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vendredi 28 novembre 2008

Des livres, des livres ! Encore des livres ! Toujours des livres ! Rien que des livres !




Des livres, des livres ! Encore des livres ! Toujours des livres ! Rien que des livres !
Mais il faut raison garder…

« O vous, qui ambitionnez ce titre chatouilleux de bibliophile, ou qui, plus modeste, osez simplement vous dire ami des livres, ne soyez jamais de ceux qui ont l’outrecuidance ou l’ingénuité de croire que, pour mériter ces noms, il suffit d’alléguer avoir beaucoup de livres. »

Du Laurens ou Du Lorens, Satyre contre les demy-sçavans.
(Voy. Var. Bibliogr., par Ed. Tricotel. 1863, in-12, p. 292.) (1)



Je vous laisse ce soir sur cette sentence. Reposez bien sur vos deux oreilles, comptez et recomptez vos maroquins rouges et vos Elzevier à grandes marges.

Les deux photos qui accompagnent ce minuscule article sont des évocations de ce que peut vouloir dire « des livres à l’infini... ». Photographies d’une collection privée (droits réservés… enfin presque).


(1) Jacques Du Lorens, né à Tillières-sur-Avre en 1580 et mort le 16 mai 1655, est un poète satirique français. Nous avons repris cette citation d’après le livre de M. Gustave Mouravit « Le livre et la petite bibliothèque de l’amateur » (Paris, Auguste Aubry, s.d. (1869), p. 147. Seule la fin « il suffit d’alléguer avoir beaucoup de livres. » est de Du Lorens, le début est un raccommodage de M. Mouravit (sur lequel nous reviendrons bientôt).

Amitiés,
Bertrand

samedi 22 novembre 2008

Encore ce bon Jules Janin - Le Livre (1870)



Jules Janin (1804-1874) photographié par Nadar


La bibliophile et la bibliomanie réunis, ce sont toutes les batailles de l’Iliade et de l’Eneide réunies.

Ce sont des triomphes, des défaites et des surprises à l’infini !

Quoi de moins étonnant alors que cette passion ne lasse pas.

Pour illustrer ces batailles éprouvantes, quoi de mieux que quelques pages du bon Jules Janin extraites de son ouvrage intitulé « Le Livre » et publié en 1870 chez Plon au format in-8. Quatre années après avoir donné sa mince plaquette L’amour des livres (1866 - LIRE NOTRE PRECEDENT ARTICLE), le critique et l’homme du livre qu’était Jules Janin donne à son public de bibliophiles et d’amateurs un gros morceau d’anthologie bibliophilique avec ce nouvel ouvrage. Récit présenté sous la forme de dialogues entre des auteurs célèbres (Cicéron, Saint-Gelais, Pascal, etc), réunions de bibliophiles causant à plaisir sur le livre et la bibliophilie. Vaste sujet occupant ici pas moins de quatre cent pages.

Collection personnelle. Un des 100 exemplaires sur grand papier de Hollande.
Couv. cons., reliure demi-maroquin marron à coins (reliure signée).

Il a été tiré en outre 2 exemplaires sur vélin non mis dans le commerce... à retrouver !

N°13... je ne suis pas supersticieux...

Nous donnons ici un extrait concernant le feu des enchères, le prix des livres, bref un aperçu rétrospectif des joies et des peines bibliophiliques de nos ayeux du Second Empire.

Laissons la parole à Jules Janin : "Que de batailles célèbres, à commencer seulement par le comte de Labédoyère , à finir par le brave des braves M. Brunet , en cette même salle Sylvestre, aujourd'hui remplacée, ô misère! par les tristes splendeurs de l'hôtel des commissaires-priseurs. Pendant tout un mois, la vente Labédoyère a poussé dans la salle Sylvestre Grecs et Troyens, et pour vous donner une idée approchante de tant de fureurs, voici l'histoire du numéro 1 du présent catalogue. Il s'agissait de la Bible en douze volumes ornée de dessins de Marillier (1789-1804). Elle s'est vendue 720 francs (brochée) à un jeune Troyen très-riche et frais émoulu, qui commence à porter un grand désordre dans le camp des Grecs. A ces 720 francs le même acquéreur ajoute un bordereau de 3,995 francs pour les trois cents dessins originaux de cette même Bible. Ajoutez la somme indispensable à l'habillement de ces douze beaux et vastes in-quarto, par Bauzonnet, vous arriverez facilement à la somme de sept mille francs pour cette Bible unique de Marillier.

Le Nouveau Testament de M. Didot, en cinq volumes in-quarto, provenant de la vente Renouard, où il avait été vendu 1,640 francs ; ce beau livre, enrichi de cent douze dessins originaux de Moreau le jeune, est adjugé au prix de 1,900fr. à M. Capé, relieur de monseigneur le duc d'Aumale. — A 650 francs le savant M. Brunet emporte en sa splendide collection l'Histoire du Vieux et du Nouveau Testament, qui appartenait à M. de Bure et que Dusseuil a reliée. Au prix de 4,000 francs, le Breviarium romanum, qui s'était vendu 800 francs à la vente Lavallière, est vraiment un livre donné.

Le Buffon de l'Imprimerie royale , avec toutes les suites de Buffon et de Lacépède , en cinquante-
six volumes in-quarto , reliés par Bozerian , avec toutes sortes de figures ajoutées, à 1,295 francs. Il se serait vendu trois ou quatre mille livres au siècle dernier, avant que M. Flourens eût publié la nouvelle édition des œuvres de Buffon.

Les vingt-cinq dessins de Moreau pour la Fontaine, 1,620 francs; et ce qui fait honneur à notre école des illustrateurs modernes, les douze charmantes sépias du regrettable Tony Johannot, consacrées aux mêmes Œuvres de la Fontaine, ont atteint à la somme ronde : 1,000 francs. Du même Tony Johannot, quatre dessins pour le roman de Fielding, 560 francs. — Les dessins de Marillier hors de prix : les dessins du Voyage imaginaire, 519 francs. — Les cent vingt dessins du
même artiste pour les Contes des fées, 815 francs. — Les soixante-seize dessins pour les œuvres de l'abbé Prévost, 1,105 francs. Tout cela était rare, exquis, et venait de la vente Renouard.

Vignette de titre de "Les petits mystères de l'hôtel des ventes"
par Henri Rochefort.
Paris, Dentu, 1862.


Les grands ouvrages à figures, les Galeries, les très-grands papiers en général, ne se sont pas vendus à des prix aussi exagérés que ces aimables petites choses ; ainsi les trois tomes grand in-folio de la Galerie des peintres flamands, de Lebrun, exemplaire unique, ont à peine atteint le prix de 760 francs. — Le Boileau, avec les figures de Bernard Picard en très-grand papier, n'a été vendu que 500 francs. Ce livre était pourtant l'honneur des beaux livres, et celui de la vente Labédoyère. C'était l'exemplaire de Mac Carthy ; à cette vente illustre, il s'était payé 2,195 francs. C'est à peu près aujourd'hui le prix d'un beau Rabelais de François Juste ou d'Étienne Dolet, qui, dans les temps heureux, se payait 5 ou 6 francs. Qui le croirait? le grand Horace de Pierre Didot, en papier vélin broché, 1,150 francs ! — Les figures de Marillier pour le Dorat..., 600 francs. Il est vrai que le texte est déchiré. — Les Contes de La Fontaine, édition des fermiers généraux (1762), très-bel exemplaire, mais avec les écussons modernes de M. de Coislin sur les plats, 790 francs. Qui le croirait? qui le croirait? la Jérusalem délivrée, traduction de le Brun, avec les vingt dessins originaux de Barbier, 900 francs ! — Mais une des plus fortes extravagances et les plus dignes d'envie, c'est le Daphnis et Chloé, du Régent (1718), en condition charmante, il est vrai, et dans une reliure exceptionnelle de Pasdeloup, coûtant 1,210 francs à M. Salomon Rothschild contre un bibliophile trop ardent, M. Defresne, lequel, comme fiche de consolation, s'est donné pour 490 francs un exemplaire en reliure moderne du Perrault de 1781, sur papier de Hollande! Il y a des gens heureux à bon marché.

Arrêtons-nous, s'il vous plaît, à cette suprême folie, au fameux numéro 1624 : les Mille et une Nuits, six volumes reliés en maroquin par Bauzonnet, et adjugés au prix archifou de 1,200 fr.! Je le crois , parce que c'est absurde... et parce que je l'ai vu. Mais lorsque enfin, après tant de péripéties, tant de palpitations de tous ces cœurs de bibliophiles voués à l'hypertrophie, est arrivé le solennel numéro 1023, je voudrais être un homme éloquent autant que Berryer, un poète comme Lamartine ou Théophile Gautier, un prosateur de la force de M. Villemain, pour décrire ici l'intérêt, la curiosité, l'attention et la passion de tous ces hommes atteints de cette monomanie ardente. Ils étaient là, les cheveux hérissés, le feu dans les yeux, bouche béante et silencieux (tout beau leurs cœurs!). Le monde en ce moment pouvait crouler... Sur les ruines du monde ils auraient salué de leurs derniers
regards le fameux numéro 1023 ! Il s'agissait de L'Adonis, manuscrit de Jarry, en lettres bâtardes, vingt-six feuillets encadrés d'or. Ce curieux livre appartint au surintendant Fouquet, dont il porte les armes et l'écureuil. Il avait été vendu à Paris, en 1825, 2,900 francs par les héritiers du prince Galitzin ; il était relié par le Gascon, c'est assez dire. Eh bien, je me souviendrai jusqu'à mon dernier jour de l'heure éclatante entre toutes où L'Adonis fut apporté sur la table des ventes par un de nos plus savants bibliophiles, qui le tenait dans ses deux mains, tremblantes d'une indicible émotion. Deux acolytes, dignes assesseurs d'un pareil grand prêtre, portaient de chaque côté les deux pans de son habit. A l'aspect du livre, l'assemblée entière se leva et battit des mains dans un choc électrique. Il ne fallut guère moins de quatre ou cinq minutes pour remettre au repos ces âmes surexcitées. A la fin le combat commença. Ce furent d'abord des escarmouches légères , des combats d'avant-garde : à trois mille, à quatre et cinq mille, à six et sept mille francs! C'était pour rien, et nous levions les épaules de pitié. Mais, sur les confins de huit mille livres , la chose alors devint sérieuse, et le silence redoubla Adjugé à neuf mille vingt-cinq francs! s'écria le commissaire-priseur... D'un coup sec de son marteau d'ivoire, il mit un terme à tant d'angoisses. Et le combat finit, faute de combattants !"

Quel beau récit ! M. Janin ne s'en sort pas si mal.
Nous avons tous vécu des situations similaires de surexcitation outrée face à des livres d'exceptions.

Je vous conseille vivement la lecture de ce livre.
Vous pouvez l'acheter ou bien tout simplement le télécharger ci-dessous :

LE LIVRE par Jules Janin (1870).

Bonne lecture,
Bertrand

jeudi 13 novembre 2008

Le Bibliophile illustré par Jean-Philibert Berjeau (1861-1862)




Comme j'essaierai de le faire chaque fois que j'en aurai l'occasion, je vous présenterai mes dernières découvertes dans le domaine de l'histoire de la bibliophilie, de l'histoire du livre et plus généralement de l'amour des livres façon "bibliomane".

C'est une revue que je présente aujourd'hui. Celle-ci m'était totalement inconnue ainsi que son rédacteur en chef et directeur, avant qu'un exemplaire, bien modeste, me tombe entre les mains.

"Le bibliophile illustré. Texte et Gravures par J. Ph. Berjeau."


Je vous la présente telle que le prospectus en deuxième de couverture de mon exemplaire en fait la réclame :

Le Bibliophile. Le Bibliophile illustré, revue mensuelle de la bibliographie Antiquaire. Texte et gravures par J. Ph. Berjeau, avec la collaboration de MM. Paul Lacroix (le Bibliophile Jacob, encore lui...), Gustave Brunet, A. Bernard, J. W. Holtrop et d'autres bibliographes. Parait le 15 de chaque mois. Prix d'abonnement, payable d'avance : un an, 16 shillings ou 20 fr.


Les numéros suivants ont paru :

N° I - 15 août 1861.
N° II - 15 septembre 1861.
N° III - 15 octobre 1861.
N° IV - 15 novembre 1861.
N° V - 15 décembre 1861.
N° VI - 15 janvier 1862.
N° VII - 15 février 1862.
N° VIII - 15 mars 1862.
N° IX - 15 avril 1862.
N° X - 15 mai 1862.
N°XI - 15 juin 1862.
N° XII - 15 juillet 1862.

Cette revue se distribuait exclusivement par abonnement. On s'abonnait à Londres chez MM. W. Jeffs, 15, Burlington Arcade, à Paris, chez Auguste Aubry, 16 rue Dauphine ; à Bruxelles chez Lacroix et Verboeckoven et Cie, et dans les principales villes d'Europe.

Tout ce qui concernait la rédaction devait être envoyé à M. Berjeau, 50, Georgina Street, Camden Town, Londres.

La Bibliographie des bibliographies de Léon Vallée (1883, p. 42) indique uniquement cette parution de 12 livraisons mensuelles formant un seul volume in-4. L'ensemble doit donc être complet ainsi. Il ajoute que le même Jean-Philibert Berjeau a lancé en 1866 une nouvelle revue intitulée The book-worm (5 volumes in-4 de 1866 à 1871). Il a publié deux autres ouvrages : Catalogue illustré des livres xylographiques, Londres, Stewart, 1865, in-8 et Early dutch, german, and english, printer's marks, Londres, 1869.


Cette savante revue est essentiellement tournée vers les monuments typographiques et xylographiques des prémices de l'imprimerie (XVe siècle, incunables). On y trouve de nombreuses reproductions de bois gravés de cette époque.

Voici quelques sujets abordés : Le Philobiblion de Richard de Bury (nous y reviendrons bientôt) - Le manuel de prière de la Reine Elisabeth - Les reliures de Grolier - Le Psautier de 1457 - Le Livre des sauvages - Les Symboles des quatre évangélistes - Livres xylographiques - Histoire de la bibliothèque Mazarine - etc.

Voici la genèse de cette revue éphémère racontée dans le Bulletin du Bibliophile belge :

"Le nom de M. Berjeau est connu des amateurs de livres rares. S'adonnant avec courage à la reproduction des plus anciens monuments de la typographie, ce bibliophile a fait paraître des fac-similé de quelques-unes des productions xylographiques du XVe siècle ; le Speculum humanae salvationis, in-folio, avec 63 planches, a été tiré à 155 exemplaires ; le Canticum canticorum, à 150 ; l'un et l'autre sont précédés d'une introduction historique et bibliographique. La Biblia pauperum, in-4°, avec 40 planches, vient de paraître. Dans le but de se délasser du pénible travail qu'exige l'exécution de ces fac-simile, M. Berjeau a eu l'idée (dont tous les amis des livres doivent lui savoir gré) de créer une publication périodique dans laquelle il recueillerait quelques-uns des résultats auxquels le conduisent ses investigations bibliographiques et qui donnerait également asile aux communications que peuvent lui adresser les bibliophiles de divers pays. Il débuta par faire paraître deux cahiers d'une vingtaine de pages chacun , intitulés le Bibliomane (deviendra le Bibliophile). On y trouve des reproductions curieuses de quelques-unes des gravures sur bois qui ornent certaines éditions du XVe siècle ; il est impossible de rien imaginer de plus grossier que ces débuts d'un art tout primitif ; mais ces volumes sont tellement rares, que les plus belles épreuves avant la lettre, dues au burin de Morghen , d'Henriquel Dupont ou de Marcari , ont bien moins de valeur vénale. Parmi les notices insérées dans le Bibliomane, les lecteurs instruits remarqueront celle qui concerne l'emploi des anciennes xylographies dans les livres imprimés aux XVe et XVIe siècles, puis celles sur les livres de fauconnerie, sur le Dialogus creaturarum, sur le Psautier de 1457. (...) Nous en avons dit assez, ce nous semble, pour démontrer que le Bibliophile illustré offre à tous les amis des livres un intérêt très-vif, et nous croyons pouvoir, avec pleine confiance, le recommander à leurs sympathies. G. B. (Gustave Brunet)"

M. Berjeau nous apprend par ailleurs dans son prospectus au verso du titre de la revue, que le Bibliomane a servi "d'introduction" au Bibliophile illustré dont la publication fait droit aux réclamations qui se sont élevées aux sujet du titre (il faut croire que le terme de Bibliomane résonnait déjà mal aux oreilles des bibliophiles bien pensants de l'époque) et du papier du Bibliomane (le papier devait être de très mauvaise qualité - le papier du Bibliophile illustré n'est guère bon, un vélin mou teinté sans grande tenue qui ne laisse guère bonne impression, ni au toucher, ni à l'odorat...). L'auteur indique que ces deux fascicules du Bibliomane de même format que le Bibliophile illustré pourront être reliés avec (si on les trouve devrait-on ajouter aujourd'hui.... car ces deux premiers numéros me semblent totalement introuvables...).

Le tirage du Bibliophile illustré n'a jamais excédé 500 exemplaires. Ce qui en fait une revue déjà rare aujourd'hui.

M. Alfred Piat possédait un exemplaire de cette revue, également composé de 12 numéros et relié en demi-maroquin à coins par Masson-Debonnelle (n°6874 de sa vente).

Finalement cette revue, curieuse, très intéressante pour l'histoire des premiers ouvrages imprimés et surtout pour l'histoire de la gravure sur bois en Europe au XVe siècle, est une petite perle pour qui a envie d'être curieux.

Addition importante par le Bibliophile Rhemus (afin que le contenu de nos articles reste toujours le plus juste et le plus complet possible et surtout n'induise pas le lecteur en erreur) :

"La collection complète de "Le Bibliophile illustré" de Berjeau se compose de 25 numéros : les numéros 1 à 12 sont grand in-8° (15 août 1861-15 juillet 1862) ; les numéros 13 à 24 sont in-8° (1er janvier-1er décembre 1863) ; le n° 25, même format, est du 1er janvier 1865. On joint à cette collection "Le Bibliomane" qui forme deux livraisons grand in-8° (1er janvier et 1er juillet 1861). Cette collection est très difficile à réunir. On peut ajouter qu'on ne sait pas grand chose sur Jean-Philibert Berjeau : né à Ballon (Sarthe)en 1809, il fut co-directeur, avec Théophile Thoré (1807-1869) de "La Vraie République", journal socialiste fondé par eux en mars 1849 ; il émigra en 1851 en Angleterre, à l'arrivée de Napoléon III, où il mourut en 1891 après avoir publié différents ouvrages sur les livres xylographiques, les marques d'imprimeurs hollandais et sur le second voyage de Vasco de Gama." (Bibliophile Rhemus).

Pour les plus curieux donc,

voici les versions numérisées (Google Print) des trois ouvrages principaux de Jean-Philibert Berjeau :

- Le Bibliophile illustré (1862, 12 numéros).

- Early Dutch, German & English Printers' Marks (1866).

- Catalogue illustré des livres xylographiques (1865).


En espérant que cette découverte vous sera tout aussi profitable et enrichissante qu'elle l'a été pour moi.


Bonne journée,
Bertrand

samedi 8 novembre 2008

Miroir du bibliophile rémois par un Rémophile (1865)



Page de titre


Chers amis,
Savez-vous le meilleur moyen de se fâcher avec un ami bibliophile ? Je m'en vais vous le dire en quelques mots.

Lui présenter sous le nez avec grande exubérance votre dernière conquête, votre dernier membre du sérail, votre nouvelle recrue, votre nouveau joyau.

Mais comme disait Michel Audiard dans un autre domaine que j'affectionne particulièrement : "Ne nous fâchons pas !"

Ah ! Que les bibliophiles rémois ont de la chance d'avoir dans leurs rangs d'aussi valeureux bibliophiles. Que leur sort est enviable de donner à la postérité ce petit morceau d'anthologie bibliophilique ! La Bourgogne les envierait presque s'il elle ne pouvait s'enorguillir d'avoir eu dans ses rangs un Gabriel Peignot tout en érudition et en verve bouquinière.

Venons-en à l'objet du délit.

"Miroir du bibliophile rémois présenté aux lecteurs bénévoles" par EIEMHJBN, Rémophile.

Encore une fois, petite plaquette de rien, de 17 pages seulement, in-8 (22 x 13,5 cm), imprimée avec soins sur beau papier de Hollande, belle typographie soignée. Se vend à Reims à l'enseigne des quatre Chats grignants l'an de l'imprimerie CCC XV (la dédicace "Aux Bouquinistes-Revendeurs, l'auteur reconnaissant" est datée du 15 juillet 1865). Imprimé à Laon chez H. de Coquet et G. Stenger, cette miniardise a été tirée à 100 exemplaires seulement. Je vous laisse admirer la verve du colophon ci-dessous.

Colophon


Cette plaquette porte le cachet de Brissart-Binet, libraire.

Petite historiette rafraichissante pour libraires, bouquinistes et bibliophiles, véridique d'après la courte préface de l'auteur.

C'est l'histoire qui est arrivée vers 1855 à trois jeunes amis "pauvres comme les mousquetaires". Henri, étudiant en médecine (ah ces bibliophiles rémois médecins...), Emile étudiant en droit chez un avoué et l'auteur qui ne se nomme pas, déssinateur en tissus.

C'est le récit vivant de leur aventure bouquinière d'un moment. Sans le sou, tous fiévreux du livre rare, ils proposent à M. Tiennet, bibliophile consommé, un ouvrage intitulé "Notes et documents pour servir à l'histoire de Reims pendant quinze années". Payé seize sous ils lui revendent 60 francs et passent une soirée mémorable à la taverne de Cormontreuil. A onze heures du soir ils durent emprunter Vingt-cinq francs pour rentrer à Reims...

Extrait de l'ouvrage

Le récit se poursuit dix années plus tard. Henri est médecin à Paris. Emile est notaire et l'auteur représente la maison Cokerill et Cie. L'auteur est bibliophile et suit les ventes. Les amis se retrouvent. Ils reparlent de M. Tiennet qui venait à Paris d'acquérir un Plan de Reims pour 519 fr. 55 c., ainsi que le Tocsin des Massacreurs, de Reims, 1578. Il rate un Cochon mitré à 200 fr. soufflé par le savant Binau. Perdue également la Lettre touchant les affaires des Pays-Bas de Reims, Dupré, 1578, à 107 fr. Binau remporta devant Tiennet la rare Epitre envoyée au Tygre de France pour 300 fr. Ce fut le coup de grâce pour Tiennet. Tiennet après s'être répandu en injures contre son adversaire, tomba de défaillance au mileu de la salle. "Il vendrait sa culotte pour posséder l'Epitre envoyée de Paris au tigre Binau."

Tiennet sort et se rend sur le marché des bouquinistes. Au bouquiniste Baral il marchande une petite plaquette.... "C'est quinze sous" lui dit le bouquiniste. "Quinze sous ! Les voici. C'est à dire non ! Voilà un franc..." il dansa, cria... "Ah ! Binau. Je possède l'Epitre envoyé au tygre de la France."

Tiennet disparut. A sa place, près du bouquiniste, les trois compères trouvèrent ce mot :

"C'est elle, Dieu que je suis aise,
Oui, c'est la bonne édition ;
Voilà bien, pages neuf et seize,
Les deux fautes d'impression
Qui ne sont pas dans la mauvaise."

Ainsi s'achève ce petit récit truqulent et biblio-rocambolesque, ce sont ces petites histoires comme il en arrive souvent aux bibliophiles curieux, aux toqués du bouquin, aux rémois, comme aux bourguignons, aux bibliophiles débutants comme aux vétérans, que de pareilles aventures vous arrivent, c'est là tout le plaisir d'un jour du bibliophile.

En espérant qu'un lecteur rémois de ce blog, que je ne sens pas bien loin, saura nous en dire plus sur ce père Tiennet qu'il me semble fort intéressant de connaître un peu mieux.

PS : l'auteur de cet opuscule, d'après le Bulletin des Travaux de l'Académie nationale de Reims, serait un certain Henri Menu. (Année 1893, 91e volume, p. 124).

Amitiés,
Bertrand

lundi 6 octobre 2008

Bibliophiles ? Le chasseur (1926)


Pris au hasard de mes lectures bibliomaniaques... voici une petite historiette de quelques lignes intitulée "Le chasseur".

"Clereuil descend certainement de Nemrod lui-même. Vous avez lu dans les Paysans de Balzac les péripéties d'une chasse à la loutre ? L'amphibie file entre deux eaux et un léger, léger sillage à la surface décèle seul sa nage profonde. Il faut pour surprendre l'animal profiter du bref moment où il émerge avant de plonger dans son trou : alors d'un geste vif et précis on pique la belle fourrure vivante.

De même, Clereuil note entre les mains de qui est passé le volume qu'il suit à la piste, qu'il aura un jour ou l'autre ; et il attend le moment propice pour saisir sa proie. Il possède un jeu de fiches où la carrière de tel livre est retracée depuis le moment où il est repéré jusqu'à celui où il tombe dans ses mains - plus la fiche est chargée, plus délectable est la victoire. Il tient registre également des vicissitudes de quiconque détient un volume convoité ; il sait qu'un tel souffre d'un mal qui ne pardonne pas, que tel autre est sujet apoplectique, que tel enfin connait des embarras d'argent qui le mettront bientôt à sa merci. Il suppute toutes les misères et renifle l'odeur de la maladie, de la mort, de la ruine ; il hait les gens bien portants, ou dont la fortune est à l'abri de toute surprise et qui ne lâcheront pas le livre qu'ils possèdent et qu'il veut.

Clereuil pousse parfois jusqu'à la rue Drouot. D'une oreille méprisante il suit la montée des enchères. La belle affaire d'acheter un bouquin de la sorte. Quelle pitié ! Il pense à ces battues où des mercenaires rabattent le gibier affolé devant des diplomates ou des financiers qui, le derrière sur un pliant, canardent lâchement, assassinent plume et poil. Ces barbares ignoreront toutes les joies de la chasse.

Clereuil est de ceux qui partent tout seuls à travers la forêt et ne tirent pas leur poudre aux moineaux.
Il y a des gens qui ne chassent que le lion ou le courlis. Lui ne cherche que les "romantiques", et hors les "romantiques" le livre n'existe pas.

Les hasards de sa vie passionnée juxtaposèrent Clereuil et M. de Tubian qui, lui, ne prise que les "illustrés du XVIIIe" (siècle).
Clereuil pendant vingt-quatre heures eut des doutes. Pouvait-il admettre qu'un "illustré du XVIIIe" (siècle) fût un livre ?

Vite Clereuil reconquit sa sérénité. M. de Tubian était certainement un malheureux à qui l'indulgence de sa famille et l'imbécilité des lois laissaient une dangereuse liberté. Clereuil méprisa une fois de plus la République qui tolère de si coupables erreurs.


Bon vivant au reste, Clereuil, au dessert d'un fin déjeuner, vous infligera le récit de ses captures avec une abondance de détails qui vous feront regretter les pires histoires de chasse. Il met sa fierté à ne jamais payer cher, non par avarice, car il vit largement.

Quant à ceux qui achètent un livre pour lire... il les tient pour des maniaques."


Extrait d'un recueil de petites historiettes (vécues ?) intitulé BIBLIOPHILES ? par André Delpeuch et édité à Paris en 1926 au 51 rue de Babylone (Société Générale d'Imprimerie et d'Edition). Le point d'interrogation à la suite du terme "bibliophiles" indique assez que les portraits de bibliophiles que l'auteur nous livre sont assez cocasses et surprenants. Nous en livrerons bientôt quelques autres ici même. L'ouvrage a été tiré à 450 exemplaires seulement. Pour les plus curieux, on en trouve actuellement quelques exemplaires à vendre sur le net.

Amitiés, Bertrand

dimanche 5 octobre 2008

L'enfer du bibliophile par Charles Asselineau (1860)


Chers amis bibliophages,

merci de votre fidélité dominicale,

Tant que nous sommes à parler des plaquettes qui comblent son bibliophile, qui réjouissent son bibliomane, continuons.

C'est encore une plaquette insignifiante de 69 pages qui nous occupera aujourd'hui.


"L'enfer du bibliophile, vu et décrit par Charles Asselineau". Petit volume in-18 (16,5 x 10,5 cm) à l'allure modeste. Sous couverture gris-bleu, édité à Paris chez Jules Tardieu, rue de Tournon, proche du Luxembourg. Le volume sort des presses typographiques de Jules Claye, au 7 de la rue Saint-Benoit.


Aucune mention de tirage. C'est encore Vicaire dans son Manuel de l'amateur de livres du XIXe siècle qui nous donne quelques détails sur cette publication. Publié à 1 fr. Il est indiqué qu'il a été tiré quelques exemplaires sur papier chamois. Quelques indications sur la cote de cet ouvrage à la fin du XIXe siècle. Un exemplaire en maroquin de Lortic, 25 fr. (exemplaire Asselineau) ; un exemplaire en demi-mar. citron également relié par Lortic, 15 fr. 50 (exemplaire Poulet-Malassis) ; en demi-mar. vert de Allô, 19 fr. (exemplaire Noilly) ; en mar. bleu de Chambolle-Duru, 30 fr. (exemplaire Genard).

En lisant ces différentes provenance de l'Enfer de l'excellent Asselineau, grand ami de Baudelaire et son premier biographe, je ne peux m'empêcher de penser à l'exemplaire que n'a pu manquer d'offrir cet excellent ami au poète maudit des Fleurs du mal. Il est évident qu'Asselineau a du lui en offrir un exemplaire ! Cela ne peut être autrement ! Mais qu'est-il devenu ? Le trouveras-t-on un jour ? J'avoue que ce serait un Graal encore bien plus fort que de trouver un des quatre exemplaires sur vélin de L'amour des livres du bon Jules Janin... (voir article concernant L'amour des livres par Jules Janin, 1866). Mais il y a de ces espoirs qu'il ne faut mieux pas trop caresser de trop près...

Revenons à ce petit ouvrage. Notre exemplaire n'est pas celui de Baudelaire avec cet envoi que l'on pourrait rêver... "A mon tendre ami Charles Baudelaire, ces Fleurs de l'Enfer, offert très humblement, Ch. Asselineau"... Non, celui-ci nous ne le possédons pas, nous ne savons même s'il existe.

Notre exemplaire porte pourtant une dédicace de l'auteur :

"Offert très humblement à M. Jomard, Ch. Asselineau"


Mais qui était ce M. Jomard ? Un bibliophile à n'en pas douter.

Il semblerait que ce M. Jomard soit Edme-François Jomard, né en 1777 et mort en 1862. Disons simplement qu'en tant qu'ingénieur-géographe, M. Jomard participa à la campagne d'Egypte en 1798 et qu'il devint plus tard président de la Société de géographie et créateur du département Cartes et plans de la Bibliothèque Royale, dont il devient conservateur administrateur en 1838. Intéressant à noter : il revendique une part de la paternité des travaux de Champollion lors de leur publication.

On peut lire à son sujet dans l'Année scientifique et industrielle : "La collection de ces cartes, qui existe à la Bibliothèque impériale, est certainement la plus belle de l'Europe. Mais moins avare que le bibliophile en général, M. Jomard ne voulut pas garder pour lui seul ces richesses, et il conçut le projet de les livrer à la publicité à l'état de fac-simile." (1863).

M. Jomard était sans doute bibliophile, ami ou proche de Charles Asselineau, mais pas tant bibliophile pour laisser son exemplaire de l'Enfer du bibliophile broché. Peut-être n'a-t-il pas eu le temps de le faire relier me direz-vous, étant décédé en 1862.

Quoi qu'il en soit, l'exemplaire qui est arrivé jusqu'à moi, sans doute après mille péripéties que seuls les livres arrivent à supporter sans rien dire, est modeste. Riche par l'envoi de l'auteur qu'il contient (je n'en ai pas répertorié d'autres actuellement disponibles avec envoi), pauvre par l'aspect extérieur, en grande partie débroché, les couvertures fatiguées, marquées et salies, un état intérieur passable avec de larges et vagues rousseurs diffuses dans le papier, ... il va bien falloir lui donner un habit digne de son rang !

Le texte ? Savoureux évidemment. En quelques mots d'Emile Colombey :

"L'ENFER OU BIBLIOPHILE vu et décrit par Charles ASSELINEAU. La passion du livre rare est une passion qu tourne aisément à la rage. — Un chasseur se fatigue tout un jour à poursuivre un lièvre endiablé et qui finalement glisse dans les pattes de ses chiens : il rentre au logis, penaud ou grommelant, selon son naturel ; cela ne va pas au delà d'un accèc de mauvaise humeur. Mais je ne vous. souhaite pas de vous trouver sur le chemin d'un bibliophile qui a flairé un bouquin convoité et qui l'a vu passer dans la poche d'un rival : cet homme est capable de tout. J'ai un ami (je le qualifierais de meilleur de mes amis, n'était la crainte d'être traité d'égoïste), — j'ai un ami, dis-je, qui, rééditant ce mauvais sujet de Dassoucy, lequel a eu l'honneur de mettre en musique l'Androméde de Corneille, fouilla vainement tout Paris pour découvrir ses airs imprimés par Ballard : pour la moindre des fioritures de ce chenapan, il aurait donné sa part de paradis. Voilà jusqu'où peut mener cette passion célébrée en belle prose par M. C.h. Asselineau. — Rien de terrible comme son ENFER, où il joue le principal rôle. Figurez-vous un grand diable, qui a passé lui-même sa vie à courre le bouquin et dont la redingote « d'un vert grisâtre » a été le cauchemar des bibliophiles, empoignant l'auteur, l'entraînant sur les quais, à la salle Silvestre, et, par une domination irrésistible, le forçant à acheter des charretées de livres tels que l'Histoire de la Restauration de M. Capefigue : c'est à donner la chair de poule. Mais ce n'est pas tout : le démon couronne son œuvre en contraignant M. Ch. Asselineau à vendre sa propre bibliothèque : c'est à s'arracher son dernier cheveu.— Heureusement que tout cela n'est qu'un rêve, rêve affreux mais que clôt gaiement un déjeuner avec un ami, M. Conrad, flanqué d'une amie, Mlle Rodolfa. Notons, avant de finir, un mot créé par M. Ch. Asselineau pour exprimer la sensualité littéraire : LIBRICITÉ. Ce néologisme mérite d'être placé à côté de celui qui est de l'invention de M. Taschcreau, et qui caractérise si bien certain genre de distraction : LIBRIMANIE. "

Excellent, non ?

Je vous laisse découvrir le texte en intégral ici :

L'enfer du bibliophile par Charles Asselineau (1860).

Bonne lecture,

Amitiés dominicales, Bertrand

samedi 4 octobre 2008

L'amour des livres par M. Jules Janin (1866)


Chers amis,

il y a des livres de 61 pages qui réjouissent son bibliomane plus qu'une pile de 30 volumes in-folio ! C'est bien le cas ici.


J'ai longtemps cherché cette petite plaquette joliment imprimée sur beau papier vergé de Hollande. En vain. Il faut dire qu'elle n'a été tirée qu'à 204 exemplaires, 200 sur papier vergé et 4 sur peau de vélin. Sans exagérer, je crois bien que je me damnerais pour un des quatre exemplaire sur vélin ! Mais il faut bien se contenter d'un réalisme terrestre, trouver l'introuvable ne sera que le fruit d'un hasard heureux que je n'espère plus guère.

Petit volume élégamment achevé d'imprimer le 1er juin 1866 par Bonaventure et Ducessois, au 55, quai des Grands Augustins, pour le libraire J. Miard, à Paris.


Sous une modeste couverture grise imprimée en rouge et noir se cache un des plus rares titres de la bibliothèque du bibliomaniaque. Et ce n'est pas la mention au crayon au revers de la quatrième de couverture "Très rare - 12 fr." qui nous fait dire cela. Ce livre a été et est rare, de par son tirage restreint certes, mais surtout à cause de la fougue des amateurs qui se sont tout de suite mis à le rechercher dès sa parution.

Nous en trouvons un exemplaire coté au catalogue de la librairie Auguste Fontaine en 1875 sous le n°2406 (demi-reliure mar. viol. ébarb.) 45 fr. !


Quand on sait (d'après Vicaire et son Manuel de l'amateur de livres du XIXe siècle) que ce livre était vendu en libraire 3 fr. pour les exemplaires sur Hollande (les 4 exemplaires sur vélin étant évidemement non mis dans le commerce et souscrits d'avance...).

3 fr. contre 45 fr. en à peine 10 ans !

Notre bonheur n'eut été parfait si nous n'avions réussi à retrouver la trace d'au moins un exemplaire des quatre imprimés sur vélin. C'est l'exemplaire de M. Jules Janin même dont nous trouvons trace et qui fut vendu 1.000 fr. ! Oui, 1.000 fr., certes recouvert d'une fort belle reliure de maroquin mais tout de même. (Polybiblion, revue bibliographique, 1877, p. 374).

Pour passer de 3 fr. (non relié) à 1.000 fr. (très bien relié), avouez qu'il y a tout de même 997 fr. de différence et qu'une belle reliure de l'époque, fut-elle de Trautz-Bauzonnet, valait de 100 à 400 francs pour les plus belles.

Encore une production du bon Jules Janin me direz-vous ! Eh bien, non. Si un petit livre sur l'amour des livres mérite d'être lu (vite lu puisque seulement 60 pages), c'est bien celui-ci. Il résume parfaitement l'esprit du bibliophile, du bibliomane, du collecteur de beaux livres dans l'esprit du XIXe, milieu de siècle.

Alors je vous laisse le découvrir. Le texte est disponible ici.

L'amour des livres par Jules Janin (1866)

Evidemment, rien ne remplacera pour l'amateur la possession du petit volume devenu si rare.

Bonne chasse !

Amitiés bibliomaniaques, Bertrand.


samedi 27 septembre 2008

Restons sur les quais : La gent bouquinière. Esquisse parisienne (1876)


Carte postale ancienne - Les quais à Paris, vers 1930

Chers toqués ! Chers lucides ! Chers extra-lucides ! Si d’aventures lorsque vous allez à pieds dans une salle des ventes pour y acquérir un beau livre depuis longtemps convoité vous manquez de vous faire renverser au premier feu rouge par une automobile… c’est normal ! Si la nuit vous ne comptez pas les moutons mais plutôt vos Petites Républiques elzéviriennes en maroquin du levant… rien de grave ! Si votre épouse vous reprend parce que vous ne l’écoutez pas toujours avec l’attention due à son rang (d’épouse… et/ou de femme…), parce que vous pensiez simplement à un livre dernièrement chipé aux enchères en salle par votre ennemi juré bibliophilique (vous aurez sa peau un jour, c’est sûr ! … pas d’affolement ! Si vous plongez irrémédiablement le nez au fin fond d’un vieux livre pour en humer la substantifique moelle aux senteurs de vieilles cheminées antiques … n’ayez aucune crainte ! Enfin, si, pris d’un accès fiévreux, dans les lignes proposées ci-dessous vous vous retrouvez un peu, beaucoup, jusqu’à la folie, avec un siècle d’écart tout de même, alors vous en êtes ! C’est certain. De bibliophile ou de bibliomane je ne saurais trop vous dire de quel mal incurable vous êtes atteint, je ne dirai que deux mots : Trop tard !

Carte postale ancienne - Les quais à Paris, vers 1930

« (1) O vous, qui possédez l’art de vous promener au milieu de tout ce brouhaha de Paris, parmi cette multitude bigarrée, affairée et distraite qui se meut, va, vient, marche, court et flâne dans les rues, le nez en l’air, l’oreille au vent ; avez-vous remarqué souvent l’attitude particulière, inquiète et absorbée de certains hommes à l’œil fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les autres sans crier gare, et qui semblent suivre, comme dans un rêve, leurs pas trop hâtifs qui les devancent ? Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines ; Paris pour eux est un vaste livre rempli de documents intéressants. Ils se plaisent à en relever les annotations et à en compter les culs-de-lampe, et les quais forment la marge qu’ils parcourent pieusement.

Viennent-ils de Bercy ou d’Auteuil, de Montmartre ou du Panthéon, sans mot d’ordre, mus par la même passion, ayant au cœur le même désir, tous se dirigent, l’imagination irradiée, âpres à la curée, vers l’espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le pont Saint-Michel et le pont Royal. Ils forment sans se connaître une race à part, dont l’idiome singulier, les mœurs étranges, les aptitudes et les goûts fantastiques ont quelquefois tenté la plume des humoristes. Leur vie, c’est un bouquin : et s’ils entrevoient un monde meilleur, un éden délicieux, ils ne peuvent se le figurer sans des parterres d’elzevirs, des massifs d’incunables, des montagnes d’in-folios et des parcs ombragés de feuilles manuscrites. Ils déjeunent le matin à la hâte entre un catalogue et leur dernière trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des jouvenceaux en bonne fortune, ils partent le pied léger, le cœur battant d’une sainte émotion, inquiets de savoir si la maîtresse qu’ils conquerront sera blonde ou brune, s’ils dénicheront, rarae aves, un Alde ou un Estienne. – Arrivés au but de leurs jouissances sur les doctes parapets, ils se préparent à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent leurs chapeaux, donnent du jeu de la manche, entr’ouvrent leurs poches mystérieuses et profondes, et commencent. – Qu’il vente, qu’il pleuve ou que le soleil dissolve le bitume, comme ces fakirs de l’Inde qui se tiennent sur un pied, ils vont piano, pianissimo, toujours debout, l’œil plongé dans des cases, scrutant les livres jusque dans l’âme. – Paris les enveloppe dans son grand bourdonnement, les femmes en passant les frôlent avec un froufrou soyeux ; impassibles, noyés dans un océan de voluptés, ces chiffonniers de la science revivent tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent : C’est la gent bouquinière !

Carte postale ancienne - Les quais à Paris, en 1908

De midi à six heures en été, de deux à quatre en hiver, ils sont là, à leur poste de joie, sur le qui-vive, le sourire aux lèvres, l’œil vif et perçant, la main en avant obéissant au regard. Ils se chuchotent à eux-mêmes des phrases intraductibles, ils paginent fiévreusement un volume, le replacent, plongent de nouveau leur mains noires de poussière dans un casier qui est tout un monde, et, respirant avec délices l’odeur du vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des cartons pourris, ils reconstituent des yeux entre les nervures usées des bouquins qu’ils dévorent, les titres dédorés, abrégés, effacés dont ces pauvres déshérités semblent ne vouloir plus se parer.

L’étalagiste, lazzarone parisien, assis comme un missionnaire sur un siège ressemelé, considère d’un air bienveillant tous ces pionniers de sa marchandise ; le bouquiniste est quelquefois issu du bouquinier, et il se complaît à voir la figure mobile de ses habitués ; il les regarde lentement défiler, s’arrêter indécis et s’arracher avec peine du capharnaüm de ses boîtes ; il les compte, remarque les absents, bavarde avec ces messieurs, et, si l’un de ces bibliophobes avec un signe particulier l’appelle pour payer le bouquin qu’il vient d’exhumer, l’étalagiste accourt, la main à son gousset, affable, empressé ; il voit presque partir avec regret l’élu du chercheur qui le lui marchande, il félicite l’acquéreur, remet en ordre ses caisses bousculées par la passion de la recherche, puis il retourne à son siège d’où il examine son pauvre étalage qui s’étend au loin, semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau.

Carte postale ancienne colorisée - Les quais à Paris, vers 1910

Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d’opinions dans cette race bouquinante ! chacun a son dada, sa marotte, son but ; chacun défriche son siècle de prédilection, depuis l’helléniste jusqu’au romantique ; - pour ce dernier : les Renduel, les Barba, les Desessart, les Lecou ; pour d’autres : les Barbin, les Courbé, les Guillaume de Luynes, les De Sercy ; pour les piocheurs : les outils de travail, quels que soient la date de l’édition ou le nom du libraire, et pour les ambitieux enfin, les éditions de Vérard, les Molière aux armes de Louis XIV, les contes de La Fontaine, édition dite des fermiers généraux, et les bibles interfoliées de billets de banque, comme celle que légua jadis le marquis de Chalabre à Mlle Mars. Mais, pour arriver à satisfaire ces pia desiderata, il leur faudra soulever des collines d’in-12 ou d’in-8, empiler Capefigue sur l’Annuaire des longitudes, rejeter des monceaux d’Années chrétiennes et de Géographies de Malte-Brun, retomber à chaque pas sur l’Almanach des muses ou les Spectacles de la nature de Pluche et voir enfin surgir le Manuel du parfait fumiste à côté de l’Archi-monarquéide de Gagne. Quoi qu’il en soit , l’espoir guide ces vaillants chercheurs, rien n’ébranle leur robuste foi, ils passent au travers les séries les plus complètes de la Revu des deux mondes, sautant à pieds joints par-dessus les Cours de littérature de Laharpe, franchissent Anquetil et son histoire, Napoléon Landais et son dictionnaire, Sainte-Foix et ses Essais sur Paris ; ils avancent malgré tous les obstacles, et s’ils rentrent les poches vides, l’abattement et le désespoir ne les accompagnent pas au logis. Par contre, s’ils mettent la main, les veinards ! sur l’unique cheveu de l’occasion, s’ils peuvent déterrer le merle blanc de leurs rêves, ils exultent comme Archimède lâchant son Eureka, et l’immense bonheur qui emplit tout leur être les dédommage amplement des passées. Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou découvert ! de quelles larmes de reconnaissance il est arrosé ! Harpagon, serrant précieusement sa cassette contre son cœur, n’eut jamais d’expression de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille. « Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui-même, tu vas oublier ton existence errante, les injures du temps et ta misère passée, viens ; tu auras la meilleure place à mon foyer, dans la noble famille dont tu es digne, entre tes frères chéris ; le fastueux maroquin et l’odorant cuir de Russie seront fiers de t’avoir pour voisin, car tu seras débarbouillé, lavé, encollé, habillé ; viens, tu es des miens et je te bénis pour toute la tendresse que tu me causes. »

O vous, qui passez sur les quais de Paris, admirez ces heureux qui bouquinent, bouquinent, bouquinent : C’est la gent bouquinière !

(1) Article non signé, paru en 1876 dans le Conseiller du bibliophile de Camille Grellet. (p. 49-52). La date exacte de parution est le 15 mai 1876 et l’auteur de cet article est donné dans la table à la fin du recueil paru en livraisons (le sommaire générale manque souvent à cette revue déjà passablement rare). L’auteur n’est autre qu’Octave Uzanne à ses débuts de littérateur bibliophile parisien, il avait seulement 25 ans.

Pour évocation conforme,
Bertrand

mercredi 24 septembre 2008

L'amateur de vieux livres


L'amateur de vieux livres
Gravure sur bois coloriée publiée dans une revue vers 1880-1890 ?


C’est une gravure sur bois que je vous offre ce soir. Elle a été découpée d’une revue, visiblement pour les dames (on y lit un article imprimé au verso ayant pour titre « la journée de la ménagère ») mais dont j’ignore le titre. Cette gravure mesure 17 x 14,5 cm.


Comme indiqué il s’agit d’une gravure sur bois, de bonne facture et coloriée à l’époque à l’aquarelle, ce qui lui confère un charme indéniable. Elle est titrée en bas « L’AMATEUR DE VIEUX LIVRES » et est signée en bas à droite dans le bois R. Brend’Amour XA (1).


Détail de la signature dans la gravure sur bois (en bas à droite)

Signée R. Brend'Amour XA.


Nous sommes très certainement en 1820 ou 1830 d'après le costume ? La scène se passe en hiver, la neige recouvre le sol, devant l’étal d’un bouquiniste frigorifié, tentant de se réchauffer grâce aux braises de sa chaufferette posée sur ses genoux. Le regard triste, ce bouquiniste observe un bibliomane s’intéressant à ses rayonnages. Un livre et un journal sous le bras avec dans la main du même côté un livre ouvert en train d’être lu, de l’autre main il repose un autre livre en rayon, sans jamais quitter des yeux le livre qu’il lit, gymnastique corporelle et intellectuelle improbable et pourtant ? Ne l’avons-nous déjà fait ? Nettement moins chaudement habillé que le bouquiniste, notre ami bibliomane ne semble pas le moins du monde souffrir du froid. L’amour des livres réchauffe, c’est certain.


Cette gravure est fort jolie et très expressive. Elle a été soigneusement collée au verso du feuillet paginé 116 de l’ouvrage d’Octave Uzanne, Bouquinistes et Bouquineurs, Physiologie des quais de Paris. Ouvrage édité en 1893 chez Quantin à Paris. Au verso du feuillet-support on trouve le faux-titre pour un nouveau chapitre de l’ouvrage : « Les étalagistes du jour, originaux et excentriques ». L’amateur qui a collé cette gravure à cet endroit était donc bien inspiré par le thème. Remercions-le de nous faire découvrir, plus de 100 ans après, une illustration que nous aurons bien du mal à replacer dans son contexte (livre dont elle est extraite).


(1) Robert François BREND'AMOUR, né à Aix-la-Chapelle le 16 octobre 1831 et décédé à Dusseldorf le 22 janvier 1915. Né en Allemagne de parents français, apprenti de Stephan, él-ve à l'école des Beaux-Arts de Cologne. Il créa en 1856 l'Institut xylographique de Dusseldorf où il a longtemps travaillé et où il forma de nombreux jeunes graveurs sur bois ; il a collaboré à une quantité de livres illustrés allemands ; il ouvrit une succursale à Paris à la fin du siècle. (extrait du Dictionnaire des graveurs sur bois du XIXe siècle par Rémi Blachon, Editions de l'Amateur, 2001.)


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