vendredi 16 avril 2021

Adults only. Symphonies amoureuses. Suite de seize gravures à la pointe sèche rehaussées. Imprimé à 100 exemplaires aux dépens de Bibliophiles et non mis dans le commerce (1960). Etat des gravures.

Couverture avec pointe sèche

Avoir un ouvrage rare sous la main est souvent un moment fugace qu'il faut non seulement apprécier sur l'instant mais qu'il est bon de graver dans sa mémoire ad vitam eternam.


Page de titre

Je viens d'avoir sous les yeux le portfolio érotique publié par l'illustrateur André Collot et intitulé Symphonies amoureuses. Ce très beau livre de gravures à la pointe sèche rehaussées de couleurs au pinceau (pochoir) méritait d'être archivé de belle façon. Nous avons ainsi scanné chaque planche afin de vous en livrer une image la plus fidèle possible. Tiré à seulement 100 exemplaires ce portfolio, comprenant 16 pointes sèches grand format ainsi qu'une petite vignette carrée sur la couverture, montre en détail et de manière très symphonique (allusion non voilée aux marges symphoniques remplies de dessins gravés à la pointe le tout jouant avec les positions imaginables et surtout inimaginables de l'amour). En un mot comme en cent, c'est beau ! Point. Après si vous n'aimez pas, c'est tout à fait possible et le goût étant une affaire toute personnelle, passez à l'article suivant.

Bonne visite au cœur de ces Symphonies amoureuses échevelées.


1. Ouverture.



 2. Gamme. 



3. Rêverie.



 4. Pas redoublé.



 5 Fantasia. 



6. Pastorale. 



7. Estudiantina.



8. Presto.



 9. Arpège. 



 10. Menuet



11. Symphonie médiévale



12. Jeux d'eau



13. Galop



14. Impromptu



 15. Variation



16. Ariette



Justification du tirage
 


[André COLLOT, illustrateur / graveur].

Symphonies amoureuses. Suite de seize gravures à la pointe-sèche rehaussées.

Imprimé aux dépens de Bibliophiles et non mis dans le commerce. Sans date (vers 1960).

1 volume in-folio (39 x 29,5 cm), en feuilles sous chemise à rabats illustrée sur le premier plat d'une pointe sèche érotique tirée en sépia (15 x 13 cm). 1 feuillet de titre, 16 pointes sèches originales rehaussées en couleurs à l'aquarelle au pinceau par l'artiste (28,5 x 21 cm). Chaque pointe sèche est tirée sur un feuillet replié, la première page contient le titre imprimé de l'estampe qui suit. Un feuillet de justification du tirage in-fine. Complet.

Tirage unique à 100 exemplaires.

Référence : Dutel, Bibliographie des ouvrages érotiques publiés en français entre 1920 et 1970, n°2478.


Bonne soirée,

Bertrand Bibliomane moderne

mercredi 7 avril 2021

Henriette et Fanny. La fabuleuse histoire des sœurs Pigeard.

Chères lectrices, Chers lecteurs,

Sommes-nous loin des rivages de Bibliopolis ? C'est bien possible. Mais à vrai dire, cela n'a aucune importance. Ma conception des frontières de Bibliopolis implique une curiosité sans bornes, une passion dévorante et un esprit le plus ouvert possible. Peut-être êtes-vous de ceux-là également ? Je vous le souhaite. Il y a tant de choses autour de nous qu'on ne saura jamais qu'il est toujours excitant de découvrir une chose remplie de futilité et d'oubli collectif. Encore faut-il s'accorder sur ce qui a vraiment de l'importance en ce bas monde. Personnellement je pense que les découvertes digressives et fortuites sont sans aucun doute parmi les meilleurs moment d'une vie. Alors digressons ! Alors fortuitons ! (je viens de vérifier ce verbe n'existe pas encore ... je le dépose devant l'assemblée des lecteurs ici présents).

Il y a de cela quelques mois, j'ai eu l'occasion de fouiller dans un carton à chaussures rempli de photographies anciennes. Il s'agissait d'un ensemble disparate de photographies anciennes des années 1870 à 1900 environ, soit au format carte de visite, soit au format dit "cabinet". Tous ces visages d'hommes, de femmes et d'enfants ne laissent jamais indifférent. Tous ces morts qui nous contemplent et que nous contemplons en retour. Comme un immense dialogue d'outre-tombe qui n'en finit pas. On passe les photographies en revue, on s'arrête sur quelque visage, sur quelque coiffure, sur quelque habit, sur un nom de photographe, et parfois, sur un prénom et un nom griffonné au dos de la photographie à l'encre. Allez savoir pourquoi un visage dès qu'il a un prénom et un nom devient autre chose. Ce visage devient une histoire. Souvent une histoire impossible à retracer, souvent encore une petite histoire de peu de choses (ce peu de choses qu'on peut savoir), et quelques fois, quelques rares fois, ce visage devient une fabuleuse histoire. Par fabuleuse je n'entends pas dire que l'histoire qu'on retrace rentre parmi ces vies illustres qui ont marqué l'histoire, non, je veux dire simplement que l'histoire qu'on reconstruit à partir de ce visage prend une dimension fabuleuse, entre rêve et réalité. Telle est, à mon sens, la fabuleuse histoire des sœurs Pigeard dont nous allons essayer de retracer à gros traits les principales lignes.

Une fois la photographie découverte dans ce carton magique il ne me restait plus qu'à trouver son pendant. Ce qui fut fait plusieurs semaines plus tard, par le plus grand des hasard. Parlons tout d'abord de cette première photographie issue du carton à chaussures. La voici.

Henriette Pigeard (1859-1946)



Je vous présente la jeune demoiselle Henriette Pigeard. Ici photographiée en juillet 1873. C'est une indication au crayon au dos qui nous le dit. Cette photographie dite au format carte de visite (10,5 x 6,3 cm) a été prise par un certain J. Beluche, photographe au Puy-en-Velay, comme l'indique les différentes mentions imprimées sur le carton au recto comme au verso. Toutes ces informations sont précieuses. Il ne restait plus au généalogiste qu'à faire son travail. Une rapide recherche auprès de diverses sources numérisées donnait déjà quelques résultats intéressants. Nous avons mis cette photographie de côté quelques semaines. Et puis nous nous sommes mis en quête d'informations au sujet de ce J. Beluche photographe au Puy-en-Velay aux environs de 1873. La chance nous a souri, nous tombons alors sur une autre photographie du même photographe. Photographie de même format, elle montre également un visage de jeune fille. La chance nous sourit alors à pleine dent. Au dos de cette deuxième photographie on lit écrit à l'encre noire : Fanny Pigeard - juillet 1873, puis cette précieuse mention entre parenthèses : née le 23 mai 1858. Même date, même photographe, deux visages de jeunes filles. Deux sœurs ! Avant même de pousser plus avant les recherches, cela sautait aux yeux. Voici Fanny Pigeard.

Fanny Pigeard (1858-1893)



Deux visages délicats et sublimes. Fanny Pigeard née en 1858 est âgée de 15 ans sur cette photographie.

Les recherches généalogiques commencent et les résultats s'accumulent sur ces deux charmantes visages sortis d'outre-tombe.

Voici le résultat de ces recherches.

Fanny Pigeard nait le 23 mai 1858, c'est l'aînée des deux sœurs. Henriette est née le 28 juin 1859 à Granville (Manche) comme nous l'apprend son acte de mariage et son acte de naissance que nous avons pu retrouver par la suite. L'acte de naissance de Fanny Pigeard ne se trouve pas dans les registres de l'état civil de Granville. Fanny est donc née ailleurs. Nous verrons plus loin pourquoi. Déclinons les informations retrouvées pour chacune des deux sœurs.

Fanny Pigeard nait le 23 mai 1858 à Paramé canton de Saint-Malo (Île-et-Vilaine). En réalité ses prénoms de baptême sont Frances Thomasine. L'enfant est présenté par son grand-père maternel Charles Siméon (65 ans), contre Amiral en retraite de la marine britannique, lui-même domicilié à Paramé. Sa mère Catherine Anne Thomasine est également domiciliée à Paramé au moment de la naissance de sa fille. Le père est absent au moment de la naissance. Fanny meurt à l'âge de 35 ans le 22 juin 1893. Elle avait épousé à Brest le 9 août 1882 (elle est alors domiciliée rue de la Rampe) avec Léon Camille Edouard Stamm (mort le 25 juillet 1927). Ensemble ils ont eu au moins deux fils, Léon Stamm né en 1888 et Maurice Stamm né en 1890. Fanny s'était mariée en 1887. Selon les documents que nous avons pu consulté, Léon Camille Edouard Stamm, époux de Fanny Pigeard, était né le 25 mars 1850 à Wesserling. Diplômé de l'école polytechnique (camarade de promotion du futur Maréchal Joffre), il participe à la défense de Paris en 1870. Entré à l'usine textile Gros-Roman en 1882 il en devient directeur technique en 1886. Peu d'années après Fanny Pigeard meurt subitement à l'âge de 35 ans, peut-être en couches. Léon Stamm se remarie vers 1896-1897 avec Marie-Louise Fargue dont il a deux filles, Yvonne et Madeleine. Co-gérant de l'usine Gros-Roman entre 1901 et 1907 Léon Stamm s'occupe activement de l'accueil des troupes françaises à Wesserling durant la première guerre mondiale. Léon Stamm meurt le 25 juillet 1927. Fanny Pigeard Stamm, sa première épouse, repose dans le cimetière de Husseren-Wesserling (Haut-Rhin) auprès de son fils Maurice Stamm (mort en 1901 âgé de 11 ans). La tombe était toujours fleurie en 2018.


Signature autographe de Frances Thosamise alias Fanny Pigeard,
apposée au bas de son acte de mariage en 1882,
elle est âgée de 24 ans. (*)




Henriette Pigeard ou plus Exactement Henriette-Jenny Pigeard selon l'état civil nait donc le 28 juin 1859 à Granville (département de la Manche). En marge de son acte de naissance il est indiqué qu'elle est décédée à Paris (XVIe arrondissement) le 5 avril 1946 à l'âge de 87 ans. Henriette avait épousé à Besançon (Doubs) le 2 mai 1877 (à l'âge de 18 ans donc et 4 ans seulement après que cette photographie ait été prise) Charles Edouard Emile Guepratte dont elle a eu 4 enfants. Tout d'abord deux filles jumelles vinrent au monde : Puckié Ida Rosalia Guepratte née le 28 février 1878 à Besançon, sœur jumelle de Thomazine Vanda Guepratte née le même jour donc. Puckié Ida Rosalia a été recensée comme gouvernante en 1901 à Aston comté de Hertford (Angleterre). Quant à Thomazine, nous n'avons rien trouvé à son sujet. Le 30 mars 1884 nait Yvonne Thomasine Henriette. Elle voit le jour à Tunis et est décédée le 4 juin de la même année à Vienne (Isère). Les prénoms de cette nouvelle fille laisserait supposer que Thomasine (une des deux jumelles pour laquelle nous n'avons rien trouvé) est également morte en bas âge. Enfin, le 25 octobre 1886 nait Marguerite Yvonne dite Rita Guepratte. Elle voit le jour à Lyon. Elle est décédée le 254 octobre 1927 à Paris (XVIIe arrondissement), à l'âge de 40 ans. A son décès elle était domiciliée au n°63 de l'Avenue Niel à Paris. Marguerite Yvonne dite Rita s'était mariée le 25 octobre 1905 à Saint-Gilles-lès-Bruxelles (Belgique) avec Albert Auguste Smeesters de Montalais (1880-1961) dont naquirent deux enfants au moins, Jacques Henri Constant Smeesters de Montalais né le 7 décembre 1910 à Anvers (Belgique) et Yvonne Smeesters de Montalais née le23 octobre 1914 à Londres (Angleterre). Le mari d'Yvonne Marguerite dite Rita était né le 28 janvier 1880 à Ixelles (Belgique) et décédé le 18 février 1961 à l'âge de 81 ans. Il était directeur d'assurances.


Signature autographe d'Henriette Pigeard,
apposée au bas de son acte de mariage en 1877,
elle est âgée de 18 ans.



Venons en au père et à la mère d'Henriette et Fanny Piegard maintenant.

Henriette et Fanny ont pour père Jean Charles Edouard Pigeard et pour mère Catherine Anne Thomasine Simeon.

Jean Charles Edouard Pigeard est connu et son histoire a été écrite de manière assez complète dans quelques dictionnaires biographiques. Jean Charles Edouard Pigeard est né à Colmar le 17 mars 1818. Il est entré dans la marine en 1833, aspirant le 25 septembre 1835, enseigne le 1er janvier 1840, lieutenant de vaisseau le 8 septembre 1846 et capitaine de frégate le 7 juin 1855. Il fut promu capitaine de vaisseau le 10 août 1861 à l'âge de 43 ans. Pigeard a pris part aux expéditions de guerre du Mexique (1838), de la Plata (1840), de l'Océanie (1842) à la suite de laquelle il reçut la croix de la Légion d'Honneur (20 avril 1843), et de Crimée (1854 à 1855). Dans cette dernière campagne il commandait une batterie au siège de Sébastopol. Il fut aide de camp de l'amiral Montagnès de la Roque, sur la côte occidentale de l'Afrique en 1844, et de M. Arago, ministre de la marine en 1848, puis en 1855 secrétaire de la commission qui élabora la tactique navale des vaisseaux à vapeur. Enfin, en 1856, il fut commissaire près le gouvernement anglais pour la négociation des traités relatifs aux pêcheries de Terre-Neuve et à l'échange de territoires coloniaux. Cette mission lui valut la rosette d'officier de la Légion d'Honneur (14 mars 1857). Lors de la création des attachés militaires (1860), M. Pigeard fut adjoint en cette qualité à l'ambassade de Londres, poste qu'il conserva durant les neuf années que prit la transformation des flottes, sauf une courte interruption pendant laquelle il fut envoyé aux Etats-Unis pour étudier le matériel naval des belligérants. Il obtient alors la croix de commandeur de la Légion d'Honneur (14 août 1866). A son retour des Etats-Unis il présida la commission chargée de jeter les bases de la défense sous-marine de nos ports. Recommandé par le résultat de ces diverses missions et par ses services dans plusieurs commandements antérieurs à la mer, M. Pigeart fut, en septembre 1869, nommé directeur des mouvements de la flotte au ministère de la Marine et Conseiller d'Etat hors section. Lors de l'investissement de Paris, il fut envoyé à Tours comme délégué de la marine auprès du gouvernement. A la conclusion de la paix, la direction des mouvements de la flotte ayant été supprimée par mesure d'économie, M. Pigeard, qui comptait alors 38 ans de services, reçut en dédommagement une place de trésorier-général qu'il occupera dans le département du Doubs (1878). Au moment de la naissance de sa fille Henriette le 28 juin 1859 à Granville, M. Pigeard est âgé de 41 an et il est capitaine de frégate basé à Granville. Nous avons trouvé plusieurs sources qui indiquent clairement que M. Pigeard fut un agent du renseignement pour la France contre l'Angleterre entre 1857 et 1869. Dessinant bateaux et équipements et gagnant les confidences des marins et des ingénieurs, Pigeard éclaire le ministre et le directeur matériel en particulier sur les frégates cuirassées anglaises. La fin de carrière de M. Pigeard en tant que trésorier général au Puy-en-Velay (1874) puis à Besançon dans le Doubs (1878), puis à Brest dans le Finistère (1884). D'après le dossier de la Légion d'Honneur retrouvé aux archives, M. Pigeard est décédé le 9 février 1885, âgé de 67 ans. Nous avons trouvé un document qui montre que M. Pigeard quitte Brest pour Paris, ville dans laquelle il résidera quartier des Ternes, 13 rue Faraday, jusqu'à sa mort qui survient peu de temps après son départ du Finistère. Le 24 avril 1884 il se dit trésorier général en retraite, ancien capitaine de vaisseau.

Catherine Anne Thomasine Simeon, la mère d'Henriette et de Fanny, est quant à elle née irlandaise. Nous n'avons pas retrouvé son acte de naissance mais nous savons qu'elle est née vers 1827 (elle est âgée de 32 ans au moment de la naissance de sa fille Henriette) à Londonderry, en Irlande du nord. Elle était la fille du Rear-Admiral Charles Simeon et de Fances Woore. Catherine Simeon est décédée en 1911 à l'âge de 84 ans. Elle a donc survécu à son mari Jean Charles Edouard Pigeard plus de 25 ans. Elle aura vu mourir sa fille Fanny en 1893 et son petit-fils Maurice Stamm en 1901. L'ascendance de Madame Pigeard née Simeon, irlandaise, est illustre et l'on peut remonter assez facilement son arbre généalogique composé d'amiraux de la marine royale anglaise. Nous n'avons pas retrouvé le mariage des parents d'Henriette et Fanny Pigeard, probablement célébré en Irlande.

En résumé, nous avons donc sous les yeux deux filles de bonne famille, nées, pour l'une en 1858 et pour l'autre en 1859, d'un père officier de la marine française ayant eu de nombreux commandements importants au cours des années 1850 - 1860, devenu au fil du temps, et probablement en lien avec son mariage "irlandais" (anglais), un agent de renseignement pour le compte du gouvernement français, contre l'Angleterre ; d'une mère irlandaise donc, d'ascendance également "de la marine" anglaise. Les deux filles Pigeard ont toutes deux contracté un beau mariage. Fanny épouse un important et riche industriel alsacien (famille Stamm) mais meurt malheureusement à l'âge de 35 ans laissant 2 enfants dont l'un a probablement encore descendance. Henriette quant à elle se marie avec un grand nom de la marine, Charles Edouard Guépratte, avec qui elle eut 4 enfants dont probablement descendance à ce jour. Henriette meurt à Paris âgée de 87 ans en 1946.


Fanny et Henriette. Les deux sœurs Pigeard enfin réunies.


Désormais les deux sœurs Pigeard, dont les deux photographies se sont perdues si longtemps, sont réunies, posant l'une à côté de l'autre, devant un rayonnage de vieux livres de ma bibliothèque. En attendant qu'un jour, un heureux hasard me permette de retrouver d'autres éléments de leur histoire. Pour compléter, pour l'émotion.

Je m'imagine souvent, passant devant ces doux visages, ce moment de pose chez le photographe J. Beluche au Puy-en-Velay (là où leur père s'est posé vraisemblablement pour la première fois sa carrière de marin terminée), ces instants d'émotion familiale partagés entre un père, une mère et ses deux filles. Sans doute le père, la mère ont-ils été photographiés en 1873 par le même photographe à cette même occasion. Ces photographies sont pour l'heure perdues. Sans doute réapparaîtront-elles un jour. Je l'espère.

Il suffirait de chercher encore un peu pour découvrir d'autres éléments de leurs vies respectives. Pour le moment nous en restons là. Je ne doute pas que nous trouverons d'autres éléments importants à ajouter à tout cela.

En espérant que cette modeste évocation de ces vies oubliées, de ces portraits passés par le temps, de ces visages si expressifs et diaphanes par la force du temps, de ces coiffures sensuelles, vous auront saisi au cœur comme cela a été le cas pour moi.

Je sais désormais que les deux sœurs Pigeard font un peu partie de moi, je ne pourrai plus les oublier et je crois que je les reconnaîtrais si je les croisais demain dans la rue. Je suis très heureux d'avoir eu la chance de pouvoir leur redonner un peu de cette vie flamboyante qu'elles avaient dû avoir, de cette vie fabuleuse et mouvementée de fille d'officier de la marine.

Tempus fugit, nous sommes là pour le rattraper chaque fois que cela nous est possible.

Amitiés,
Bertrand Bibliomane moderne


(*) les informations relatives à l'acte de naissance et l'acte de mariage de Fanny Pigeard (Frances Thomasine) nous ont été aimablement fournis par l'entraide généalogique (JF Vieil Dumultien via le groupe Facebook Généalogie(s). Un grand merci pour cette aide.

lundi 15 mars 2021

Emile Martinet (1838-1895), un grand imprimeur parisien de la seconde moitié du XIXe siècle.


Publicité parue en 1880 dans la Catalogue de l'Exposition du Cercle de la Librairie.


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ÉMILE MARTINET 1838 — 1895 (*)



La semaine dernière ont eu lieu à l'église Saint-Philippe du Roule les obsèques d'un imprimeur que nous avons beaucoup aimé. Les Imprimeurs de Paris, la plupart des Editeurs, des Médecins, des Artistes, des Universitaires, professeurs de Facultés et membres de l'Institut étaient venus lui rendre les derniers devoirs. Au Père-Lachaise, des paroles simples ont été prononcées par un ami de jeunesse, sur la tombe, au moment où elle allait être refermée. Un autre hommage était bien dû dans le Journal de la Librairie à un homme qui a honoré notre profession par sa loyauté, sa droiture, et a occupé une place importante dans la typographie française. Puissé-je ne pas être au-dessous de la mission qui m'a été confiée de retracer une carrière que j'ai vu commencer et que je vois finir. 

MARTINET ( Claude-Constant-Emile), né à Paris le 28 juillet 1838, décédé le 4 mai 1895, était fils de M. Louis Martinet, imprimeur distingué. Son père a, pendant quelque années, avec M. Bourgogne, puis seul, dirigé pendant trente ans (1833-1863) une importante imprimerie dont le brevet avait appartenu successivement à trois membres de la famille Cello, puis à Lachevardière (1). Il me plait de rendre hommage à la mémoire de M. Louis Martinet. Il fut en relations d'affaires et lié d'amitié avec mon père, M. J.-B. Baillière ; j'ai le souvenir de sa bonté. Son imprimerie fut vite classée parmi les meilleures. J'ai vu ses efforts et son soin personnel à poursuivre ces vilaines bêtes noires qui aujourd'hui persistent plus souvent qu'autrefois à demeurer sur les feuilles d'impression. Presque toute la littérature scientifique sortait alors des presses de Louis Martinet. Je rappellerai le Dictionnaire de médecine de Nysten, devenu plus tard le Dictionnaire de médecine de Littré, le Dictionnaire d'histoire naturelle de d’Orbigny, les livres de Chauveau, Colin, Trousseau, Valleix, Vidal, le Dictionnaire d'architecture et le Dictionnaire du mobilier de Viollet-le-Duc, les publications de Gailhabaud. Combien d'autres seraient à citer !

M. L. Martinet était membre du Cercle de la Librairie. Les suffrages de ses collègues l'appelèrent au Conseil. Il est mort en 1867, laissant dans la mémoire de ses ouvriers et de ses anciens clients le souvenir d'une vie de travail et d'honneur.

Emile Martinet, à la fin de ses études au collège Henri IV, put faire, en 1856 et en 1857, d'agréables voyages de vacances avec des compagnons jeunes comme lui. Ces voyages furent le commencement de notre amitié. En 1857 il entra comme ouvrier compositeur dans les ateliers de son père. Je le vois encore revêtu de la blouse blanche, alignant les lettres sur le cadrat qui maintient les caractères, travaillant à côté des metteurs en pages auxquels était confiée la composition de nos publications.

Emile Martinet, au milieu d'ouvriers dévoués à la maison paternelle, apprit aussi bien le découpage pour la bonne mise en train du tirage des gravures que la direction des presses mécaniques. Pour compléter ses études techniques, Emile Martinet alla passer deux années dans les ateliers de Gieseke et Devrient, imprimeurs à Leipzig (2). Il fit tour à tour un stage dans chacun des ateliers de composition, de machines, de clicherie et de galvanoplastie. J'avais vu, en 1853, les commencements de cette maison qui a vite conquis une réputation justifiée par le goût artistique de ses chefs.

De retour à Paris, Emile Martinet travailla de nouveau à côté de son père, auprès duquel il recueillait les meilleures traditions. C'est en 1863 qu'il lui succéda. Il avait prévu le moment où tout ouvrage de science devrait être accompagné de figures dans le texte et donna de suite un soin particulier au fini de l'impression des gravures. Rappeler les importantes publications sorties pendant trente ans des ateliers de la rue Mignon, ce serait donner le catalogue des éditeurs de livres de médecine, de sciences, d'architecture, d'art militaire. Entre tous ces livres, je veux rappeler le Traité d'anatomie de Sappey, imprimé pour le compte de l'auteur, les livres de MM. Baillon, Dehérain, Duchartre, Follin et Duplay, Moquin-Tandon, Pelouze et Fremy, Sicard, Vilmorin, le Journal de la Jeunesse, de nombreux volumes édités par la librairie Hachette. L'impression de la Revue des Cours scientifiques et du journal l'Illustration lui fut confiée pendant nombre d'années. Le Bulletin de l’Imprimerie, dont l'habile rédacteur en chef a préféré garder l'anonymat fut créé avec le concours de MM. Ch. Lorilleux et Cie ; E. Martinet en fut l'imprimeur.


Ecole professionnelle de jeunes filles, imprimerie Emile Martinet. 1878
Affichette parue en supplément de la revue "Bulletin de l'imprimerie", 1878, n° 22. (SOURCE).


1868 et 1871 furent pour Emile Martinet, comme pour tous les imprimeurs de Paris, de pénibles étapes, car les grèves ouvrières eurent pour les imprimeries de labeurs de douloureuses conséquences. Coalisés et ne tenant pas compte des besoins de l'industrie, les ouvriers de Paris n'atteignirent qu'incomplètement leur but, et réussirent surtout à développer en province les labeurs. Dès 1868, Emile Martinet songea à créer à Puteaux, près des usines de M. Ch. Lorilleux, une école professionnelle de jeunes filles compositrices. L'internat commença à fonctionner en 1872.


La première édition illustrée de Nana d'Emile Zola, publiée à Paris par C. Marpon et E. Flammarion, en 1882, a été imprimée dans les ateliers de l'imprimeur Emile Martinet comme l'indique la mention que l'on retrouve au verso du faux-titre (voir ci-dessous). On retrouve également cette mention imprimée dans la marge intérieure de chaque livraison. Emile Martinet a travaillé pour C. Marpon et E. Flammarion pour plusieurs titres de Zola dans leur première édition illustrée.


Enile Martinet était membre du Cercle de la Librairie et de la Chambre des Imprimeurs. Il méritait bien d'être nommé juge des travaux de son industrie à l’Exposition universelle de 1878 et d'être honoré par ses pairs de la délicate mission de rapporteur. Son travail, écrit avec une rare compétence, présente le tableau fidèle des progrès de la typographie, de ses plus remarquables productions à cette date, et contient une appréciation juste, mais toujours bienveillante, de l'œuvre des éditeurs qui ont pris part à l'Exposition. La croix de la Légion d'honneur vint, en octobre 1878, aux applaudissements de ses confrères, récompenser ses efforts et ses sacrifices pour le perfectionnement de son industrie.

Il y a onze ans, il fut proposé à Emile Martinet de fusionner sa maison avec deux autres. M. Charles de Mourgues qui s'occupait spécialement d'impressions administratives désirait le repos. M. Motteroz, un véritable artiste, était arrivé par des efforts incessants, par la sûreté de son goût, par des impressions en couleur des mieux réussies, à donner un grand relief à une maison modeste mais déjà réputée et ne demandait qu'à développer ses moyens d'action ; il devint, en 1884, directeur-gérant des imprimeries de la rue Jean Jacques-Rousseau, de la rue du Four, de la rue Mignon et de Puteaux, mises en société. Emile Martinet fut nommé président du conseil d'administration des Imprimeries réunies. Quelques années plus tard, l'ancienne maison Morel, l'imprimerie et la librairie Quantin venaient, avec le concours de M. L.-H. May, apporter à la Société un contingent nouveau d'affaires et la Société prenait le nom de Librairies-Imprimeries réunies. Emile Martinet, désormais déchargé de tout détail de la direction laissée à MM. May et Motteroz, allait chaque jour rue Mignon se tenir au courant de la marche des entreprises, et, trois jours avant sa mort, « grelottant la fièvre, » il se rendait une dernière fois à l'imprimerie, où trente-huit ans auparavant il entrait avec sérénité dans le chemin de la vie. Il lui était réservé de le parcourir douloureusement.

Le mariage et de charmants enfants étaient venus tout d'abord apporter à Emile Martinet les joies du foyer et une heureuse diversion aux soucis d'une profession entourée de difficultés. Le bonheur de mon ami ne fut pas de longue durée. Il connut les inquiétudes que peut vous causer la santé d'une personne qui vous est chère.

Il eut cependant des éclairs de bonheur. Sa fille aînée s'était choisie un compagnon charmant, d'un esprit cultivé, M. Haro, qui était devenu, à l'école de son père, le conseiller éclairé des amis des arts. Aimé, heureux, il fut, très jeune, fauché par la mort. Emile Martinet vit en quelques années disparaître un gendre affectueux pour lui, une mère et une sœur qui avaient bien pour lui les sentiments qu'expriment ces deux mots.

Dans l'intimité, sa vie privée se ressentit douloureusement des vides qui s'étaient produits autour de lui ; ses chagrins l'avaient amené à s'isoler, et dans ces derniers temps, il avait concentré toute son affection sur ses enfants et ses proches.

Loyal dans tous les actes de sa vie, cœur droit, bon, généreux, Emile Martinet méritait un sort meilleur. Il laisse de profonds regrets à ceux qui l'ont connu. Ses amis auraient voulu pouvoir plus souvent lui adoucir la vie, car ils étaient seuls à savoir que malgré les faveurs de la fortune, la vie avait été pour lui, plus qu'on ne le pensait, pleine de tristesses. 


ÉMILE BAILLIÈRE.



(*) Cette nécrologie a paru dans la Bibliographie de la France n°20 du 18 mai 1895. Sa mort a été annoncée dans le numéro précédent (n°19 du 11 mai 1895).


(1) Lachevardière concourut puissamment à la fondation du Magasin pittoresque. Le nom de ce typographe mérite d'autant mieux d'être rappelé que ce recueil, créé et longtemps dirigé par M. Edouard Charton, fut imprimé dans ses ateliers, qu'il marque les débuts des publications périodiques populaires avec gravures sur bois, et qu'après Lachevardière il a porté la signature de son successeur. Les volumes imprimés par Louis Martinet témoignent d'un progrès dans le tirage des gravures, jusqu'au jour où la société du Magasin pittoresque acheta le brevet d'un imprimeur aujourd'hui oublié et organisa rue Poupée, d'abord, puis ensuite rue des Missions, une imprimerie dont la direction fut confiée à M. Best.

(2) Devrient avait travaillé à l'Imprimerie nationale , á Paris , vers 1850.


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Nous reproduisons ci-dessous le premier chapitre Considérations générales sur l'Exposition de 1878 extrait du Rapport sur l'Imprimerie et la Librairie donné en 1880 (Paris, Imprimerie Nationale).

"Faire vite et faire grand, telle semble être la devise de notre époque. L'exécution s'en ressent un peu, il faut le reconnaître, et les arts graphiques en particulier s’accommodent mal de la nouvelle manière d'agir. Plus que les autres, ils auraient besoin de prendre le temps pour premier auxiliaire.

Afin de se plier aux exigences nouvelles, l'imprimerie et la lithographie ont réalisé des merveilles de vitesse ; mais les œuvres qu'elles ont ainsi produites ne souffrent pas une analyse trop minutieuse. Un journal peut et même doit se faire vite et à peu près bien, mais un beau livre ne supporte pas l'à peu près. Pour créer une œuvre irréprochable, il faut du temps, beaucoup de temps, et, en France particulièrement, on ne sacrifie pas assez à cette condition indispensable. Nous nous maintenons dans l'actualité, il est vrai, et nous suppléons souvent par le goût à l'exécution ; mais nos voisins, les Allemands, qui sont plus lents et moins pressés, nous reprochent, quelquefois avec raison, de ne pas savoir finir.

L'Exposition de 1878 aura eu, en ce qui concerne nos industries, ce grand défaut de n'avoir été qu'une vaste et belle conception, mais incomplètement préparée, hâtivement exécutée et qui n'a laissé derrière elle qu'une demi-satisfaction et des résultats éphémères. La dispersion sur un immense espace de tout ce qui intéressait les arts graphiques a été regrettable. L'exposition de l'imprimerie française avait seule une certaine cohésion. Mais sa disposition en un labyrinthe peu attrayant était mal faite pour fixer l'attention et retenir les visiteurs. Quant aux expositions de l'imprimerie étrangère, presque toujours reléguées dans quelque coin des pavillons nationaux, leur recherche était un véritable travail, et il ne fallait point songer à les comparer entre elles, à cause des grandes distances qui les séparaient.

Nous aurons pu, dans ce grand tournoi plutôt national qu’international, constater notre puissance et notre vitalité. Cette satisfaction a pu suffire à beaucoup d'entre nous, après les années qui venaient de s'écouler, mais personne ne s'est fait illusion sur l'impossibilité de juger utilement les industriels étrangers et les progrès considérables qu'ils ont accomplis depuis 1867. 

L'importance de l'exposition de la classe 9 en Angleterre, aux États-Unis, en Autriche, en Belgique, ne correspondait pas à l’importance des industries touchant à l'imprimerie et à la librairie dans ces différents pays. Quant à l'Allemagne, elle n'exposait pas. Son abstention était une véritable lacune. Les Allemands cultivent avec amour l'art de Guttenberg et celui de Senefelder : nous avions beaucoup à apprendre en étudiant leurs procédés et leur manière de faire, si différents des nôtres. Il eût été intéressant pour nous de mesurer leurs progrès depuis 1867, alors que les Giesecke et Devrient, les Brockhaus, les Hallberger et tant d'autres entraient en lice avec nous sur ce même Champ de Mars, et exposaient à nos yeux des travaux remarquables, dont nous estimions, sinon toujours le goût, du moins l'irréprochable exécution.

Les imprimeurs allemands ont été unanimes à regretter la mesure prise par leur gouvernement, et dès que l'autorisation fut donné, au commencement de 1878, aux artistes d'exposer à Paris, des démarches furent faites pour obtenir qu'une place fût aussi accordée aux arts graphiques. Cette demande tardive ne put malheureusement être agréée.

Les préoccupations politiques qui absorbaient l'attention publique dans l'Europe entière, pendant les années 1877 et 1878, ne permettaient pas à ceux qui étaient conviés à ce grand tournoi international de s'y préparer paisiblement. D'autre part, aux États-Unis, l'élection du président dirigeait les esprits vers un autre ordre d'idées ; ce n'est qu'à la fin de 1877 que le congrès de Washington, répondant au vœu du nouveau président, vota les fonds nécessaires pour subvenir aux frais généraux de l'exposition américaine. A Paris, l'agitation politique fut compliquée de la grève des ouvriers compositeurs. Cette grève désastreuse , qui dura plus de deux mois et coûta 250,000 francs aux ouvriers typographes et des sommes incalculables aux patrons, eut pour résultat de jeter un trouble profond dans toutes les industries se rattachant à l'imprimerie et à la librairie.

L'initiative individuelle atténua néanmoins la funeste influence de tant de causes de désorganisation, et, dès la fin de mai, tous les exposants occupaient le poste qui leur était assigné.

La classe 9 étant éparse à travers l'Exposition, nous nous bornerons à la description de la section française.

Elle occupait un vaste parallélogramme dans une des travées s'ouvrant sur la galerie qui faisait face à la porte Rapp.

La perspective de la salle était coupée par des panneaux sur lesquels s'étalaient d'innombrables lithographies (1). Le long des murailles et de ces panneaux s’alignaient de petites vitrines noires dans lesquelles étaient soigneusement enfermés sous clef les livres exposés.

A part les deux salons d'exposition de MM . Mame et Hachette, qui s'ouvraient sur la grande galerie d'entrée, et les deux salons de MM. Didot et Chaix, placés au centre du parallélogramme, on peut dire que les expositions particulières se présentaient dans des conditions peu favorables à leur examen.

Nous mentionnerons pour mémoire les nombreuses expositions qui, faute d'emplacement dans la salle commune, avaient été reléguées à l'extérieur dans la galerie de passage, ainsi qu'une belle et vaste salle perdue entre les expositions de la Bijouterie et de la Coutellerie, et dont quatre de nos plus grandes maisons occupaient les angles.

Quant à la bibliothèque technologique où devaient se trouver les ouvrages traitant de nos industries, elle était si peu fournie que bien peu d'imprimeurs ont dû la visiter avec fruit.

Les installations des expositions étrangères sont d'une description plus difficile. Si dans quelques pays, comme l'Angleterre, l'Autriche, la Belgique et les États-Unis, elles se trouvaient encore plus ou moins bien groupées, dans la plupart des autres pavillons il n'y avait aucun ordre. Çà et là on rencontrait un meuble, quelquefois magnifique, rempli de livres et de gravures, mais l'attention était forcément distraite par le milieu où il se trouvait placé. Une bibliothèque fermée ne saurait intéresser, et il est à regretter que des expositions d'imprimerie et de librairie aient été réduites, dans nombre de cas, a de simples expositions de reliure. 

Huit pays étaient représentés dans le sein du jury, qui s'est scrupuleusement conformé au devoir qui lui était imposé d'examiner avec le plus grand soin les produits soumis à son appréciation, n'ayant d'autre souci que de tenir une balance égale entre les diverses catégories d'exposants.

Frappé tout d'abord de la diversité des productions exposées, le jury avait résolu de former trois sous-commissions : la première pour examiner la librairie ; la deuxième, l'imprimerie, et la troisième, la lithographie et la taille-douce. Mais, se trouvant dans l'obligation de confondre les trois catégories dans un même ordre de récompenses, il dut renoncer à ce projet.

Le règlement s'opposant également à ce qu’un juré suppléant eût voix délibérative, le jury, devant la démission du seul lithographe qu'il comptait parmi ses membres comme juré suppléant, s'empressa de choisir un expert, M. Alfred Lemercier, associé de la maison Lemercier et Cie, qui pût lui apporter, pour l'examen de cette branche spéciale, le concours de son expérience et de ses connaissances techniques. 

Le nombre des exposants était plus élevé qu'à aucune autre exposition, 600 environ ; or le jury, nommé le 7 juin, et qui n'avait pu former son bureau que le 13 seulement, fut appelé à déposer son rapport le 13 juillet. Il eut donc, dans ce court espace temps, à visiter chaque exposition individuelle, et il ne put, dans la suite, avoir toujours recours, pour certaines modifications qu'il eût voulu apporter à ses jugements, à la Commission supérieure, qui aurait dû former une véritable Cour d'appel.

Le 5 septembre, le jury des présidents décidait qu'il n'y avait pas à revenir sur les décisions des jurys de classe.

L'une des plus graves conséquences de cette précipitation fut l'impossibilité matérielle où le jury se trouva de s'occuper des collaborateurs autant qu'il l'eût désiré. Il lui eût fallu provoquer les propositions des chefs de maison, qui, pour la plupart, avaient omis de faire des présentations, et se livrer à un examen pour le quel les éléments d'étude et le temps lui manquèrent absolument.

Les récompenses à décerner étaient nombreuses, trop nombreuses peut-être ; mais, réglées bien à tort sans partir d'une base raisonnée pour chaque classe, elles ne se trouvèrent pas en rapport avec le rang que devaient occuper les industriels de la classe 9 et il advint que des éditeurs et des imprimeurs, hommes de goût et de science, à la tête de grandes maisons justement réputées, ne purent recevoir, à l'Exposition de 1878, la médaille d'or qui était le lot du propriétaire d'une vigne ou d'un fabricant d'engins de pêche. Le jury fut le premier à déplorer cet état de choses, auquel il ne pouvait remédier. On peut également regretter que l'Administration ait adopté pour les récompenses l'ordre alphabétique. L'ordre de mérite adopté en 1867 nous paraissait plus logique, quoique compliquant les travaux du jury, qui, en 1878, dut accomplir ses opérations avec une précipitation imposée par les circonstances.

Une comparaison avec les concours précédents, où les exposants étaient bien moins nombreux, rendra plus sensible la manière dont a été faite la répartition des récompenses en 1878.

En 1855, il y avait eu 6 grandes médailles d'honneur, 18 de première classe, 46 de deuxième classe, 20 mentions honorables.

En 1867, il y avait eu 1 grand prix, 10 médailles d'or, 85 d'argent, 117 de bronze, 26 mentions honorables.

En 1878, il y eut 5 grands prix, 35 médailles d'or, 133 d’argent, 147 de bronze, 209 mentions honorables.

Quant aux collaborateurs, qui avaient reçu 86 récompenses en 1867, ils en reçurent 83 en 1878.

L'exposition de la classe 9 n'a rien présenté de bien nouveau ni de bien saillant. Une notable élévation dans la moyenne de la qualité des productions aura été le résultat le plus apparent et qui aura frappé tous les observateurs. Ce sont toujours les mêmes procédés et la même manière de faire, qui se perfectionnent lentement et progressivement. Seulement, aujourd'hui on les applique partout en même temps, et aucune ville ni aucun établissement n’a le monopole exclusif de l'un des progrès réalisés dans ces dernières années. Toutes les œuvres, même celles ayant le but le plus infime, sont faites avec plus de soin qu'autrefois, mais on ne compte plus guère de chefs-d'œuvre typographiques. La moyenne des produits exposés était bonne ; malheureusement on y rencontrait beaucoup trop de produits ayant déjà figuré aux expositions passées.

Si les expositions, au XIXe siècle, ne devaient être, comme au XIIIe et au XIVe siècle, que de simples foires dans lesquelles les fabricants exposent leurs produits avant de les vendre, celle de 1878 peut être considérée, malgré quelques imperfections, comme une véritable merveille. Mais tout le monde a compris qu'aujourd'hui on devait faire plus et mieux.

Les arts graphiques n'auront une exposition véritablement complète et utile que lorsqu'ils auront pu se réunir en un seul faisceau, et présenter aux intéressés de tous les pays un ensemble des différentes industries qui concourent à la publication des œuvres de littérature, de science et d'art.

Il serait nécessaire pour cela que toutes les Sociétés qui, dans chaque pays, forment l'élite des diverses corporations, contribuassent, chacune pour sa part, à préparer des éléments sérieux pour l'étude de la situation des industries auxquelles elles appartiennent.

A cette condition seulement, une exposition internationale pourra favoriser les progrès de l'imprimerie, de la librairie, de la lithographie, de la papeterie, de la reliure et des nombreuses industries qui créent le matériel nécessaire à leur fonctionnement.

Jusque-là nous n'aurons que des exhibitions confuses, où le visiteur pourra, deci delà, glaner une innovation heureuse ou une application ingénieuse, mais où l'ensemble, imparfaitement classé et mal coordonné, ne donnera jamais qu'une idée absolument imparfaite de la situation générale."


Emile Martinet



L'intégralité du Rapport sur l'Imprimerie et la Librairie donné en 1880 se trouve en texte intégral ICI.



 (1) Vu l'importance qu’a prise depuis 1867 la lithographie, il serait à désirer que, dans les expositions ultérieures, elle fût l'objet d'une classe spéciale.



Mise en ligne par

Bertrand Hugonnard-Roche,
Bibliomane moderne

lundi 22 février 2021

Connaissance du livre ancien par l'image. Cartonnage d'attente plein carton brut, titre à l'encre au dos. 1736-1739.

 


Photo Librairie L'amour qui bouquine - Février 2021.


Connaissance du livre ancien par l'image.

Cartonnage d'attente plein carton brut, titre à l'encre au dos. Les 6 volumes sont restés en bon état depuis l'impression des volumes entre 1736 et 1739. Ils recouvrent et protègent depuis tout ce temps une édition peu commune des Lettres de la marquise de Sévigné (Leide, chez les Frères Verbeek, 1736-1739, 6 volumes grands in-12). Ce type de cartonnage, encore bien conservé après près de trois siècles, malgré quelques traces d'usures et salissures bien compréhensibles, est à mon goût fort charmant. Les volumes sont restés non rognés, à toutes marges, ce qui est tout aussi charmant pour une édition de la première moitié du XVIIIe siècle. A noter que les deux derniers volumes, imprimés trois ans après les quatre premiers, sont légèrement plus grands avec une justification légèrement différente. Cette édition de Leide des Frères Verbeek reproduit l'édition parisienne publiée entre 1734 et 1737 chez Rollin. Il s'agissait alors de l'édition la plus complète de la célèbre correspondance de la marquise.

Bonne journée,
Bertrand Bibliomane moderne


Photo Librairie L'amour qui bouquine - Février 2021.


mercredi 10 février 2021

La physionomie de la bibliophilie : Charles Jouaust et son fils Damase Jouaust, fondateur de la Librairie des Bibliophiles. Photographiés par Bousseton et Appert (Paris), vers 1860-1864.


Si le bibliophile ne devait que s'intéresser aux livres seuls, sa passion serait finalement bien triste et réduite à peu, j'en ai peur. Il y a tant de choses à apprendre de tout ce qui se cache derrière les livres, autour des livres, parfois même sous les livres, qu'une vie de passion n'y suffirait pas. Ainsi le hasard m'a mis sous les yeux le visage de deux célébrités du monde du livre du XIXe siècle. Peut-être avez-vous eu la chance de les croiser, pour ma part, c'était une découverte. Enfin je savais à quoi ressemblait Charles ! Enfin je savais à quoi ressemblait Damase ! Damase ? Je pense vous avez deviné de qui je parle.

Il s'agit donc de vous présenter le portrait photographique, réalisé pour chacun autour des années 1860-1864 (date du décès de Charles), de deux des plus éminentes figures de la Bibliopolis de la seconde moitié du XIXe siècle. Ces deux clichés (ainsi que quelques autres de la même famille) sont actuellement en vente chez un marchand de photographies anciennes.

Tout ce que vous souhaitez savoir sur Charles et son fils Damase se trouve dans un billet rédigé par notre ami Jean-Paul Fontaine sur son site Histoire de la Bibliophilie (LIEN). L'histoire de la famille de ces célèbres imprimeurs y est donnée avec précision.

Jouaust ! Tel est leur patronyme. Jacques-Charles Jouaust (1801-1864) et son fils Damase Jouaust (1834-1893), imprimeur pour le père puis imprimeur-éditeur pour le fils. Damase Jouaust fondateur de la "Librairie des Bibliophiles" (fondée en 1869). Le père meurt à 63 ans. Le fils meurt à 58 ans. Je m'arrêterai là pour vous laisser lire leur vie par le détail sur le site de Jean-Paul Fontaine Histoire de la Bibliophilie

Ces deux photographies sont complétées par une troisième, celle de l'épouse de Damase Jouaust, Sarah Fortin (née en 1839 et décédée en 1921). Ces clichés ont été réalisés, dans l'atelier du photographe parisien Bousseton & Appert, vers 1860-1864 (Charles Jouaust étant décédé en 1864). Toute la famille a été photographiée semble-t-il à la même date par le même photographe. Ainsi nous retrouvons aussi la photographie d'autres Jouaust de cette même famille. 

La Librairie des Bibliophiles créée par Damase Jouaust eut son heure de gloire qui dura près de deux décennies. Symbole d'une époque d'opulence bibliophilique, la Librairie des Bibliophiles, parfois décriée pour avoir réédité des classiques de la littérature française selon des critères quelque peu artificieux (tirages limités sur grand papier systématiques) et d'arriière garde (illustrations un peu classiques voire froides pour la plupart des ouvrages publiés). Le prix des livres édités par Jouaust était assez élevé comparé aux livres standard de l'époque. Sans doute ce critère valut-il à son fondateur une fin moins glorieuse qu'elle n'aurait dû être. La Valeur Jouaust fut une valeur spécifique d'une époque de faste bibliophilique. Et comme toutes choses qui montent très haut, la chute n'en fut que plus terrible. 

On pourrait dire bien des choses de ces éditions de luxe pour nouveaux riches, mais pour l'heure, contentons-nous d'observer la physionomie du père et du fils. Tentons quelque analyse physionomiste à défaut de pouvoir tenter quelque étude phrénologique.


Cliquez sur les images ci-dessous pour les agrandir




Voici l'épouse de Damase Jouaust, Sarah Jouaust née Fortin. Sarah survécut à son mari pendant de longues années.



Bonne journée,
Bertrand Bibliomane moderne

samedi 9 janvier 2021

The Noetic Collective an Antique Book Blog by Johnna (USA). A wonderful world about Victorian era books.

thenoeticcollective.com



Bonjour à toutes et à tous,

Permettez-moi tout d'abord de vous présenter les meilleurs vœux de la part du Bibliomane moderne pour cette nouvelle année 2021 que nous espérons tous plus sereine. Qu'elle vous apporte paix, amour et bonheur dans tous vos désirs et bien sur de très belles trouvailles bibliophiliques et bibliomaniaques !

2020 aura été une année particulière à plus d'un titre pour chacun de nous. Certains auront vécu des choses extraordinairement négatives, d'autres des choses extraordinairement positives. Certains auront fait de bons choix, certains auront subi. Que pouvons-nous faire d'autre dans de telles circonstances ? Espérons mieux de l'avenir !

Pour bien commencer cette année, je partage avec vous, je partage mon coup de cœur 2.0 bibliophilique ! Il y a quelques mois de cela j'ai découvert par hasard le compte Instagram d'une bibliophile américaine dont les publications m'ont tout à la fois réjoui les yeux et intriguer. Johnna (c'est son prénom) publiait des photographies (que je trouve très réussies) de reliures éditeur décorées. Des percalines décorées à froid et dorées, dans le goût de nos cartonnages Hetzel (années 1880). Johnna annonçait avec un compte à rebours qu'elle allait lancer sont site (blog) bientôt. Désormais la chose est faite ! Elle nous présente des reliures éditeur décorées de la période Victorienne 1837-1901. De mon côté, je dois bien avouer que, je ne m'étais encore que très rarement confronté à ce types ouvrages imprimés outre atlantiques et reliés de cette façon. J'avoue que ce n'est pas sans me rappeler les reliures françaises de la même époque mais ce pan américain de la bibliophilie m'était inconnu. La lacune reste à combler mais Johnna participe donc à ce nouvel apprentissage. Je me suis amusé à regarder sur les sites en ligne ce genre d'ouvrage et j'avoue que c'est assez plaisant. Evidemment, comme toujours, la plus grande difficulté est de trouver ces ouvrages dans un état de conservation proche du neuf, irréprochable, et ce genre d'ouvrages est fragile, tout comme nos Jules Verne ou nos Mame. Je vais en rester là pour mon petit discours d'introduction. Je laisse la parole à Johnna qui se présente à vous et vous en dit un peu plus sur sa collection. Je vous invite vraiment à suivre son blog et ses prochains posts qui risquent de vous en apprendre beaucoup sur le sujet.

La parole est à Johnna :

Hello Bibliomane Moderne readers. My name is Johnna, I live in the Midwestern region of the United States and I collect Victorian era books. I started collecting books at the age of ten, but only in the last couple of years have I started to collect Victorian era ones. The Victorian era is named after Queen Victoria of England and marks the period in which she reigned, from 1837 to 1901. Victorian era books can be easily recognized by their intricate and colorful bindings as well as their gilt edged pages. The majority of my collection is made up of specifically Victorian poetry books, but I also love finding ones on other topics such as astronomy. If you would like to see more, please head to my website at thenoeticcollective.com

Thank you so much for reading and I hope you enjoy these beautiful books.

Voici pour vous donner envie de visiter quelques unes des photographies de livres de la collection de Johnna.







Son compte Instagram est le suivant : thenoeticcollective

Bonne visite ! Et bonne continuation à Johnna !

Bien amicalement,
Bertrand Bibliomane moderne



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