jeudi 14 octobre 2021

Quelques lettres intéressantes du Révérend Père Augustin Colombel, missionnaire en Chine à Shangaï, adressées à sa sœur, par le Pékinois

Nous allons publier ici quelques lettres d'un missionnaire français jésuite, écrites depuis Shanghaï à la fin du XIXe siècle. Elles sont intéressantes par les détails qu'elles donnent sur le développement des missions à Shanghai et les difficultés rencontrées.

Le but de cet article étant de partager le contenu de ces lettres, tout ou partie de celui-ci peut être partagé en indiquant, bien évidemment, la source. Toutes les lettres ont été scannées sans pour autant être ici reproduites. Une simple demande au tenancier du blog permettra d'obtenir la totalité des scans.

Le missionnaire est le Révérend Père Augustin Colombel (1833-1905). Toutes les lettres sont adressées à sa soeur Marie-Thérèse Colombel (1839-1912) qui était la baronne Richerand par son mariage avec Wladimir Richerand (1816-1893) en 1865. Wladimir était alors veuf de Sophie Rendu (1819-1863) avec qui il eut 5 enfants. Le couple Richerand-Colombel a eu au moins un fils, Augustin, et une fille, Amélie. Wladimir était aussi le fils du chirurgien Anthelme Richerand, fait baron en 1829. 



Portrait tiré du bulletin trimestriel jésuite (Gallica)


Sur le père Colombel en particulier, on sait finalement peu de choses. La biographie la plus complète est celle publiée dans le bulletin trimestriel des jésuites en Chine, Relations de Chine - Kiang-Nan (p.126-127) :

    Le Père Augustin-Marie-Louis Colombel, né à Paris le 1er août 1833 fit ses études à Brugelette, en Belgique. A 18 ans, il entra dans la Compagnie de Jésus et fît son noviciat à Ensifhein, en Alsace. Après de courts séjours dans différentes maisons de province, il professa les mathématiques à la rue des Postes et partit pour la Chine ou il arriva le 7 janvier 1869. Son apostolat s'exerça successivement à Tsong-ming, Haimen et Nankin. Il fut un des fondateurs du célèbre observatoire de Zi-ka-wei, où il professa les sciences physiques et mathématiques. Attaché en 1889 à l'église de Saint-Joseph de Changhaï, il eut bientôt à exercer son ministère auprès des Européens, et, tout particulièrement dans l'important établissement des Auxiliatrices du Purgatoire, dont il fut l'aumônier.

    Depuis quelques années le Père était souffrant ; une opération, que son âge et ses fatigues rendirent fatale, devint urgente. Administré le 12 mai par Mgr Maquet, évêque du Tché-li, son ami intime, le saint missionnaire voyait ses forces diminuer chaque jour. Le 27 juin, après une courte agonie, il rendit doucement sa belle âme à Dieu.

    Le Père Colombel avait conservé une correspondance suivie avec sa famille, les événements de France et son avenir l'inquiétaient beaucoup. Tout ce qui avait trait à la famille, souvenirs de jeunesse, événements tristes ou heureux étaient pour lui d'un grand intérêt.

    Une messe de Requiem fut célébrée à l'église Saint-Joseph le 28 juin par le R. P. Boucher, recteur de Zi-ka-wei. Cinquante missionnaires étaient présents ainsi que les procureurs des différentes missions.

    MM. Dejean de la Bâtie, consul de France, Chapsal, directeur des messageries  maritimes ; Depfield, directeur des postes, assistaient également à cette cérémonie.

    Journaux catholiques et protestants, français et étrangers eurent également un  mot d'éloge et de regret pour le saint missionnaire dont l'apostolat s'était exercé  en Chine durant 37 ans avec tant de zèle et d'intelligence. 


Son rôle dans la construction de l'observatoire, alors à quelques kilomètres de Shanghai, fait de lui le père de l'astronomie chinoise moderne. Les premières observations y sont réalisées le 1er décembre 1872 et l'observatoire est achevé en 1873. Colombel y restera jusqu'en 1874 et est remplacé par le père Henri Le Lec en 1875. C'est d'ailleurs avec le père Le Lec qu'il publie dès 1874 les premières observations météorologiques faites en 1873.

L'observatoire est maintenant dans le quartier Xujiahui du district de Xuhui de Shanghai. 

Le passage que nous avons mis en gras dans sa biographie est effectivement révélé ici par ce petit extrait de correspondance à sa sœur (12 lettres sur probablement plusieurs centaines entre 1869 et 1905). Outre ces aspects familiaux, amicaux, etc., nous pouvons aussi signaler que la plupart de ces lettres contiennent de nombreux détails sur la vie en Chine, allant de la simple réception de livres ou nappes d'autel envoyées par sa sœur, aux anecdotes diverses sur les conversions, le développement des missions, les épidémies de choléra, les persécutions dues aux mandarins... Tout cela fait de ces courriers un très beau témoignage de l'activité des missionnaires à la fin du XIXe. 

Nous avons tout particulièrement un petit faible pour cette anecdote (lettre n°1) :

J'ai aussi parmi mes chrétiens deux anciens prêtres des idoles, l'un brûlait l'encens devant Fo et les autres dieux que la Chine a empruntés à l'Inde, il avait la tête rasée, c'est un Bonze. Il est maintenant cuisinier dans un thé tenu par des payens (comme qui dirait dans un café). L'autre faisait pousser sa queue et récitait les prières chinoises devant je ne sais quel héros du céleste empire, c'est un Fao sse (?). Comme j'avais refusé la communion au Fao sse qui n'était pas assez instruit et accordé cette faveur au Bonze qui dans sa simplicité savait et croyait le nécessaire. L'orgueil du Fao sse se réveilla et se traduisit en coup de poing sur la tête de son émule. C'était au moins un signe qu'il désirait le bienfait de la communion. Mais ce désir ne me paraissant pas assez surnaturel je lui donnais pourtant tous les torts. 



Entête de la lettre n°2


Entête de la lettre n°12

Liste des lettres présentées ici :

  1. Ousi, 17 avril 1872. Ousi semble un lieu de l'actuelle Shanghai, au nord de Zi-Ka-Wei.
  2. Eglise Saint Joseph, Shanghai, 3 janvier 1888.
  3. Nankin, 1er avril 1888.
  4. Shanghai, 13 mars 1890.
  5. samedi 6 juillet 1890.
  6. Shanghai, 7 août 1890.
  7. Shanghai, 4 septembre 1890.
  8. Shanghai, 5 octobre 1890.
  9. Shanghai, 30 octobre 1890.
  10. Shanghai, 31 mars 1891.
  11. Shanghai, 25 juin 1891.
  12. Eglise Saint Joseph, Shanghai, 11 octobre 1892.


Lettre n°1


Lettre n°1 : Ousi, 17 avril 1872.

    Ma bien chère sœur, 
    Je reviens du nord de mon district où j'ai passé toutes les fêtes de Pâques, depuis deux mois je suis en course et je dois repartir après demain matin. Je te trouve toujours fidèle à ton affection pour moi et ta lettre du 6 février m'attendait ici. J'ai reçu aussi les journaux que vous m'envoyiez, l'album des ruines de Paris et la photographie de mgr Surat. Je vous remercie de vos attentions délicates.
    Le district que je viens de parcourir est tout nouvellement formé. Il y a 10 ou 12 ans un seul père administrait tout le pays où nous sommes trois ou quatre actuellement. Avant la guerre des rebelles en Chine il n'y avait pas 300 chrétiens dans les deux ou trois départements qui sont au nord de Ousi, aujourd'hui ils sont près de 3000. On vient encore de les partager et le district nouveau m'est confié. Au midi de mon district j'ai 300 chrétiens, au nord j'en ai 400. Tous exceptés les pêcheurs sont nouveaux chrétiens. J'ai fait la mission d'une paroisse de 60 chrétiens et une trentaine de catéchumènes qui datent au plus de 4 ou 5 ans. Dans ces trois semaines, j'ai baptisé 25 grandes personnes et il en reste davantage encore pour les mois suivants.
    Comment se font ces conversions, il m'est bien impossible de te le dire. Nous employons partout les mêmes moyens, mais c'est surtout dans ces trois ou quatre districts que le bon Dieu fait lever la moisson. On touche du doigt combien nous ne sommes que des instruments entre les mains de Dieu. On prêche, on catéchise et on est moqué de ses auditeurs, au sortir de là, on trouve un catéchumène que le bon Dieu envoie de lui-même. Mes derniers baptisés sont une bonne et nombreuse famille de cultivateurs, je n'ai jamais pu savoir qui leur avait le premier parlé du bon Dieu. A toutes mes questions ils répondaient : Personne ne nous a invités à venir, c'est de nous-même que nous avons pris la résolution d'honorer le Seigneur avant de connaître aucun chrétien.
    Un jour au soir, j'expliquais à 7 ou 8 païens des images qui représentent les principaux mystères, ces pauvres gens se moquaient entre eux de mon mauvais langage et je continuais toujours en pensant que Dieu ne demandait de nous que le travail et non le succès. Un enfant interrompit tout à coup mes réflexions en disant que dans le village un homme se mourait. J'y envoie immédiatement mon catéchiste qui a tout juste le temps de lui dire quelques mots, de comprendre à ses gestes et à ses paroles entrecoupées par le râle de l'agonie qu'il croit en Dieu Père, Fils et St Esprit, qu'il se repent de ses fautes, et de le baptiser. Il finissait la formule du baptême quand le pauvre homme rendait le dernier soupir. J'aime à vous répéter cela pour vous montrer comment par la prière vous pouvez nous aider. Nous avons besoins avant tout de la grâce de Dieu et cette grâce ne sera obtenue que par nos mérites, il n'est pas besoin de venir en Chine pour exercer cet apostolat. Gagner beaucoup de mérites par de continuels sacrifices sur vous-même et vous nous aiderez puissamment.
    Vous pensez bien que parmi mes chrétiens j'ai toute sorte de personnes, les riches exceptés toutefois. Ici plus que partout ailleurs la malédiction de l'Evangile pèse sur eux. Outre cette raison principale, on peut ajouter qu'ici plus que partout ailleurs cette classe tient d'autant plus à la terre qu'elle y jouit davantage.
    La grande majorité de ces pauvres gens cultive quelques arpents de terre. L'admirable fécondité du sol leur demande au plus quatre mois de travail et ils ont une récolte de riz qui leur donne la nourriture de la famille d'abord puis de quoi vendre assez pour pourvoir aux vêtements et aux autres besoins. Je n'ai qu'un catéchumène qui possède 200 arpents, il n'en cultive que 40 qui suffisent amplement pour ses besoins, mais le pauvre homme est trop simple, il se laisse gruger par tous ses parents et amis payens, il en est toujours à la misère. J'ai aussi parmi mes chrétiens deux anciens prêtres des idoles, l'un brûlait l'encens devant Fo et les autres dieux que la Chine a empruntés à l'Inde, il avait la tête rasée, c'est un Bonze. Il est maintenant cuisinier dans un thé tenu par des payens (comme qui dirait dans un café). L'autre faisait pousser sa queue et récitait les prières chinoises devant je ne sais quel héros du céleste empire, c'est un Fao sse (?). Comme j'avais refusé la communion au Fao sse qui n'était pas assez instruit et accordé cette faveur au Bonze qui dans sa simplicité savait et croyait le nécessaire. L'orgueil du Fao sse se réveilla et se traduisit en coup de poing sur la tête de son émule. C'était au moins un signe qu'il désirait le bienfait de la communion. Mais ce désir ne me paraissant pas assez surnaturel je lui donnais pourtant tous les torts. Parmi mes catéchumènes, j'ai aussi d'anciens rebelles, ils ont bien des meurtres à se reprocher, Dieu leur a pardonné, la justice chinoise ne s'en préoccupe pas, mais si jamais on établit les lois françaises en Chine et qu'il vienne un procureur de la république ou du Roi, je le prierais bien sincèrement de ne pas trop chercher à savoir le passé.
    Vous voyez combien nous avons besoin du secours de Dieu, priez beaucoup pour ces pauvres gens, pour que les payens ouvrent les yeux, j'espère que le Bon Dieu, à son heure, aura pitié d'eux. Ici comme en France on s'attend à de grands évènements. Prions pour que Dieu les tourne à sa gloire. Priez aussi pour moi, que vos prières m'accompagnent partout et nous aurons ainsi tous part à la même récompense.
    Adieu tout à tous et à chacun. 
    Mon respect et mon affection toute entière, surtout à notre bien aimé père. 
    Ton frère tout dévoué. Aug. M. Colombel s.j.

Lettre n°2 : Eglise Saint Joseph, Shanghai, 3 janvier 1888.

    Ma bien chère sœur,
    Je suis heureux que le bon père Rathanis (?) ait eu la bonne pensée d'aller te voir. Tu auras dû en apprendre de lui sur Shanghai plus que je ne pouvais t'en dire en bien des lettres. Connais-tu le P. Fournade ? Va le voir, il a tenu ici le poste que j'occupe et pourra t'en dire encore plus long. Il est à la rue de Sèvres. 
    Merci pour tout ce que tu m'envoies. Ca me fait plaisir à moi-même puis à beaucoup d'autres après moi.
    Je te prie de recommander à madame Henri de me renouveler l'abonnement qu'elle a eu la bonté de me donner aux Etudes de nos Pères. Cela m'est utile ici, je les fais lire à des gens que le respect humain empêche de s'y abonner. Elle m'aide là à faire une bonne oeuvre.
Frère Louis doit être content de moi maintenant, il a des timbres. J'embrasse bien fort ton soldat. Dis-lui de m'écrire longuement. 
    Merci encore des bonnes nouvelles que tu me donnes sur les jeunes économes. La sœur qui y a été m'en demande souvent.
    As-tu vu la mère supérieure de nos religieuses ? La veille de Noël, on m'a fait baptiser une jeune fille du nom de Marie Eugénie. La marraine était Clémentine Tavarez (?). Tu lui demanderas ce que ces noms veulent dire.
    Adieu, je vous embrasse tous bien fort.
    Ton frère
    Augustin.
    N'oublie pas de mettre souvent des cierges pour moi à Montmartre ou à N.D. des Victoire, à Se Geneviève.


Lettre n°3

Lettre n°3 : Nankin, 1er avril 1888.

    Ma bien chère sœur,
    Alleluia ! C'est le jour de Pâques que je t'écris. Nos pauvres chrétiens sont venus en grand nombre. Les païens encore plus pour voir. Que le Bon Dieu leur ouvre donc les yeux du coeur !
    Oui, je reçois tes annales catholiques, très fidèlement. Je t'en remercie mille fois, elles font grand plaisir à moi et à tous les pères qui sont autour de moi. Puis quand nous les avons bien lues, elles sont reliées en volume et gardées dans notre bibliothèque. 
    De ce que tu m'envoies aujourd'hui :
    1° La revue du monde catholique, très bien. Je l'ai lue en entier, les pères mes voisins la lisent, envoie nous la pendant quelques mois. Les journaux quotidiens sont trop détaillés pour nous, nous ne pouvons les lire, mais les revues mensuelles ou bimensuelles sont notre affaire. Nos pères de Paris en publient une maintenant, envoyez-nous la. Je la désire beaucoup.
    2° Les mystères de la franc-maçonnerie dont tu m'envoies les 2 dernières livraisons font plaisir aux pères qui m'entourent, si tu m'envoies la suite, tu me feras plaisir.
    3° Les contes chinois ne sont pas forts. C'est mal traduit et mal choisi. On aurait pu trouver bien mieux.
    Adieu ma chère Marie. Priez beaucoup pour notre pauvre Chine. Je vous embrasse tous.
    Ton frère
    Augustin.

Lettre n°4 : Shanghai, 13 mars 1890.

    Ma bien chère sœur,
    Merci de ton exactitude à me donner des nouvelles de ton fils. Je les attendais car j'ai bien souvent prié pour lui. Remerciez bien le Bon Dieu. Nous devrions mettre autant et plus de soin à remercier Dieu des grâces accordées qu'à les lui demander. Dis à ce cher enfant de se montrer reconnaissant. Qu'il voue au service de Dieu la vie que Dieu lui a laissée.
    La mère Saint Dominique te remercie bien du bon souvenir que tu lui gardes. Je lui ai montré tes lettres et je sais qu'elle t'aime beaucoup. Leur œuvre va toujours bien. Elles sont très aimées ici par les dames de toute la société.
    Ton ornement est à notre petite chapelle domestique. Toutes les fois qu'il sert, je suis heureux de penser que votre travail sert à la messe. Vous aurez une part des prières qui s'y font.
    Adieu cher sœur
    Je vous embrasse de tous coeur.
    Ton frère
    Augustin.



Lettre n°5

Lettre n°5 : samedi 6 juillet 1890.

    Ma bien chère sœur,
    Merci toujours pour tes bonnes lettres. Elles me disent assez que vous aimez toujours le Bon Dieu, que le Bon Dieu vous aime, c'est tout ce que j'ai besoin de savoir. Si dans les détails que tu me donnes je ne vois pas cela, ils me feraient de la peine. Mais non, tout ce que tu me dis de toi et des tiens dit que vous l'aimez, que vous le servez et je vous en aime davantage. Continue donc à me parler bien au long de chacun. Ta fille devient grande. La mère St Dominique m'en dit du bien. Vous vous préoccupez de son mariage. Je prie bien souvent pour que le Bon Dieu lui donne un bon mari. Lui seul connait l'avenir. C'est à toi qu'il a remis le soin de chercher sa volonté pour ta fille. Adresse-toi donc à lui dans la prière. Tu as sans doute autour de toi des Pères, des prêtres qui connaissent Amélie, qui te connaissent, demande-leur conseil. Je vois avec joie que cette chère enfant veut avant tout un mari qui aime et serve le Bon Dieu. Dis-lui bien que je prie avec vous pour cette affaire. 
    Et ton Augustin ? Il a dû aller encore passer quelques semaines au régiment, je pense. Comment s'y comporte-t-il ? S'y tient-il bien ? en Chrétien ? Quelles idées en rapporte-t-il ? Il me disait qu'il voulait être soldat...? Est-ce sérieux ? A la distance où je suis, je ne peux en juger. Il peut se faire que oui. Il y a des raisons de croire que non. Là encore, c'est auprès du Bon Dieu que tu pourras trouver conseil. Ecris-moi longuement sur eux tous.
    Et Emmanuel...? Le voyez-vous souvent ? Sa mère se dévoue bien pour lui. Je suis heureux de la voir près du collège, j'espère que les Pères suppléeront un peu à l'absence de notre cher Henri. Il y a aussi plusieurs Lauras au collège. Tes enfants les voient-ils quelques-fois ? Avez-vous gardé quelques relations avec eux ? 
    Si j'allais à Paris, je ne verrais que des figures nouvelles et pourtant j'aime bien tous ces chers enfants dont j'espère presque jusqu'au nom. Parle-moi d'eux-tous.
    Je suis heureux de te voir aller chez les Dames auxiliatrices. Elles sont excellentes. La mère St Paul peut te parler de Shanghai, elle en reçoit souvent des nouvelles. Il y a aussi rue de la Barouillère deux jeunes religieuses qui viennent d'ici. Je serais heureux que ta fille put faire connaissance avec elles. Elles sont à peu près de son âge et nées à Shanghai. Je leur ai fait bien souvent le catéchisme. Ici ces bonnes mères font toujours beaucoup de buis. Il y a deux mère chinoises appliquées à la visite des malades, elles baptisent beaucoup d'enfants chez les païens. Nous avons baptisé chez elles mercredi dernier un jeune homme protestant dont j'avais baptisé moi-même la femme et l'enfant. Prie souvent pour leurs œuvres.
    Adieu chère soeur, je vous embrasse tous bien fort.
    Ton frère
    Augustin.
    Merci pour les semaines religieuses, les annales &... Où en est l'église de Montmartre ? Il y a je crois un album où on a réuni les dessins faits pour son bulletin, il se vent à l'église même. Donne-le moi... Je pourrai m'imaginer un pèlerinage à Montmartre. Le souvenir qui m'en reste c'est d'y être allé avec notre père, Xavier et Henri. J'avais 6 ou 7 ans. Je me souviens d'un moulin à vent qu'il y avait là...

Lettre n°6 : Shanghai, 7 août 1890 :

    Ma chère Marie, 
    Le mois d'août à toujours été un de mes mois favoris. Le 1er, anniversaire de ma naissance, le 14 celle de Henri, le 28 celle de Xavier. Puis on y faisait la fête, celle de notre mère, celle d'Aline. Le 15 passait pour notre fête à tous parce que nous nous appelons tous Marie. J'ai trois noms, Augustin le 28, Marie le 15, Louis le 25. Aussi pendant ce mois les souvenirs pour la famille abondent. J'ai commencé hier la neuvaine de l'Assomption, tu en as une bonne part.
Oui le Bon Père Rathanys (?) est mort. Je l'ai assisté dans ses derniers moments. C'est une perte pour nous, mais le Bon Père sera plus heureux au ciel. 
    Je suis heureux de voir que tu t'occupes de nos Pères de la rue Lafayette. Je me rappelle qu'une fois pendant les vacances, maman m'emmena chez eux, elle leur portait une douzaine de paires de bas parce qu'elle avait vu que l'un d'eux avait des bas percés. Je pense bien comme toi que cette maison aura des difficultés. Les allemandes s'éparpillent dans Paris. Ils fuirent ce quartier-là. Dès lors le but premier de cette œuvre viendra à manquer, où bien il faudra trouver d'autres œuvres à faire là ou bien il faudra se retirer. Le Pauvre Père de Bigand doit avoir bien des inquiétudes. C'est dans cette maison que Henri à commencer à pratiquer la médecine.
    Ce que tu me dis de ses processions à Paris me semble bien vrai. Les hommes y manquent. Ils y manquent comme simples fidèles, ils y manquent comme représentants des corps constitués, gouvernement, armées... En un mot il manque à ces processions une représentation de la nation. Ce n'es plus un culte national. C'est un culte public où on retrouver encore le Clergé, l'Eglise, puis avec elle la vie privée, les femmes, les mères, les enfants mais on n'y voit plus la vie publique, sociale. Aussi le Bon Dieu ne bénit-il pas les affaires publiques.
    Merci des nouvelles du fils ainé d'Etienne... N'est-il pas mort maintenant ? Si tu vois Etienne ou sa femme, dis-leur que je prie bien pour eux.
    Oui j'ai reçu la vie du P. Peyrboire. Je l'ai prêtée à nos carmélites qui la lisent en commun. Merci pour les autres livres. La dernière bataille [d'Edouard Drumont] fait plaisir à tous nos Pères qui la lisent pendant ces deux mois de vacances. 
    Les deux derniers, la vie de Mr de Saunis [Sonis] et le journal de Cassini me sont arrivés avec ta lettre par la malle anglaise il y a huit jours. Les deux voies sont bonnes, Marseille ou Brindes [Brindisi, Italie]. Elles correspondent chacune à une des deux malles française ou anglaise. Merci pour tous ces livres. Tous excellents, feront grand plaisir.
    Tu vois que je t'obéis, celle fois ce n'est plus une carte postale.
    Ma tante Jenny est-elle satisfaite de ce qu'on lui a donné pour son legs de madame Bouricault ? Cette maison donne-t-elle de bons loyers ? La sœur de l'hôpital qui vous connait tous me demande de ses nouvelles. Elle me disait ces jours-ci que notre tante Agathe lui donnait des leçons d'harmonie aux jeunes économes.
    Ici nous sommes ces mois-ci en grande chaleur. Le thermomètre ne descend plus en dessous de 26 ou 27 degrés. Au soleil, on brule, à l'ombre on fond. Cependant nous n'avons pas de malade chez nous. 
    A l'hôpital, il en passe beaucoup mais peu de morts. Ces jours-ci, une jeune dame de 20 ans y a passé quelques jours. Elle ne sait même pas sa nationalité, elle est comédienne danseuse sur la corde &... Elle attend ses 21 ans pour prendre une religion. Mais depuis longtemps elle récite tous les soirs 3 Ave Maria. Voilà les âmes que l'on trouve ici. Et il en a de bien pires.
    La mère St Dominique te prie de recommander partout son œuvre aux prières des bonnes âmes. Prie pour elle à Montmartre à Ste Geneviève. Mets-y des cierges pour nous. 
    Adieu chère sœur, je t'aime plus que tu ne peux penser, bien plus que je ne peux dire.
    Je vous embrasse tous.
    Ton frère Augustin.    

Lettre n°7


Lettre n°7 : Shanghai, 4 septembre 1890 :

    Ma bien chère sœur,
    C'est, je crois, le 4 septembre 70 que vous autres parisiens vous avez proclamé la R.F. et depuis la France l'a adoptée et, quoiqu'on en dise, les autres peuples la considèrent avec de grands yeux, sans savoir ce que deviendra cette nouvelle invention. Sera-t-elle le marchepied d'un trône, sera-t-elle la tempête qui s'étendra sur l'Europe entière, le monde entier peut-être ? Sera-t-elle le noyau d'une république universelle comme les avancées (?) le disent...? Dieu le sait, seul il le sait je crois. Les fr[anç]ais ne sont plus assez chrétiens pour mériter la bénédiction de Dieu, les aidera-t-il dans leur politique tout humaine ? Mais Dieu a promis son secours à l'Eglise, elle est certaine de durer toujours. Dieu a suscité des Empereurs et s'est servi d'eux pour son Eglise, puis des Rois... Empereurs et Rois ont bien mal répondu aux avances de Dieu, Dieu s'est retiré, ils tombent. Et maintenant, qu'est-ce que Dieu suscitera pour soutenir son Eglise ? Ici je m'arrête, je ne me sens pas l'esprit de prophétie. Mais j'ai confiance que le Bon Dieu tirera le bien du mal, que son Eglise trouvera toujours les secours qui lui seront nécessaires. Et en pratique tenons-nous toujours bien près d'Elle, pressons-nous sur son seul par la Foi, d'abord, par l'obéissance à tous ses commandements, par la pratique de ses sacrements et avec cela nous serons certains de recevoir notre part de la durée perpétuelle que Dieu lui a promise. 
    Voila presque un sermon à propos de mal date. Tu vois où j'en suis en politique, c'est le cléricalisme à outrance, mais pas dans le sens commun.
    Oui j'ai reçu tous tes livres. Merci, merci et encore merci. Les Carmélites m'ont demandé le B. Verboyre, elles l'ont lu au réfectoire et viennent de me le renvoyer. Nos Pères de notre collège m'ont pris le général de Sonis et le lisent aussi au réfectoire, enfin la m. St Dominique m'a pris le dernier, la Campagne du Cassini pour le faire lire à ses sœurs. Tu vois que tes livres servent. Pour moi, je les lis tous, mais trop vite. En trois jours j'ai eu fini le général de Sonis et les autres encore plus vite. Ils sont très bien surtout le Gl. Il est consolant de voir que le Bon Dieu donne encore de tels hommes à la France même quand elle est en République. 
    Je te prie de m'envoyer encore un ou deux livres. Je voudrais avoir les Confessions de St Augustins et les Soliloques du même saint. Mais en français. Je voudrais les faire lire, on ne les a pas ici. Je pense que tu trouveras cela facilement.
    Et encore, mais pour moi-même cette fois. J'ai vu le titre d'un livre, "Le culte de la croix avant J.C." par l'abbé Ansault. Je ne sais ce que c'est mais moi-aussi je crois retrouver en Chine des traces fort anciennes du culte de La Croix. Peut-être trouverais-je dans ce livre quelque-chose qui soit dans le courant de mes idées.
    Enfin, il se publie à Paris une "Revue des Religions". Le P. Delaporte te dira ce que c'est. Envoie m'en deux ou trois numéros comme spécimen.
    Tu vois ma chère sœur que j'abuse de tes aumônes. Je crois que ta charité me le pardonnera et que le Bon Dieu t'en récompensera. 
    Adieu, je vous embrasse tous bien fort.
    Ton frère
    Augustin.

Lettre n°8 : Shanghai, 5 octobre 1890 : 

    Ma bien chère sœur,
    Il me semble que je suis bien en retard avec toi. Je voudrais t'écrire souvent, je remets au lendemain, les malles partent et je te laisse en retard. Et puis, il y a encore les chaleurs, les affaires qui mettent des bâtons dans les roues de la bonne volonté. Même la maladie, car le Bon Dieu m'en a envoyé une petite tout juste pour me rappeler que je ne suis pas exempt de ce châtiment là. Donc j'ai été 10 jours au lit... gastrite... affection dysentérique, voilà les noms que les médecins disaient mais nous avions du choléra à Shanghai et on avait peur de tout ce qui y ressemblait. Donc je me suis demandé si le Bon Dieu voulait de moi... mais non. Je n'étais pas encore mur pour le ciel. Les journaux vous ont peut-être déjà dit que nous avons eu cette mauvaise maladie ici. Pendant le mois d'août, il est mort 12 ou 15 européens à l'hôpital du choléra. Un peu plus dans les familles. Et les chinois ont payé un tribut bien plus fort. On dit que pendant 3 ou 4 jours, ils ont eu 200 ou 300 morts par jour. Mais il est impossible d'avoir un nombre exact. Tout autour de Shanghai, la maladie a sévi longtemps, nos Pères des paroisses chinoises donnaient plusieurs extrêmes onctions chaque jours, quelques fois cinq ou six à la suite l'une de l'autre. Il semble que c'est maintenant fini à Shanghai et que ça diminue beaucoup dans les campagnes. 
    Les sœurs de Charité à l'hôpital ont perdu une sœur, la sœur Pauline Faisais. Elle y était chargée de la cuisine - c'est une grosse charge dans un hôpital - et s'en acquittait très bien. 36 ans d'âge. 18 mois de Chine. La pauvre sœur était en cure à son office le mercredi à 11h. A 3h elle se met au lit. Dès le soir on désespérait et le samedi elle mourait. J'ai fait son service le 29 sept. C'était une de mes premières messes après ma maladie. C'est une grosse perte pour les bonnes sœurs.
    Nous avons eu aussi nos victimes. Le fr. infirmier du collège. Il était bien faible déjà, le choléra a eu beau jeu sur lui. Puis un Père italien de 64 ans, très fort, mais tout dévoué à ses 4000 chrétiens qu'il saignait à 2 heures d'ici. Le Bon Père avait donné de 60 à 80 extrêmes onctions dans le mois de septembre. Il fut pris le 27 mais continua à donner des extrêmes onctions. Le 28, il dit encore la messe à grand peine, p[ar]c[e] q[ue] c'était dimanche et pour consommer les saintes espèces. Mais déjà les chrétiens  qui connaissent bien cette maladie le regardaient  comme perdu. Ils nous l'amenèrent aussitôt après la messe, il nous arrivait à 11h¾ et mourait à 4h malgré les efforts des médecins qui ont essayé des remèdes héroïques. Ce bon Père avait été chassé par la révolution de plusieurs provinces. Il était venu se consacrer à la mission. Il meurt les armes à la main. C'est là une belle mort de missionnaires.
    Chez la m. St Dominique, deux enfants ont été prises. Toutes deux en sont revenues. L'une d'elles (11 ans) était bien à l'extrémité, condamnée par le médecin. Je crois qu'elle doit la vie aux prières faites pour elle. On tenait beaucoup à ne pas la perdre pour la réputation de la maison. 
    La mère St Dominique elle-même est malade actuellement, mais Dieu merci, elle n'a rien à voir avec le choléra. Elle est fatiguée des chaleurs, des préoccupations &... et il n'y a rien d'inquiétant. Leur maison est bien remplie, en tout plus de 350 personnes. Pendant ces mois de choléra, elles ont baptisé beaucoup d'enfants de païens à la mort, 571 en août, 602 en septembre, qui presque tous sont morts bientôt après.
    Je vous félicite de votre voyage en Suisse, mais maintenant que tous travaillent avec nouveau courage, je suis heureux d'avoir fait plaisir à Amélie avec l'encre de Chine. Elle a reçu maintenant les couleurs. Qu'elle en remercie la m. St Dominique. Payez-nous cela en prières pour la Chine à Montmartre. Que le Bon Dieu bénisse tes chers enfants. Ils me semblent bien conservés jusqu'ici, le Bon Dieu a béni tes prières. Puissent-ils rendre le courage nécessaire pour les difficultés qu'ils vont commencer à rencontrer dans la vie.
    Je vous embrasse tous bien fort.
    ton frère
    Augustin.


Lettre n°9

Lettre n°9 : Shanghai, 30 octobre 1890 :

    Ma bien chère sœur,
    Je viens te demander une bonne œuvre, je te prie d'y mettre tout ton cœur.
Nous avons ici pour consul général Mr Wagner. Ce bon monsieur nous a rendu bien des services, il a souvent mis toute son autorité et ses meilleurs soins au règlement de nos affaires et le Bon Dieu y a ajouté quelquefois souvent le succès. Nous lui devons donc de la reconnaissance.
    De plus Mr Wagner est tout spécialement bon pour moi. Je suis souvent intermédiaire entre lui et monseigneur, et j'ai moi-même bien des rapports avec lui pour les affaires de mes paroissiens. Et en tout cela j'ai trouvé chez Mr Wagner la plus grand bienveillance.
    Or Mr Wagner a ici même une nombreuse famille. Sa femme est prise d'une maladie du fois et elle est obligée de fuir nos climats. Elle va partir samedi prochain par la malle pour Paris où elle consultera les médecins et se soignera le temps nécessaire.
    Madame Wagner emmène avec elle une grande fille de l'âge de la tienne, une autre de 15 ans et son dernier fils de 8 ou 9 ans.
    Je te prie donc instamment de tâcher de les voir, le plus souvent que tu pourras. Il y a là un devoir de reconnaissance de ma part, mais aussi une bonne œuvre à faire. Cette bonne dame est très bonne mais les longs séjours que la carrière de son mari lui ont imposés en pays étrangers l'ont deshabituée de la confession. Je crains que si elle venait à mourir à Paris, elle n'ait personne auprès d'elle pour lui parler des sacrements. Les deux filles sont venues communier dimanche pour obtenir la bénédiction de Dieu sur leur voyage.
    J'ai été demander hier à Mr Wagner où descendait sa femme. Il n'y a rien encore d'assuré, ils chercheront à Paris. J'ai donné ton adresse, Mr Wagner m'a dit que sa femme irait te voir dès son arrivée. Lui-même lui écrira par le ministère des affaires étrangères où Mme Wagner ira prendre ses lettres, là on saura son adresse.
    Le P. Fournade a nos lettre par la même voie, il pourrait donc aussi l'y savoir. Si 10 ou 15 jours après la réception de cette lettre, tu n'as pas vu Mme Wagner, prie le P. Fournade de savoir son adresse et va la voir. Il y a là un bonne œuvre à faire. Cette bonne Dame est sans famille, sans parents à Paris, tu pourras lui rendre service. Que ta fille rende aux deux siennes tous ceux qu'elle pourra. Si tu fais connaissance avec elles, tu pourras y envoyer Mme Colombel et son fils, et la mère St Paul &...
    Mr Maignot nous est revenu. Il m'a fait vos commissions. Ta fille a reçu des couleurs. Tu sais ce que sont devenus tes livres, on en finit actuellement la lecture au réfectoire chez les mères. Elles t'en remercient bien.
    Adieu chère et bonne sœur, je vous embrasse tous bien fort.
    Ton frère,
    Aug. M. Colombel s.j.


Lettre n°10 : Shanghai, 31 mars 1891 :

    Ma chère sœur,
    Le bateau qui emportera cette lettre va ramener en France le Lt-Colonel Palle qui revient de Saigon avec sa femme, son fils et sa fille. C'est un de mes anciens élèves, un excellent chrétien, je suis en correspondance avec lui. Il a gardé pour moi un souvenir de bien bonne amitié et je le lui rends grandement. Il était attaché militaire du gouverneur général du Tonkin et rentre avec lui par le Salazie. Je l'ai prié de faire ta connaissance. Je crois que tu n'y trouveras que du plaisir. Il a été élevé à Metz avec les Purnot(?), les Guerquin(?). Madame Colombel sera peut-être heureuse de parler d'eux avec cet excellent colonel à Paris. Il habite rue Pauque23 (Champs-Elysées). Je pense qu'il y sera quelques jours après ma lettre.
    Adieu chère sœur, je vous embrasse tous et de tout coeur.
    Ton frère
    Augustin.


Lettre n°11

Lettre n°11 : Shanghai, 25 juin 1891 : 

    Ma bien chère sœur,
    Vous devez bien souvent parler de la Chine depuis un mois. D'ici nous avons envoyé fidèlement tous les détails de nos affaires. Le P Tournade, la mère St Paul ont pu vous tenir au courant de nos malheurs. C'est une persécution montée contre les œuvres de la Ste Enfance. Nos ennemis ont maintenant assez démasqué leurs batterie pour que nous sachions cela certainement et à la tête de cette persécution, il y a de grands mandarins. Mais ils ont confié l'exécution au peuple, et surtout à la mauvaise partie du peuple et ces exécutions dépassent de beaucoup les intentions de ceux qui les ont excités. On se demande s'il n'en sortira pas une révolte désastreuses contre les européens en général, contre les mandarins qui essaient de maintenir l'ordre, contre l'Empereur peut-être. L'Empereur vient de donner un édit en notre faveur qui est excellent. Mais jusqu'ici les mandarins ne l'ont point encore affiché et bien moins s'empressent-ils de l'exécuter. L'amiral Besnard est à Shanghai avec sa division navale. Je l'ai vu déjà 3 fois et je verrai encore. Vous connaissez sa femme je crois... C'est ici que ce pauvre monsieur a appris la mort de son fils (de 21 mois). Cet excellent homme fait tout ce qu'il peut pour nous aider.
    Malgré tout, nous sommes plein de confiance. Le Bon Dieu nous a évidemment protégés. Jusqu'ici pas une vie de perdue. C'est un gage que Dieu veut nous garder.
    La M. St Dominique a eu bien des sollicitudes. Bien des fois on a annoncé l'incendie, le pillage de sa maison. Mais plus on en parle, moins il est probable qu'on en vienne à l'exécution. Et maintenant, les précautions sont si bien prises qu'il semble impossible qu'il n'arrive aucun malheur. Cependant, priez beaucoup pour nous. Plus que jamais, mettez pour nous des cierges dans vos sanctuaires privilégiés. 
    Adieu. Je vous embrasse tous.
    Augustin
    Voici quelques timbres pour tes fils.
[la fin du feuillet est découpée pour récupérer les timbres.]


Lettre n°12 : Eglise Saint Joseph, Shanghai, 11 octobre 1892 : 

    Ma bien chère sœur, 
    Je suis bien souvent avec vous de cœur et de prières. J'espère que le Bon Dieu continue à bénir l'affaire du mariage de ta fille. Je suis fort édifié de l'esprit de foi qui vous conduit à cette affaire. Le Bon Dieu la bénira. Vous prenez le bon moyen d'assurer l'avenir, tenez toujours les yeux sur la volonté de Dieu. Lui seul a l'avenir entre les mains. J'espère que les prochaines malles me donneront des nouvelles plus complètes.
    Tu me dis, chère sœur, à plusieurs reprises que tu es souffrante... nous avançons vers la 60ne... cela seul suffit. Mais encore Dieu nous a laissé assez de santé jusqu'ici pour compter encore sur quelques années... Quelles infirmités as-tu ? Des rhumatismes sans doute ? ... Donne moi plus de détails. Ma santé à moi est bonne. J'ai quelques fois des migraines, des maux de tête, mais en somme, le Bon Dieu me ménage fort. 
    Tu sais maintenant que St Antoine de Padoue nous a exaucé. Les deux nappes d'autel sont arrivées, d'abord la petite, puis la grande. La M. Dominique les a fait monter, la petite pour l'autel de La Chapelle de congrégation où je dis la messe les jours de réunion, la grande pour le grand autel de leur chapelle où je dis la messe presque tous les jours. Elles ont servi déjà souvent. Je les reconnais aussitôt. Je suis heureux de penser que votre long travail sert à la gloire de Dieu. Merci encore. 
    J'ai reçu aussi la brochure que je demandais sur la cour chinoise, merci encore. Je vois avec plaisir qu'on commence à mieux connaître la Chine de convention qui est bien loin de la vraie. Cette vrai Chine une fois connue témoignera bien. haut en faveur de la vraie religion qui seule peut la sauver. Priez souvent pour la conversion de la Chine. Elle déterminerait celle de l'Asie... Dieu seul peut faire ce miracle. Demandons-le.
    Les journaux, les télégrammes nous ont parlé de votre choléra. Nous qui l'avons presque toujours, nous en avons été préservé d'une manière singulière. Eté horriblement chaud, sans pluie, sans orages, et pas un seul cas de choléra à l'hôpital. En même temps, le télégramme apportait aux journaux les nouvelles de votre épidémie. Ces télégrammes, tous anglais, exagéraient le choléra de Paris, battaient la caisse pour clamer l'immunité de l'Angleterre. En réalité, la France, je crois, a été peu éprouvée et vous en êtes tirés désormais. Je voyais ce matin un journal (anglais naturellement) expliquant que Paris se fournit en désinfectant pour ses rues à Londres. J4ai lu ce que les journaux disaient de vos grandes chaleurs. Ici le thermomètre montait plus haut, mais elle n'ont causé aucune épidémie.
    Je voyais qu'en Amérique des chaleurs moindres que les nôtres tuaient chevaux ou piétons. Ici rien de semblable.
    Je te remercie encore de ce que tu as fait pour Léon Hambert(?). Je me suis attaché à cet enfant, que je n'ai jamais vu, à cause de l'affection de notre père pour le sien. Ces pauvres enfants ont beaucoup perdu en perdant leur mère. Si l'aîné est à Paris, fais-lui tout le bien que tu pourras. Salue les de ma part. D'après ce que leur père me dit d'eux, il doit y avoir beaucoup de bon. Dès lors, on peut corriger ce qui est moins bon.
    Les sœurs de charité ont été éprouvées cette année. La plus ancienne des sœurs de l'hôpital est morte. Une autre fort vieille est morte à Hantcheou (?). Ce sont deux vides et il vient peu de nouvelles de France.
    Si tu vois notre vieille Constance, dis-lui que je me souviens toujours d'elle. Notre mère l'avait prise à ma naissance, elle avait près de 20 ans. Elle doit avoir plus de 75 ans. Qu'est devenu notre bon vieux curé de Crossac, Mr Guillot. Il doit être mort... en as-tu des nouvelles ? ...
    Adieu chère sœur, priez beaucoup pour moi, pour mes œuvres. Je suis chargé ici de veiller sur des âmes qui font bien peu pour leur salut. Le commerce, le plaisir, le monde font oublier leurs devoirs à nos chrétiens européens. Il faut prier beaucoup pour avoir leurs âmes au moins au lit de la mort. Aidez-moi à obtenir cette grâce pour eux.
    Que devient ton Augustin... Je suis inquiet de le voir sans occupation, sans but arrêté. Parle-moi beaucoup de lui. Je prie souvent pour lui. Dis à ton Amélie que son nom revient bien souvent dans mes prières, à la messe surtout.
    Adieu chère sœur, je vous embrasse tout bien fort.
    Ton frère Augustin.


Le pékinois 

lundi 11 octobre 2021

Le plus fort des pamphlets. L'ordre des paysans aux Etats-Généraux. 26 Février 1789. Le Coup-de-Grace. Quérimonies aux Etats-Généraux. [mai-juin-juillet ?] 1789. Rétif de la Bretonne pamphlétaire révolutionnaire ! Détails bibliographiques.


Page de titre du plus fort des pamphlets


Jean-Claude Courbin semble être le seul à ce jour à s'être penché sérieusement sur Le plus fort des pamplets. Ce pamphlet a été réimprimé en 1967 sur un exemplaire original (tirage à 500 exemplaires par les ateliers de Galli Thierry et C. à Milan, pour EDHIS, Editions d'Histoire Sociale, Réimpression de textes rares, 10, rue Vivienne, Paris 2e - réimprimé d'après l'exemplaire de la collection Michel Bernstein, Paris). A noter que le titre de cette réimpression de 1967, contrairement à l'exemplaire numérisé depuis et qui figure au catalogue Gallica de la Bibliothèque nationale de France, porte seulement la date "1789" et non "26 Février 1789".

Jean-Claude Courbin, semble-t-il, n'avait pas connaissance en 1959, de l'existence d'un opuscule intitulé : "Le Coup-de-Grace. Quérimonies aux Etats-Généraux. 1789". Cet opuscule en 80 pages n'est autre que Le plus fort des pamphlets, avec un nouveau titre et les premières pages changées. Il ne s'agit pas d'une réimpression mais d'une remise en vente des exemplaires invendus du plus fort des pamphlets avec un nouveau titre, et le premier feuillet recomposé.

Nous avons la chance d'avoir sous les yeux un exemplaire intacte du Coup-de-Grace, broché, sous sa première couverture de papier gris-bleu. Cette brochure de la plus grande rareté, composée avec les invendus du plus fort des pamphlets publié en février 1789, ne contient plus la dédicace (page 3) "Aux Manes d'un Grand Magistrat" (adressée au "Sage d'Ormesson" et à un certain "vertueux D* G** ! uni avec d'Ormesson par les sentimens"). Le Coup-de-Grace ne contient plus la table des matières qui donnait les titres des différents chapitres (Demandes aux Etats-Généraux, Très-humbles Remontrances au Public, Suite des Demandes, Par Tête, Récapitulation, Au Lecteur, Peroraison, Cour plénière). Enfin, dans le Coup-de-Grace, le feuillet contenant les pages (5) et 6 a été recomposé entièrement. En haut de la page (5) et comme titre on trouve dans le Coup-de-Grace : QUERIMONIES AUX ETATS-GENERAUX. Tandis que Le plus fort des pamphlets présentait page 5 ce titre : DEMANDES AUX ETATS-GENERAUX. En exergue du Coup-de-Grace page (5) on lit : Quo usque, Catilina.... [« Quo usque tandem, Catilina, abutere patientia nostra ? » est une expression latine tirée de la première des quatre Catilinaires de Marcus Tullius Cicéron. Elle signifie « Jusques à quand enfin, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? »]. La page 6 du Coup-de-Grace contient une erreur typographique grossière : la date de la révolution suédoise est imprimée 1792 au lieu de 1772 (date correcte qui se trouve bien imprimée dans Le plus fort des pamphlets. Tout le reste du Coup-de-Grace (page 7 jusqu'à la fin page 80) est du tirage de février provenant du plus fort des pamphlets.

Le plus fort des pamphlets est publié fin février 1789 comme l'indique explicitement la page de titre et la datation dans le texte. Le Coup-de-Grace n'est plus daté mais a été remis en circulation après la réunion des Etats-Généraux (après le 27 avril 1789). Il est probable que cette brochure a été remise en vente avec les modifications expliquées plus haut entre mai et juin 1789, en tous cas avant le 14 juillet 1789.

Le plus fort des pamphlets est disponible en reproduction de l'original sur le site Gallica (LIEN). Nous donnons ci-dessous la page de titre et les pages (5) et 6 du Coup-de-Grace comparées aux pages 3, 4, 5 et 6 du plus fort des pamphlets.



Page de titre.

Collection Bertrand Hugonnard-roche | Librairie L'amour qui bouquine

Octobre 2021




Page 3 et 4 du plus fort des pamphlets
Ces pages n'existent plus dans Le Coup-de-Grace.





Page 5 et 6 du plus fort des pamphlets



Page (5) et 6 du Coup-de-Grace.


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Nous donnons ci-dessous l''article publié par Jean-Claude Courbin dans le Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire n°3 de 1960.

Pierre Testud, le plus grand spécialiste actuel de l'œuvre de Rétif de la Bretonne, nous a confirmé récemment que Jean-Claude Courbin avait bien raison de voir dans Le Plus fort des pamphlets un condensé du Thesmographe, ouvrage qui n'était pas prêt lors de l'ouverture des États généraux en avril 1789. La brochure était destinée à diffuser immédiatement les propositions de Rétif (elle est prête le 26 février). Pierre Testud poursuit en précisant qu'il s'avère que Le Coup de grâce est un texte très rare. La BnF ne le possède pas (et Jean-Claude Courbin en ignore l'existence). Il n'en n'a pas trouvé non plus mention dans les catalogues américains consultés. Il est en revanche à la British Library (Londres), relié avec Le Plus fort des pamphlets. Cette reprise, diffusée probablement en juin 1789, fut sans doute motivée par le souci de relancer un texte qui n'avait pas eu un écho suffisant. Il est possible que cette seconde édition (remise en vente) ait été faite à l'initiative de Cordier (l'imprimeur du Plus fort des pamphlets), car Rétif n'en parle nulle part.

Un très grand merci à Pierre Testud pour les échanges fructueux que nous avons eu au sujet de ce pamphlet. Bien d'autres éléments pourront venir s'ajouter et compléter l'historique de la publication de ce pamphlet révolutionnaire du plus grand intérêt. Les idées réformatrices de Rétif s'y trouvent condensées en peu de pages et publiées à une période propice aux changements politiques et sociaux. Si Rétif lui-même n'aura bénéficié d'aucun écho directe parmi les représentants et acteurs de la révolution française, il pourrait néanmoins se féliciter d'avoir eu très tôt des idées novatrices reprises par d'autres avec postérité.

Bertrand Hugonnard-Roche


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 " LE PLUS FORT DES PAMPHLETS "

un ouvrage peu connu de Rétif


"Le plus fort des pamphlets. - L'ordre des paysans aux Etats-Généraux. - Noillac, 26 février 1789", tel est le titre d'un très rare opuscule, de 80 pp. in-8°, l'un de ses innombrables libelles qui se mirent à fourmiller à la veille de la réunion des Etats-Généraux, comme en fait foi le passage suivant, extrait justement de l'une de ces publications :

"Il est incroyable combien l'événement des Etats-Généraux a fait naître d'ouvrages en tout genre. On les fait aussi vite que les gaufres au Palais-Royal. Depuis plus de six mois, il sort, chaque matin, une multitude de brochures, qu'on peut partager en trois classes. Les unes qui instruisent solidement, les autres qui mêlent l'utile et l'agréable, et celles de la dernière espèce, dont il ne reste aucune idée : tel qui ne sait pas écrire, prend hardiment la plume, et se trouve lui-même très étonné de se voir arrivé à la fin d'une page... ... Tout le monde ici, jusqu'au plus simple artisan, veut être au courant des pamphlets" (1).

L'effervescence étant dans tous les esprits ; tout ce qui pendant des siècles, avait été considéré comme dogmes intangibles s'effondrait, tout était remis en question. Et alors, chacun d'aller de sa suggestion, chacun de se croire le génie désigné par la providence pour apporter les nécessaires réformes de l'état.

Rétif, avec sa réformomanie - le mot est de lui, ce qui semblerait montrer qu'il ne se prenait pas complètement au sérieux, contrairement à ce que pensait Tabarant, Rétif donc ne devait certes pas échapper à l'entrainement général.

Il avait alors en chantier le Thesmographe, qu'il avait, dit-il (2) composé en 1788 ; "en finissant les Nuits de Paris". Cependant pour des raisons qui nous sont mal connues, le Thesmographe ne fut pas prêt en temps utile, c'est-à-dire avant le 27 avril 1789, date de la convocation des Etats-Généraux ; et, imprimé en 1789 (3), il ne devait paraître en librairie qu'en janvier 1790, précise Tabarant, qui toutefois n'indique pas ses sources (4).

Notre Nicolas nous dit d'ailleurs lui-même : "Quant à nos dispositions, relativement aux affaires publiques, elles sont connues : nous venons de les consigner dans le Thesmographe, Ouvrage que nous publions actuellement, et qui ne paraît un peu décousu que par la raison que l'impression ayant commencé en novembre 1788, et n'ayant fini qu'en Novembre 1789, les événements, qui ont changé pendant la rédaction, ont nécessité une incohérence de plan et d'exécution (5).

Comment alors faire parvenir dans un délai rapide sa pensée jusqu'à MM. les députés aux Etats-Généraux ? Comment nourrir ce secret espoir, cette grande fierté, de voir sa réformomanie prise au sérieux par ceux qui allaient bientôt détenir le pouvoir, puis, qui sait, peut-être même appliqué par eux ?

Le pamphlet était alors le mode de transmission le plus rapide des voeux pieux et opinions. Peu important, ne nécessitant pas de grosses mises de fonds, cette formule abrégée au ton incisif, dut certainement séduire notre homme. C'est pourquoi il faut considérer "le plus fort des pamphlets" comme une sorte de premier jet abrégé du Thesmographe, comme un ballon d'essai, qu'il faut rendre à Rétif, quoiqu'en dise Tabarant, qui écrit que "Paul Lacroix attribue légèrement à Rétif un autre factum, le plus fort des pamphlets l'ordre des paysans aux Etats-Généraux..." (6). Légèrement, peut-être, car il n'avait pu le lire (7), mais avec raison tout de même.

La comparaison suivante lèvera tous les doutes à ce sujet :


Est-il besoin de continuer plus avant cette comparaison ? J'ajouterai simplement encore que tant dans le pamphlet que dans le Thesmographe, on nous propose la mariage des prêtres, la cessation du monachisme, l'établissement du divorce légal, l'interdiction des carrosses dans les villes, l'institution d'une cour-plénière, les deux ouvrages s'achevant identiquement par une péroraison. En bref, on retrouve, dans le pamphlet, tous les thèmes chers à Rétif et familiers à ses lecteurs.

Le pamphlet se clôt sur l'extraordinaire exclamation que voici : et ce n'est pas un lâche, qui écrit cela !" exclamation ô combien savoureuse, pour qui sait à quel point notre homme était trembleur... Celui qui "n'était pas un lâche" s'était d'ailleurs bien garder de signer son libelle, et se retranchait derrière un prudent anagramme, Noillac-(Nicolas), "originaire du Val-du-puits en Paillaux (à rapprocher du Vaux du Puits du Paysan perverti et de Monsieur Nicolas), Diocèse d'Autun, et du présent Laboureur, retiré par vieillesse et infirmité, m'occupant à faire du tricot, Bute St-Roch, ce 26 février 1789" (ici on reconnait le ton facétieux de la mystification, fréquent chez Rétif, et que l'on retrouve dans les diatribes de la découverte australe, par exemple).

Disons enfin que l'hypothèse d'un plagiat du Thesmographe ne saurait se soutenir, le pamphlet ayant paru presque un an avant cet ouvrage.

Il y aurait bien encore une autre possibilité, c'est que Rétif aurait pu plagier, en faisant son Thesmographe, le pamphlet, lequel ne lui appartiendrait pas. Mais l'évidence interne, c'est-à-dire l'examen du texte du pamphlet lui-même, s'oppose aussi fortement que possible à cette hypothèse.

Ouvrons à présent une parenthèse pour dire quelques mots du Thesmographe, l'un des livres les moins connus de notre auteur. Ouvrage savoureux par bien des côtés : le bouledogue, par exemple, cette "criticofarce" (comme disait Rétif), peinture peut-être un peu outrée des démêlés de Rétif avec son propriétaire (thème très parisien). Cette comédie a le mérite de nous introduire dans le milieu des locataires de la petite bourgeoisie parisienne du XVIIIe siècle. On y rencontre les deux filles de Rétif, le gendre de celui-ci, le fameux Augé (dont Nicolas semble avoir eu une peur bleue) et d'autres personnes aux noms extraordinaires, tels que la servante Noirâme-Regard-faux, la famille Rouelledeveau, Maître Tirelire, et le commis Lempaillé.

A propos de la peur que Rétif avait de son gendre, celle-ci lui a inspiré, dans ses vues présentées à l'Assemblée Nationale, cette notation d'une naïveté et d'une puérilité savoureuses : "Si un Coupable tel que l'Echiné se trouvait surpris en flagrant délit, calomniant, déclarer, que son Père ou Beaupère le pourrait faire saisir, et bâtoner à l'heure-même, attendu l'atrocité de l'action ; sauf à en répondre ensuite pardevant les Jurés" (8). C'est presque du Molière.

Bien d'autres choses serait à citer de cet ouvrage, en particulier nombre de vues alors prophétiques, et qui se son réalisées depuis, ne serait-ce que le vote des femmes, le divorce légal, et les coopératives ouvrières de production.

Malheureusement pour le pauvre Nicolas, ses rêveries, comme il s'y attendait d'ailleurs un peu, car il ne se faisait guère d'illusions, ne s'imposèrent pas plus aux représentants des Etats-Généraux qu'au public, et pamphlet comme Thesmographe demeurent aussi obscurs et invendus que l'Andrographe, prophète annonciateur pourtant, et avec quelle lucidité, des communes du peuple de 1960 (9).

C'est en effet toute la doctrine du matérialisme historique, que nous trouvons éparse dans les pages des Nuits de Paris, dans ses graphes, dans sa Filosophie, etc... Nous ne l'aimerions pas moins, tout en disant cependant avec Fernand Fleuret : "Allez, Monsieur Nicolas, vous être un vilain...."

J.-C. COURBIN.

Nota. - Le pamphlet comporte de nombreuses allusions au Vicomte de T.-R. (Toustain-Richebourg), ami de Rétif. Dans Monsieur-Nicolas, Restif en parle beaucoup, et qualifie notamment la religion de "bêtise à la Toustain-Richebourg".

(1) Anecdotes piquantes relatives aux Etats-Généraux, 1789, pamphlet anonyme de 26 pages.

(2) Thesmographe, p. 586.

(3) Monsieur Nicolas, XIe partie, p. 3132.

(4) Le vrai visage de Rétif de la Bretonne, p. 351.

(5) Nuits de Paris, XVe partie, p. 207.

(6) Le vrai visage de Rétif de la Bretonne, p. 342.

(7) Lacroix, p. 342

(8) Thesmographe, p. 504.

(9) Voyez cette exclamation, à la fois orgueilleuse et désabusée, à la page 8 du pamphlet : "Hâ ! qu'il serait une belle (constitution) à vous proposer ! celle de la confraternité générale, telle que l'a tracée un rêveur à la Saint-Pierre, dans un ouvrage obscur, intitulé l'antrhopographe...". Le thesmographe contient d'ailleurs une note similaire, p. 586 : "L'Andrographe, est un plan complet de réformation, dont j'ose, illustres et inviolables concitoyens, vous recommander la lecture ! Hélas ! je n'ai jamais aspiré au bonheur de la voir réaliser, si ce n'est dans ces temps de régénérations. Hâ ! si on le voulait ! que de peines épargnées ! quelle heureuse confraternité se trouverait tout à coup établie parmi les Hommes !... O Législateur, je le répète, daignes lire l'Anthropographe !" (Le Saint-Pierre est l'abbé de Saint-Pierre, auteur de l'idyllique "projet de paix perpétuelle".)

lundi 20 septembre 2021

Eclaircissements autour d'une supercherie bibliophilique curiosa : les eaux-fortes de Pol Vexio (1947) pour les Mémoires d'une chanteuse allemande retirées par un amateur ...

Le 17 août dernier nous publiions un billet intitulé : 

Une mystérieuse suite de 13 cuivres inédites gravés en 1929 par un peintre en vogue et tirés en 1969 à 45 exemplaires. Quel artiste ?


Depuis cette date nous avons investigué et nous avons fini par trouver d'où provenait cette suite de gravures libres. Ou tout au moins nous savons qui les a fait et pour quel livre elles ont été exécutée.

Merci à un bibliophile qui se reconnaîtra et nous a mis sur la piste. En fait ces illustrations proviennent d'un ouvrage intitulé Mémoires d'une chanteuse [Mémoires d'une chanteuse allemande]. Traduction complète de Memoiren einer Saengerin (Altona 1862-1870) ou Mémoires de la célèbre Cantatrice Allemande Wilhelmine Schroeder-Devrient. Ce volume de format grand in-4 (28,5 x 23 cm) a été publié sous la rubrique anonymisée "Aux trois cents Disciples d'Esculape". La couverture est imprimée en rouge et noir et sur la page de titre on lit la date en chiffres romains : MCMXLVII pour 1947. La justification du tirage indique que cet ouvrage a été tiré à 300 exemplaires tous sur vélin de Rives et répartis en 21 exemplaires contenant 1 dessin original, une suite refusée, une suite complète des gravures et un état terminé des gravures dans le texte (qui sont en réalité des hors-texte mais imprimés en même temps que le texte - en regard) et 279 exemplaires contenant l'état définitif des gravures dans le texte (qui sont en réalité des hors-texte mais imprimés en même temps que le texte - en regard) et une suite refusée. Il est indiqué que cet ouvrage a été imprimé aux dépens des "trois-cents Disciples d'Esculape" et que les exemplaires n'ont pas été mis dans le commerce. La page de titre est imprimée en rouge et noir. Le texte est justifié 20 x 14,5 cm environ et est d'une police assez petite. Le volume contient 166 pages y compris les hors-texte qui comptent dans la pagination.



















Epreuve du tirage original en sépia de 1947

 

Epreuve du retirage (cotonneuse voire très nuageuse de piètre qualité)



Frontispice original de 1947 tiré en couleurs.


A propos des illustrations, on compte un frontispice tiré en couleurs et 14 gravures hors-texte tirées en bistre (nous avons pu constater qu'il existe aussi des exemplaires avec les figures tirées en noir), se trouve ensuite une série de 6 gravures libres (plus libres que les autres - suite refusée), soit un total de 21 gravures tirées d'après des cuivres (cuvette bien visible). Dutel dans sa Bibliographie des ouvrages érotiques publiés clandestinement en français entre 1920 et 1970 (n°1950) indique que les gravures sont en sépia et signées Pol Vexio. Les gravures sont signées Pol Vexio y compris les plus libres. Quelques unes ne sont pas signées ou alors on ne parvient pas à voir la signature dans la composition. Voici donc ce qu'on pouvait dire de cet ouvrage. Voir photographies des illustrations et de la page de titre qui illustrent ce billet.

Revenons-en maintenant à la fameuse suite de 13 cuivres inédits que nous avions publié intégralement le 17 août dernier (LIEN). Annoncés gravés en 1929 et inédits ... par un peintre en vogue ... imprimés en 1969 ... et tirés à 45 exemplaires. Comme nous l'avions signalé cette justification placée en tête des 13 tirages est manuscrite, écrite au stylo bille (vu à la loupe). Au final, on peut dire que le tirage de ces 13 cuivres libres tient plus de la supercherie bibliophilique que d'une démarche artistique. Il est donc évident maintenant que ces 13 cuivres sont des retirages (partiels - 13 cuivres sur les 21 que compte l'ouvrage imprimé en 1947). Des retirages d'après les cuivres originaux (cela ne fait aucun doute), cuivres probablement rescapés depuis 1947 et utilisés par un pressier peu habile ou peu méticuleux car le tirage de 1969 (si le retirage date bien de 1969 ... rien n'est moins sûr) est d'assez piètre qualité. Les compositions de Pol Vixio nettes et précises dans le tirage de 1947 apparaissent cotonneuses voire nuageuses dans ce retirage plus récent. Qui ? Quo ? Aucune idée de qui a fait ce retirage partiel de 13 des 21 cuivres originaux de 1947. Sans doute un amateur de curiosa qui aura retrouvé les 13 cuivres en question. A noter que nous avons retrouvé un autre exemplaire de cette suite, coloriée à l'aquarelle cette fois (exemplaire unique ? exemplaire d'amateur ? tirage spécial à quelques exemplaires ?). Si le tirage a bien été limité à 45 exemplaires pour ce retirage, on peut supposer quelques rares exemplaires ont eu les honneurs de la mise en couleurs. Combien ? très difficile de le savoir.

En résumé, cette suite de 13 cuivres libres, soit disant inédits et datant de 1929 et imprimés en 1969, relève de la supercherie et rien de ce qui est annoncé ne semble vrai à l'exception peut-être du chiffre du tirage qui paraît plausible.

Concernant l'artiste Pol Vexio (qu'on trouve aussi orthographié Paul Vexiau) on trouve assez peu d'informations sur lui sinon qu'il fut un commensal de Montmartre dans les années 1930. Son style a beaucoup varié selon ses travaux (estampes, publicités, illustrations). Il apparaît évident que Pol Vexio s'est largement inspiré pour ses compositions érotiques d'autres artistes tant du XIXe siècle que des premières décennies du XXe siècle. On citera parmi ses influences évidentes : André Collot, Achille Devéria, Umberto Brunelleschi ou encore Paul-Emile Bécat. Nous sommes preneur de toute information précise à propos de Pol Vexio.

Conclusion : toujours se méfier des justifications manuscrites d'ouvrages rares ou désignés comme tel avec moult détails ... en réalité, ici, cela cache une toute autre histoire bibliophilique.

Bertrand Hugonnard-Roche
Bibliomane moderne

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