son frère, Pierre-Jean, dit Bradel le Jeune, également établi au XVIIIe siècle, exerçait 1 rue d'Ecosse en 1799, mais ne figure plus dans l'Almanach du commerce de 1804.

Un autre Bradel était installé 12 rue des Carmes. Il n'exerçait plus non plus en 1804.

Fléty poursuit en donnant la liste des Bradel qu'on trouve à partir de 1804, à différentes adresses : 35 rue Saint-Jean-Beauvais (notre relieur) ; 4 rue du Mont-Saint-Hilaire ; 55 rue Saint-Jacques.

En 1825 on trouve les Bradel suivants :

Bradel Théodore, fils aîné, 28 rue de la Chaussée d'Antin
Bradel Aîné, 41 rue Dauphine
Bradel Jeune, 15 rue du Foin-Saint-Jacques
Bradel Jeune, 11 rue Saint-Jean-de-Beauvais
Bradel (sans autre indication), 9 rue Saint-Jean-de-Latran

En 1835 Fléty en répertorie six :

Bradel, 8 rue Pierre-Sarrazin
Bradel Aîné, 41 rue Dauphine
Bradel Jeune, 5 Passage du Jeu-de-Boules
Bradel Jeune, 15 rue du Foin-Saint-Jacques (y figure encore en 1859)
Bradel Jeune, 20 rue Saint-Jean-de-Beauvais
Bradel Jeune, 28 rue Notre-Dame-de-Nazareth

Fléty précise qu'un Bradel exerçait encore à Paris en 1925.

Dans l'Etat des libraires et imprimeurs de l'Europe publié en janvier 1804 on trouve deux Bradel : un Bradel rue du Foin au n°296 et un Bradel rue Saint-Jean-de-Beauvais (sans précision du numéro de la rue).

Depuis 2004 et l'étude de M. Roch de Coligny "Les reliures de Bradel-Derome le Jeune (Antoine Louis François Bradel) relieur de la bibliothèque royale constituant la bibliothèque du vicomte E. de B.-B. Cousin de nos derniers rois (1820-1855) : époque Romantique" (Axor-Danaé et Honoré d’Urfé Editeurs, 2004), on sait que François-Paul Bradel (v. 1757-1827) dit l'Aîné eut un fils (Bradel-Derome le Jeune) également relieur réputé. Ses locaux étaient au 14 rue Saint-Jean-de-Beauvais.

Mais quel était ce Bradel relieur installé au 35 rue Saint-Jean-de-Beauvais ? Nous n'avions encore jamais croisé cette étiquette dorée sur maroquin rouge. Ce maître relieur était sans conteste un grand relieur et sans doute a-t-il travaillé pour les plus grands bibliophiles de son temps (1801 - un peu avant un peu après cette date). Qui était-il ? Combien de temps a-t-il exercé ? Est-il l'un de ces Bradel qui exerça aussi rue Saint-Jean-de-Beauvais (au 20 ? au 11 ? au 14 ?). A croire qu'une bonne partie de la rue Saint-Jean-de-Beauvais appartenait aux Bradel !

Avez-vous déjà croisé cette étiquette Bradel à l'adresse du 35 rue Saint-Jean-de-Beauvais ?

N'hésitez pas à nous en dire plus par email à contact@lamourquibouquine.com

A suivre ...

Bertrand Hugonnard-Roche
Bibliomane moderne

vendredi 10 juin 2022

Petite découverte bibliographique à propos des Confessions de Saint-Augustin de la traduction d'Arnauld d'Andilly (1649) : Il n'existe pas de seconde édition à la date de 1649 chez la Veuve Jean Camusat et Pierre Le Petit (de l'imprimerie d'Antoine Vitré).


Photographie Librairie L'amour qui bouquine

Parfois un livre ancien vous tombe dans les mains comme un hasard heureux, comme un souvenir du passé (Pierre Brillard si tu me lis je pense bien à toi ...), comme le présage d'une petite découverte.

A propos de ces Confessions de Saint-Augustin traduites en français par Monsieur Arnauld d'Andilly, publiées à Paris chez la Veuve Jean Camusat et chez Pierre Le Petit, à la date de 1649, on pourrait écrire bien des choses très intéressantes. On pourrait redire la beauté de cette traduction sur l'original latin, ou plutôt que de parler de traduction, disons comme d'autres qu'il s'agit plutôt d'une interprétation du célèbre texte d'Augustin d'Hippone. On pourrait longuement parler de ce solitaire de Port-Royal qu'était Robert Arnauld d'Andilly (1589-1674), de ce Grand du Royaume de France qui de Conseiller d'Etat et grand érudit devint jardinier à Port-Royal et par là-même l'un des plus grands influenceurs en matière de religion, grand propagateur du jansénisme. Mais tout cela est écrit, et bien écrit, ailleurs et en de multiples sources très étudiées.

Ce dont nous voulons parler ici, tient en peu de mots et en quelques images. Nous nous intéresserons à cette édition de 1649, donnée à Paris chez la Veuve Jean Camusat et chez Pierre Le Petit. Ce volume de format petit in-8 (c'est bien un volume in-8 et non in-12 comme on lit parfois). Pourquoi s'y intéresser ? Parce qu'elle est intéressante ! CQFD. Elle est intéressante par qu'elle mérite qu'on s'y intéresse. CQFD.


Page de titre de l'édition originale sans mention
avec l'espace bien visible sous
"ARNAULD D'ANDILLY."


On trouve deux sortes d'exemplaires des Confessions de Saint-Augustin portant cette date de 1649 et la même adresse, et de même format. Dans le premier cas la page de titre se présente telle quelle (voir ci-dessus) sans mention, tandis que dans le deuxième cas la page de titre porte en plus sous les mots "ARNAULD D'ANDILLY." les mots "SECONDE EDITION.", imprimé en italiques (voir ci-dessous). 


Page de titre de l'édition originale avec mention
"SECONDE EDITION."


Après avoir consulté de nombreuses sources bibliographiques (catalogues de bibliothèques, catalogues de livres rares de bibliothèques vendues aux enchères, bibliographies spécialisées) il s'avère donc qu'à cette date de 1649 il y a 1. une édition sans mention (qui est donnée comme l'édition originale de cette traduction d'Arnauld d'Andilly) 2. une édition avec mention "seconde édition" qui est donnée, partout où nous avons pu la rencontrer, comme une "seconde édition parue la même année que l'originale". Dont acte.

Nous avons examiné par le détail ces deux éditions. Grâce à l'exemplaire numérisé dans une université (édition sans mention) et grâce à l'exemplaire de seconde édition que nous avons en mains. Une comparaison minutieuse, page à page, nous a permis de rendre un verdict qui est sans appel et qui cependant ne nous semble avoir jamais été rendu : Il n'existe pas de seconde édition à la date de 1649 chez la Veuve de Jean Camusat et chez Pierre Le Petit.

Voyez les comparaisons ci-dessous :


ci-dessus édition originale sans mention

ci-dessous édition originale avec mention de seconde édition





ci-dessus édition originale sans mention

ci-dessous édition originale avec mention de seconde édition




ci-dessus édition originale sans mention

ci-dessous édition originale avec mention de seconde édition





ci-dessus édition originale sans mention

ci-dessous édition originale avec mention de seconde édition





ci-dessus édition originale sans mention

ci-dessous édition originale avec mention de seconde édition





ci-dessus édition originale sans mention

ci-dessous édition originale avec mention de seconde édition





ci-dessus édition originale sans mention

ci-dessous édition originale avec mention de seconde édition





ci-dessus édition originale sans mention

ci-dessous édition originale avec mention de seconde édition





ci-dessus édition originale sans mention

ci-dessous édition originale avec mention de seconde édition




ci-dessus édition originale sans mention

ci-dessous édition originale avec mention de seconde édition



Cette seconde édition n'existe pas car en réalité ces deux édition n'en sont qu'une seule.

Les exemplaires invendus de cette édition de 1649 ont été remis en vente avec un titre légèrement modifié avec pour seule différence cette mention "seconde édition." sans même avoir eu à modifier la mise en page de ladite page de titre. L'espace qui existait entre les mots "ARNAULD D'ANDILLY." et la petite vignette de titre gravée à l'eau-forte était suffisant pour y ajouter cette mention "SECONDE EDITION." Dans les exemplaires portant la mention imprimée "SECONDE EDITION." c'est donc un carton qui remplace le feuillet de titre. On voit sur les photographies ci-dessous ledit carton, feuillet coupé dont il reste l'onglet visible en marge intérieure entre les feuillets 2 et 3 de l'Avis au Lecteur.


On voit bien dans la marge intérieure le morceau de papier qui représente la coupe
du feuillet de titre rapporté (carton).

Allons plus loin. Le feuillet de titre a été changé. Le tirage du volume comporte-t-il des différences de justification ? des corrections ? des changements ? Aucun ! Après une minutieuse comparaison des deux sortes d'exemplaires, tout est strictement identique entre les deux sortes d'exemplaires ! de la position des espaces exagérés lors de la justification des lignes, des ornements gravés qui servent de culs-de-lampe, en passant par les erreurs typographiques et autres malfaçons typographiques. Nous avons ainsi comparé toutes les pages, et tout est identique. Les photographies ci-dessus valent mieux qu'un long discours.

L'édition in-8 Veuve Jean Camusat et Pierre Le Petit a été imprimée une seule fois le 1er avril 1649 tel que cela est indiqué dans les deux sortes d'exemplaires à la suite du Privilège du Roi donné le 19 mars 1649. Les deux sortes d'exemplaires sortent des presses de l'imprimeur Antoine Vitré tel que cela est précisé à la page 600 et dernière du volume. Les deux sortes d'exemplaires possèdent un frontispice gravé à l'eau-forte par Poilly d'après Philippe Champaigne et portant la date 1649.

Il faudra attendre 1651 pour avoir une "troisième édition" qui elle est bien différente, puis une quatrième, etc., etc. 

Cette petite découverte que nous n'avions jusque là lu nulle part (sauf erreur de notre part) permet donc de dire qu'il n'existe qu'une seule édition in-8 de 1649 chez la Veuve Jean Camusat et chez Pierre Le Petit imprimée par Antoine Vitré. Cette édition (ce tirage) a été remis en vente avec une page de titre cartonnée portant faussement la mention "seconde édition." mais les exemplaires sont d'un seul et même tirage, seul le titre a été modifié.

Pourquoi cette "seconde édition." ? Sans doute pour écouler plus vite les exemplaires restés invendus encore en cette année 1649. Le procédé est assez connu depuis mais j'avoue ne jamais trop l'avoir constaté au XVIIe siècle (le XIXe siècle s'en fera une spécialité avec les éditions originales avec mentions d'édition fictives pour les ouvrages de Victor Hugo notamment).

Voici donc qui est acté. Il ne faudra plus parler de seconde édition parue l'année de l'édition originale concernant ces Confessions mais bien d'édition originale avec titre de relais ou titre cartonné portant la fausse mention de seconde édition.

Bonne journée à tous.ses

Bertrand Hugonnard-Roche

Bibliomane moderne

Librairie L'amour qui bouquine

mardi 31 mai 2022

Cérémonies du Mariage entre Armand Anne Henri Joseph de Gontaut-Biron (1893-1970) et Olga COUSIÑO (1894-1934). Exemplaire unique enluminé et luxueusement relié en maroquin doublé de maroquin décoré.


Cérémonies du Mariage

entre

Armand Anne Henri Joseph de Gontaut-Biron (1893-1970)

et

Olga COUSIÑO (1894-1934)


______________________________



17 feuillets non chiffrés 15,5 x 9,5 cm environ.



 f. 1 v.



f. 1 v. et f. 2 r.


f. 2 v. et f. 3 r.


f. 3 v. et f. 4 r.


f. 4 v. et f. 5 r.


f. 5 v. et f. 6 r.


f. 6 v. et f. 7 r.


f. 7 v. et f. 8 r.


f. 8 v. et f. 9 r.


f. 9 v. et f. 10 r.


f. 10 v. et f. 11 r.


f. 11 v. et f. 12 r.


f. 12 v. et f. 13 r.


f. 13 v. et f. 14 r.


f. 14 v. et f. 15 r.


f. 15 v. et f. 16 r.


f. 16 v. et f. 17 r.





Reliure sortie des ateliers de la maison Lesort, Albinhac successeur,
Paris 3 rue de Grenelle (étiquette)


Plat supérieur avec chiffre doré



Doublure de maroquin richement décorée de filets et fers dorés. Gardes de tabis rouge.



Cérémonies du Mariage pour :

Armand de Gontaut Biron et Olga Cousino (armoiries peintes et devise des Gontaut-Biron : L'Honneur y Gist.

Armand Anne Henri Joseph de Gontaut-Biron, Comte de Gontaut-Biron, Marquis de Saint-Blancard, 3ème Duc de Castellara est né le 17 avril 1893 à Paris et mort le 30 novembre 1970 à Casablanca, Grand Casablanca, au Maroc, à l'âge de 77 ans. Il fut Conseiller général du Gers, fils de Jehan de Gontaut-Biron, Marquis de Gontaut Saint-Blancard, Commandeur avec plaque de l'Ordre Equestre du Saint Sépulcre de Jérusalem (1865-1937) et de Elisabeth Ferron de La Ferronays (1870-1951).

Marié le 16 août 1916 à Paris (XVIe arr.) à Olga COUSIÑO.

Olga COUSIÑO née le 11 novembre 1894 à Santiago du Chili, décédée en 1934 à l'âge de 34 ans, fille de Luis Arturo COUSINO GOYENECHEA (1860-1902) et de Maria Isidora LYON ARRIETA.

Le divorce de ce mariage a été prononcé le 16 juillet 1919.

Armand Anne Henri Joseph de Gontaut-Biron, Comte de Gontaut-Biron, Marquis de Saint-Blancard, 3ème Duc de Castellara s'est remarié le 4 juillet 1928 à Paris avec Anne Alice Elisabeth de La Rochefoucauld, Marquise de Amodio (1906-1980). Divorce prononcé en 1948. Anne Alice Elisabeth de La Rochefoucauld était la Fondatrice des «Vieilles Maisons Françaises» (1960).

Armand Anne Henri Joseph de Gontaut-Biron est sans descendance.

L'enlumineur de ce livret unique est resté non identifié. Toutes les miniatures sont réalisées avec une grande précision et un grand talent imitateur des maîtres de l'enluminure du XVe siècle.

détail du f. 16 r.


Photos et notice descriptive : Librairie L'amour qui bouquine
Livres rares | rare books




Publié par Bertrand Hugonnard-Roche pour le Bibliomane moderne

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