lundi 18 mars 2024
Les bouquinistes et les bouquineurs pris sur le vif. Photographie sur plaque de verre (négatif positivé numériquement). Vers 1935-1940 ?
dimanche 19 octobre 2008
Quelques silhouettes des quais par Charles Dodeman (1920) - Première partie
On a rencontré, au quai Conti, pendant de longues années, Paul Lacroix (le Bibliophile Jacob), l'Académicien Xavier Marmier qui ne pouvait supporter que ses œuvres traînassent dans les boîtes, l'avocat Fontaine, personnage légendaire, qui recherchait les discours académiques et racontait aux bouquinistes des historiettes interminables. C'était un causeur intarissable et spirituel.
M. Bobin, ancien chef de bureau au Ministère de la Guerre, connaisseur impeccable en bibliophilie, qui, à force de patientes recherches, avait ramassé dans les boîtes des quais une collection remarquable de livres rares.
Ils ont disparu, en même temps que les bibliopoles dont ils étaient les visiteurs assidus.
Ils ont été rejoints dans l'Au-delà par M. Couderc, conservateur à la bibliothèque nationale, M. Remy de Gourmont, Homme de Lettres et M. Jules Clarétie, auteur d'un article humoristique sur les "Amis des livres" et dans lequel il assure avoir entendu de la bouche d'un bibliophile "qu'un livre bien relié ne devait pas pouvoir s'ouvrir, qu'il était fait non pour être lu, mais pour être collectionné".
Auprès de M. Paul Lacombe, collectionneur des impressions exécutées à Paris, voici M. Eugène Le Senne, Président de la Société d'Iconographie parisienne, vice-président de la Société Archéologique du Vieux-Montmartre. Fréquente les quais depuis quarante ans. S'est attaché particulièrement à recueillir les livres imprimés ou manuscrits et les estampes se rapportant à l'histoire de Paris et de ses faubourgs. Il a réuni ainsi une bibliothèque de quinze mille volumes. Possède toutes les éditions de Brice et de Piganiol de La Force ; les Jaillot, Sauval, du Bréal, Lobineau, Leboeuf, d'Argenville, la plupart des Corrozet, les historiens de Paris des XVIIe, XVIIIe, XIXe et XXe siècles. A ce que MM. les collectionneurs nomment "la belle époque des quais" y a ramassé des quantités de pièces rares, anciennes et modernes sur les corporations, les églises, les couvents, les réjouissances publiques de la cité parisienne. Son lorgnon replié à son oeil droit, sa canne sous son bras gauche, il feuillette de cette main, avec dextérité. "J'ai ça ! Je n'ai pas ça !" S'il ne trouve rien, il soupire ; s'il déniche une merveille, il soupire encore. "Enfin, c'est toujours ça !" Il s'en va alerte, jeune, éternel.
M. Edgar Mareuse dont la collection de plans de Paris est la première du monde.
M. Lucien Gillet, collaborateur d'Alphand pour la construction de la rue du Caire, à l'exposition, fondateur de la Société d'archéologie du VIIe arrondissement. Il possède sept mille ouvrages sur Paris et plus de trois mille estampes et gravures.
M. Le Bas qui recueille tout ce qui se rapporte au sol de Paris et qui prépare un plan de Paris pendant la Commune.
M. Charles Normand, l'éternel voyageur. Il court les quais, un détective et une jumelle en bandoullière, tandis qu'une musette gonflée de brochures, de cartes, de plans, de documents, encombre ses flancs. Le feutre relevé, ses longs cheveux flottants, les yeux perdus dans un monde qui doit être celui du passé, car il est président des Amis des monuments parisiens, il semble être le découvreur de Paris par excellence. Il ne lui manque plus qu'un alpenstock (2) . Signe particulier : paie un sol la monnaie, et, quatre sols, au maximum, le crâne que lui rapporte un terrassier.
Il y a une collection parisienne de premier ordre ; ainsi que M. Blondel, lequel possède trente-huit mille pièces sur Paris et M. Hartmann qui en a quatre-vingt dix mille !
Mais ôtons notre chapeau ! Voici venir un bouquineur que, pendant cinquante ans, ni le froid, ni la pluie, ni le soleil, n'ont jamais pu arrêter dans sa chasse au bibelot et au bouquin.
Depuis cinquante ans - et la silhouette n'a jamais varié - on aperçoit d'abord dans le lointain un gibus démesurément élevé, avec une attitude légèrement penchée en avant, un peu semblable à celle de la tour de Pise. Ce gibus exécute, par instants, des quarts de conversion ; il disparait dans une boîte, pour réapparaître un quart d'heure après. Il se rapproche petit à petit. Alors, il prend des teintes jaunâtres, de nombreux hivers ayant pleuré sur lui. Au bout d'un peu de temps, on remarque, sous ce chapeau, un col encerclé d'une petite cravate noire nouée de travers, et une redingote verdie par l'âge. Cette redingote a deux longs bras. Au bout de ces bras, pendent, au moyen d'une sangle, deux serviettes bourrées de bibelots et de brochures.
Cela vient à vous. Alors, vous voyez une longue figure entièrement rasée, un long nez de rat et des yeux gris, fins, railleurs, spirituels, profonds, dont le regard est souligné par un sourire non moins fin, non moins railleur, non moins spirituel...
Cet ensemble a nom M. de Sacy.
M. de Sacy, est selon la promesse du sourire et la révélation du regard, caustique et fin. Il connait le Tout-Paris sur le bout du doigt, avec la situation, les mérites de chacun et l'évènement principal de chacune de ces existences. Son éclectisme va de l'incunable à la brochure de deux sous, pourvu que le premier ne soit pas trop cher et que celle-ci soit relevée d'une gousse de piquant. Il est marchandeur comme un Arménien et, lorsque vous avez cédé une fois, vous êtes perdu. Il prend le livre. - Combien ? - Cinq francs. - Vous n'êtes pas fou ? - Mais non ! Vous le savez bien, cette édition... - Ah ! canaille !... Que vous êtes voleur ! Et sans lâcher le volume, il se met à parler de choses et d'autres. Puis le marchandage reprend ; puis la causerie ; puis le prix est à nouveau sur le tapis. Et quand il a réussi : - "Ma foi ! Je ne sais pas trop pourquoi je vous achète ça !" Il introduit l'objet dans un des serviettes et, tout en la ressanglant, il grogne : "J'ai payé ça horriblement cher !... Vous êtes une grosse canaille !... Allons, adieu et bonne chance !... A propos ?... Combien d'enfants ?" - C'est sa marotte... Et il s'en va, le gibus en avant, le torse ployé sous le poids de ses acquisitions, jusqu'à ce qu'enfin sa silhouette curieuse s'éteigne dans quelque boîte lointaine. (...)
En voilà assez pour ce dimanche,
gardons quelques traits pour la prochaine fois,
Amitiés dominicales,
Bertrand
(2) Alpenstock : bâton pointu et ferré anciennement utilisé par les montagnards alpins.
dimanche 28 septembre 2008
Le bibliomane bouquiniste en lithographie (1840)

Message court. Plaisir des yeux.
C’est encore une image que je vous offre aujourd’hui. Petite histoire. J’ai rencontré cette belle lithographie coloriée chez un ami libraire. J’ai eu beau le travailler au corps pour qu’il me la cède pour ma collection personnelle… rien n’y a fait. Je lui ai demandé l’autorisation de pendre quelques clichés pour mémoire, ce qu’il a accepté avec plaisir.
La lithographie étant sous verre et encadrée, il m’a été difficile d’obtenir, au coin d’une rue, et sans préparation, une photographie de qualité. J’ai par ailleurs oublié de noter les détails du texte imprimé de cette gravure (erreur fatale que j’essaierai de réparer lors de mon prochain passage dans sa boutique). On peut lire malgré tout que la lithographie est signée VILLAIN. Elle porte par ailleurs en haut à droite le numéro 13. Ce qui est imprimé en bas est illisible sur mes clichés (on peut y lire seulement quelques mots dont « Boulevard Montmartre »).
D’après les dates d’activité du lithographe François Le Villain, cette lithographie peut dater des années 1830 à 1840. Le cadre est postérieur. Je n’avais jamais vu cette lithographie avant, elle mesure de mémoire environ 40 x 25 cm et était imprimée sur blanc. On lit imprimé au bas :
LE BOUQUINISTE.
Ah ! je la tiens que je suis aise !
Oui c’est la bonne édition
Car voilà, page neuf et treize,
Les deux fautes d’impression
Qui ne sont pas dans la mauvaise.
C’est amusant de constater que celui que nous appellerions aujourd’hui bibliomane est dénommé ici bouquiniste, terme réservé normalement à la catégorie de personnes qui vend des livres.
En espérant revoir un jour cette lithographie.
Amitiés, Bertrand
samedi 27 septembre 2008
Restons sur les quais : La gent bouquinière. Esquisse parisienne (1876)
Chers toqués ! Chers lucides ! Chers extra-lucides ! Si d’aventures lorsque vous allez à pieds dans une salle des ventes pour y acquérir un beau livre depuis longtemps convoité vous manquez de vous faire renverser au premier feu rouge par une automobile… c’est normal ! Si la nuit vous ne comptez pas les moutons mais plutôt vos Petites Républiques elzéviriennes en maroquin du levant… rien de grave ! Si votre épouse vous reprend parce que vous ne l’écoutez pas toujours avec l’attention due à son rang (d’épouse… et/ou de femme…), parce que vous pensiez simplement à un livre dernièrement chipé aux enchères en salle par votre ennemi juré bibliophilique (vous aurez sa peau un jour, c’est sûr ! … pas d’affolement ! Si vous plongez irrémédiablement le nez au fin fond d’un vieux livre pour en humer la substantifique moelle aux senteurs de vieilles cheminées antiques … n’ayez aucune crainte ! Enfin, si, pris d’un accès fiévreux, dans les lignes proposées ci-dessous vous vous retrouvez un peu, beaucoup, jusqu’à la folie, avec un siècle d’écart tout de même, alors vous en êtes ! C’est certain. De bibliophile ou de bibliomane je ne saurais trop vous dire de quel mal incurable vous êtes atteint, je ne dirai que deux mots : Trop tard !
« (1) O vous, qui possédez l’art de vous promener au milieu de tout ce brouhaha de Paris, parmi cette multitude bigarrée, affairée et distraite qui se meut, va, vient, marche, court et flâne dans les rues, le nez en l’air, l’oreille au vent ; avez-vous remarqué souvent l’attitude particulière, inquiète et absorbée de certains hommes à l’œil fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les autres sans crier gare, et qui semblent suivre, comme dans un rêve, leurs pas trop hâtifs qui les devancent ? Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines ; Paris pour eux est un vaste livre rempli de documents intéressants. Ils se plaisent à en relever les annotations et à en compter les culs-de-lampe, et les quais forment la marge qu’ils parcourent pieusement.
Viennent-ils de Bercy ou d’Auteuil, de Montmartre ou du Panthéon, sans mot d’ordre, mus par la même passion, ayant au cœur le même désir, tous se dirigent, l’imagination irradiée, âpres à la curée, vers l’espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le pont Saint-Michel et le pont Royal. Ils forment sans se connaître une race à part, dont l’idiome singulier, les mœurs étranges, les aptitudes et les goûts fantastiques ont quelquefois tenté la plume des humoristes. Leur vie, c’est un bouquin : et s’ils entrevoient un monde meilleur, un éden délicieux, ils ne peuvent se le figurer sans des parterres d’elzevirs, des massifs d’incunables, des montagnes d’in-folios et des parcs ombragés de feuilles manuscrites. Ils déjeunent le matin à la hâte entre un catalogue et leur dernière trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des jouvenceaux en bonne fortune, ils partent le pied léger, le cœur battant d’une sainte émotion, inquiets de savoir si la maîtresse qu’ils conquerront sera blonde ou brune, s’ils dénicheront, rarae aves, un Alde ou un Estienne. – Arrivés au but de leurs jouissances sur les doctes parapets, ils se préparent à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent leurs chapeaux, donnent du jeu de la manche, entr’ouvrent leurs poches mystérieuses et profondes, et commencent. – Qu’il vente, qu’il pleuve ou que le soleil dissolve le bitume, comme ces fakirs de l’Inde qui se tiennent sur un pied, ils vont piano, pianissimo, toujours debout, l’œil plongé dans des cases, scrutant les livres jusque dans l’âme. – Paris les enveloppe dans son grand bourdonnement, les femmes en passant les frôlent avec un froufrou soyeux ; impassibles, noyés dans un océan de voluptés, ces chiffonniers de la science revivent tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent : C’est la gent bouquinière !
De midi à six heures en été, de deux à quatre en hiver, ils sont là, à leur poste de joie, sur le qui-vive, le sourire aux lèvres, l’œil vif et perçant, la main en avant obéissant au regard. Ils se chuchotent à eux-mêmes des phrases intraductibles, ils paginent fiévreusement un volume, le replacent, plongent de nouveau leur mains noires de poussière dans un casier qui est tout un monde, et, respirant avec délices l’odeur du vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des cartons pourris, ils reconstituent des yeux entre les nervures usées des bouquins qu’ils dévorent, les titres dédorés, abrégés, effacés dont ces pauvres déshérités semblent ne vouloir plus se parer.
L’étalagiste, lazzarone parisien, assis comme un missionnaire sur un siège ressemelé, considère d’un air bienveillant tous ces pionniers de sa marchandise ; le bouquiniste est quelquefois issu du bouquinier, et il se complaît à voir la figure mobile de ses habitués ; il les regarde lentement défiler, s’arrêter indécis et s’arracher avec peine du capharnaüm de ses boîtes ; il les compte, remarque les absents, bavarde avec ces messieurs, et, si l’un de ces bibliophobes avec un signe particulier l’appelle pour payer le bouquin qu’il vient d’exhumer, l’étalagiste accourt, la main à son gousset, affable, empressé ; il voit presque partir avec regret l’élu du chercheur qui le lui marchande, il félicite l’acquéreur, remet en ordre ses caisses bousculées par la passion de la recherche, puis il retourne à son siège d’où il examine son pauvre étalage qui s’étend au loin, semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau.
Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d’opinions dans cette race bouquinante ! chacun a son dada, sa marotte, son but ; chacun défriche son siècle de prédilection, depuis l’helléniste jusqu’au romantique ; - pour ce dernier : les Renduel, les Barba, les Desessart, les Lecou ; pour d’autres : les Barbin, les Courbé, les Guillaume de Luynes, les De Sercy ; pour les piocheurs : les outils de travail, quels que soient la date de l’édition ou le nom du libraire, et pour les ambitieux enfin, les éditions de Vérard, les Molière aux armes de Louis XIV, les contes de La Fontaine, édition dite des fermiers généraux, et les bibles interfoliées de billets de banque, comme celle que légua jadis le marquis de Chalabre à Mlle Mars. Mais, pour arriver à satisfaire ces pia desiderata, il leur faudra soulever des collines d’in-12 ou d’in-8, empiler Capefigue sur l’Annuaire des longitudes, rejeter des monceaux d’Années chrétiennes et de Géographies de Malte-Brun, retomber à chaque pas sur l’Almanach des muses ou les Spectacles de la nature de Pluche et voir enfin surgir le Manuel du parfait fumiste à côté de l’Archi-monarquéide de Gagne. Quoi qu’il en soit , l’espoir guide ces vaillants chercheurs, rien n’ébranle leur robuste foi, ils passent au travers les séries les plus complètes de la Revu des deux mondes, sautant à pieds joints par-dessus les Cours de littérature de Laharpe, franchissent Anquetil et son histoire, Napoléon Landais et son dictionnaire, Sainte-Foix et ses Essais sur Paris ; ils avancent malgré tous les obstacles, et s’ils rentrent les poches vides, l’abattement et le désespoir ne les accompagnent pas au logis. Par contre, s’ils mettent la main, les veinards ! sur l’unique cheveu de l’occasion, s’ils peuvent déterrer le merle blanc de leurs rêves, ils exultent comme Archimède lâchant son Eureka, et l’immense bonheur qui emplit tout leur être les dédommage amplement des passées. Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou découvert ! de quelles larmes de reconnaissance il est arrosé ! Harpagon, serrant précieusement sa cassette contre son cœur, n’eut jamais d’expression de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille. « Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui-même, tu vas oublier ton existence errante, les injures du temps et ta misère passée, viens ; tu auras la meilleure place à mon foyer, dans la noble famille dont tu es digne, entre tes frères chéris ; le fastueux maroquin et l’odorant cuir de Russie seront fiers de t’avoir pour voisin, car tu seras débarbouillé, lavé, encollé, habillé ; viens, tu es des miens et je te bénis pour toute la tendresse que tu me causes. »
O vous, qui passez sur les quais de Paris, admirez ces heureux qui bouquinent, bouquinent, bouquinent : C’est la gent bouquinière !
(1) Article non signé, paru en 1876 dans le Conseiller du bibliophile de Camille Grellet. (p. 49-52). La date exacte de parution est le 15 mai 1876 et l’auteur de cet article est donné dans la table à la fin du recueil paru en livraisons (le sommaire générale manque souvent à cette revue déjà passablement rare). L’auteur n’est autre qu’Octave Uzanne à ses débuts de littérateur bibliophile parisien, il avait seulement 25 ans.
Pour évocation conforme,
Bertrand