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lundi 3 novembre 2008

Comment l'on devient bibliophile ou bibliomane. Vice ou vertu ?



Le Bibliomane de la Charles Deering Library Northwestern University
(Illinois, USA)

détail d'un vitrail (1931-1933) par G. Owen Bonawit

Chers amis,

de bibliophile à bibliomane il n'y a bien souvent qu'un pas. Certains se refusent pourtant à le faire. D'autres le font avec joie et allégresse. Qu'importe, le principal étant que le bonheur et le bien être soient au bout du chemin de chacun.

Je ne reviendrai pas dans ce billet au distinguo qui fait le bibliophile ou le bibliomane, certains donnant à l'un ou à l'autre plus de considération, selon, le plus souvent, le camp même auquel il appartient ou croit appartenir.

Dans les deux cas l'amour des livres est l'élément central, l'amour du livre à la fois en tant qu'outil de lecture et objet de contentement. En effet, un amoureux des textes seulement, qui ne montrerait aucune sensibilité aux éléments matériels du livre (papier, caractères, reliure, illustrations, etc), s'appelle un lecteur, et rien d'autre.

Pour être bibliophile ou bibliomane il faut cette petite (ou énorme) chose en plus qui vous fera vibrer devant une belle reliure, qu'elle soit de percaline décorée à la plaque (livres romantiques par exemple) ou bien de maroquin rouge ancien. Vibrer devant une édition originale de Molière, Corneille, mais aussi vibrer à la découverte d'un auteur inconnu ou méconnu et dont vous pensez vraiment que le texte méritait meilleure considération de la part de vos aïeux bibliophiles. Cette émotion devant le livre est un des points de départ de l'aventure bibliophilique. Elle ne fait que commencer.

Ajoutez à ces premiers émois une bonne dose de curiosité, une large mesure de passion et une patience et une persévérence de tous les instants dans votre quête du livre convoité, et vous serez non loin de la frontière bibliophilique voire bibliomaniaque.

J'allais oublié un élément essentiel, le parfum des vieux livres. Je ne parle pas de ces odeurs acres et parfois nauséabondes de livres oubliés, délaissés, torturés dans un fonds de grenier ou un coin sombre de cave humide, non, je veux parler des ces délicats fumets qui s'exhalent des livres soigneusement rangés pendant des siècles sur les étagères de cèdre ou d'acajou. Livres encore chargés aujourd'hui des parfums de tabacs subtils ou de fumées de cheminées qui donnent aux pages anciennes qui nous passent alors entre les mains, ce sentiment d'être un instant transporté plusieurs siècles en arrière.

La bibliomanie, la bibliophilie sont sans doute des maladies, souvent graves, car la bénignité en l'espèce serait un mal trop doux pour celui qui cherche, creuse, fouille, souffre, désespère, se voit transporté en mille paradis, en mille pays de fantômes historiques. Le bibliophile ne se soigne pas, il ne cherche pas à guérir. C'est son mal, c'est sa croix ! C'est ainsi.

Évidemment, vous me direz que ma vision est extrême, que d'aucuns vivent au milieu des livres comme ils vivraient au milieu d'une forêt dont ils admirent les arbres, un à un, patiemment, en pur plaisir contemplatif et sans souffrance. Heureux hommes ! Je n'arrive pas à vivre au milieu de ce harem papetier sans en sentir toutes les forces qui me poussent à ne plus en connaître même le but ultime. Quel but ? Plaisir ? Satisfaction ? Simple réjouissance de l'esprit ?

Je laisse aux hommes sages la sagesse de ne pas devenir bibliomane et de n'être qu'à peine bibliophile. Qu'ils sont heureux ! Mais peut-on être passionné à demi ? Comme un demi-maroquin ou un demi-chagrin ? Une frustration en somme.

Finissons par quelques mots sagement pensés par Confucius (cet éternel gentil qui parfois nous agace) :

"L'homme sage apprend de ses erreurs, l'homme plus sage apprend des erreurs des autres".

Ce précepte a sa valeur, même en bibliophilie, c'est certain. Suivons-le !

Amitiés bibliomaniaques,
Bertrand

lundi 6 octobre 2008

Bibliophiles ? Le chasseur (1926)


Pris au hasard de mes lectures bibliomaniaques... voici une petite historiette de quelques lignes intitulée "Le chasseur".

"Clereuil descend certainement de Nemrod lui-même. Vous avez lu dans les Paysans de Balzac les péripéties d'une chasse à la loutre ? L'amphibie file entre deux eaux et un léger, léger sillage à la surface décèle seul sa nage profonde. Il faut pour surprendre l'animal profiter du bref moment où il émerge avant de plonger dans son trou : alors d'un geste vif et précis on pique la belle fourrure vivante.

De même, Clereuil note entre les mains de qui est passé le volume qu'il suit à la piste, qu'il aura un jour ou l'autre ; et il attend le moment propice pour saisir sa proie. Il possède un jeu de fiches où la carrière de tel livre est retracée depuis le moment où il est repéré jusqu'à celui où il tombe dans ses mains - plus la fiche est chargée, plus délectable est la victoire. Il tient registre également des vicissitudes de quiconque détient un volume convoité ; il sait qu'un tel souffre d'un mal qui ne pardonne pas, que tel autre est sujet apoplectique, que tel enfin connait des embarras d'argent qui le mettront bientôt à sa merci. Il suppute toutes les misères et renifle l'odeur de la maladie, de la mort, de la ruine ; il hait les gens bien portants, ou dont la fortune est à l'abri de toute surprise et qui ne lâcheront pas le livre qu'ils possèdent et qu'il veut.

Clereuil pousse parfois jusqu'à la rue Drouot. D'une oreille méprisante il suit la montée des enchères. La belle affaire d'acheter un bouquin de la sorte. Quelle pitié ! Il pense à ces battues où des mercenaires rabattent le gibier affolé devant des diplomates ou des financiers qui, le derrière sur un pliant, canardent lâchement, assassinent plume et poil. Ces barbares ignoreront toutes les joies de la chasse.

Clereuil est de ceux qui partent tout seuls à travers la forêt et ne tirent pas leur poudre aux moineaux.
Il y a des gens qui ne chassent que le lion ou le courlis. Lui ne cherche que les "romantiques", et hors les "romantiques" le livre n'existe pas.

Les hasards de sa vie passionnée juxtaposèrent Clereuil et M. de Tubian qui, lui, ne prise que les "illustrés du XVIIIe" (siècle).
Clereuil pendant vingt-quatre heures eut des doutes. Pouvait-il admettre qu'un "illustré du XVIIIe" (siècle) fût un livre ?

Vite Clereuil reconquit sa sérénité. M. de Tubian était certainement un malheureux à qui l'indulgence de sa famille et l'imbécilité des lois laissaient une dangereuse liberté. Clereuil méprisa une fois de plus la République qui tolère de si coupables erreurs.


Bon vivant au reste, Clereuil, au dessert d'un fin déjeuner, vous infligera le récit de ses captures avec une abondance de détails qui vous feront regretter les pires histoires de chasse. Il met sa fierté à ne jamais payer cher, non par avarice, car il vit largement.

Quant à ceux qui achètent un livre pour lire... il les tient pour des maniaques."


Extrait d'un recueil de petites historiettes (vécues ?) intitulé BIBLIOPHILES ? par André Delpeuch et édité à Paris en 1926 au 51 rue de Babylone (Société Générale d'Imprimerie et d'Edition). Le point d'interrogation à la suite du terme "bibliophiles" indique assez que les portraits de bibliophiles que l'auteur nous livre sont assez cocasses et surprenants. Nous en livrerons bientôt quelques autres ici même. L'ouvrage a été tiré à 450 exemplaires seulement. Pour les plus curieux, on en trouve actuellement quelques exemplaires à vendre sur le net.

Amitiés, Bertrand

samedi 27 septembre 2008

Restons sur les quais : La gent bouquinière. Esquisse parisienne (1876)


Carte postale ancienne - Les quais à Paris, vers 1930

Chers toqués ! Chers lucides ! Chers extra-lucides ! Si d’aventures lorsque vous allez à pieds dans une salle des ventes pour y acquérir un beau livre depuis longtemps convoité vous manquez de vous faire renverser au premier feu rouge par une automobile… c’est normal ! Si la nuit vous ne comptez pas les moutons mais plutôt vos Petites Républiques elzéviriennes en maroquin du levant… rien de grave ! Si votre épouse vous reprend parce que vous ne l’écoutez pas toujours avec l’attention due à son rang (d’épouse… et/ou de femme…), parce que vous pensiez simplement à un livre dernièrement chipé aux enchères en salle par votre ennemi juré bibliophilique (vous aurez sa peau un jour, c’est sûr ! … pas d’affolement ! Si vous plongez irrémédiablement le nez au fin fond d’un vieux livre pour en humer la substantifique moelle aux senteurs de vieilles cheminées antiques … n’ayez aucune crainte ! Enfin, si, pris d’un accès fiévreux, dans les lignes proposées ci-dessous vous vous retrouvez un peu, beaucoup, jusqu’à la folie, avec un siècle d’écart tout de même, alors vous en êtes ! C’est certain. De bibliophile ou de bibliomane je ne saurais trop vous dire de quel mal incurable vous êtes atteint, je ne dirai que deux mots : Trop tard !

Carte postale ancienne - Les quais à Paris, vers 1930

« (1) O vous, qui possédez l’art de vous promener au milieu de tout ce brouhaha de Paris, parmi cette multitude bigarrée, affairée et distraite qui se meut, va, vient, marche, court et flâne dans les rues, le nez en l’air, l’oreille au vent ; avez-vous remarqué souvent l’attitude particulière, inquiète et absorbée de certains hommes à l’œil fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les autres sans crier gare, et qui semblent suivre, comme dans un rêve, leurs pas trop hâtifs qui les devancent ? Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines ; Paris pour eux est un vaste livre rempli de documents intéressants. Ils se plaisent à en relever les annotations et à en compter les culs-de-lampe, et les quais forment la marge qu’ils parcourent pieusement.

Viennent-ils de Bercy ou d’Auteuil, de Montmartre ou du Panthéon, sans mot d’ordre, mus par la même passion, ayant au cœur le même désir, tous se dirigent, l’imagination irradiée, âpres à la curée, vers l’espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le pont Saint-Michel et le pont Royal. Ils forment sans se connaître une race à part, dont l’idiome singulier, les mœurs étranges, les aptitudes et les goûts fantastiques ont quelquefois tenté la plume des humoristes. Leur vie, c’est un bouquin : et s’ils entrevoient un monde meilleur, un éden délicieux, ils ne peuvent se le figurer sans des parterres d’elzevirs, des massifs d’incunables, des montagnes d’in-folios et des parcs ombragés de feuilles manuscrites. Ils déjeunent le matin à la hâte entre un catalogue et leur dernière trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des jouvenceaux en bonne fortune, ils partent le pied léger, le cœur battant d’une sainte émotion, inquiets de savoir si la maîtresse qu’ils conquerront sera blonde ou brune, s’ils dénicheront, rarae aves, un Alde ou un Estienne. – Arrivés au but de leurs jouissances sur les doctes parapets, ils se préparent à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent leurs chapeaux, donnent du jeu de la manche, entr’ouvrent leurs poches mystérieuses et profondes, et commencent. – Qu’il vente, qu’il pleuve ou que le soleil dissolve le bitume, comme ces fakirs de l’Inde qui se tiennent sur un pied, ils vont piano, pianissimo, toujours debout, l’œil plongé dans des cases, scrutant les livres jusque dans l’âme. – Paris les enveloppe dans son grand bourdonnement, les femmes en passant les frôlent avec un froufrou soyeux ; impassibles, noyés dans un océan de voluptés, ces chiffonniers de la science revivent tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent : C’est la gent bouquinière !

Carte postale ancienne - Les quais à Paris, en 1908

De midi à six heures en été, de deux à quatre en hiver, ils sont là, à leur poste de joie, sur le qui-vive, le sourire aux lèvres, l’œil vif et perçant, la main en avant obéissant au regard. Ils se chuchotent à eux-mêmes des phrases intraductibles, ils paginent fiévreusement un volume, le replacent, plongent de nouveau leur mains noires de poussière dans un casier qui est tout un monde, et, respirant avec délices l’odeur du vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des cartons pourris, ils reconstituent des yeux entre les nervures usées des bouquins qu’ils dévorent, les titres dédorés, abrégés, effacés dont ces pauvres déshérités semblent ne vouloir plus se parer.

L’étalagiste, lazzarone parisien, assis comme un missionnaire sur un siège ressemelé, considère d’un air bienveillant tous ces pionniers de sa marchandise ; le bouquiniste est quelquefois issu du bouquinier, et il se complaît à voir la figure mobile de ses habitués ; il les regarde lentement défiler, s’arrêter indécis et s’arracher avec peine du capharnaüm de ses boîtes ; il les compte, remarque les absents, bavarde avec ces messieurs, et, si l’un de ces bibliophobes avec un signe particulier l’appelle pour payer le bouquin qu’il vient d’exhumer, l’étalagiste accourt, la main à son gousset, affable, empressé ; il voit presque partir avec regret l’élu du chercheur qui le lui marchande, il félicite l’acquéreur, remet en ordre ses caisses bousculées par la passion de la recherche, puis il retourne à son siège d’où il examine son pauvre étalage qui s’étend au loin, semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau.

Carte postale ancienne colorisée - Les quais à Paris, vers 1910

Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d’opinions dans cette race bouquinante ! chacun a son dada, sa marotte, son but ; chacun défriche son siècle de prédilection, depuis l’helléniste jusqu’au romantique ; - pour ce dernier : les Renduel, les Barba, les Desessart, les Lecou ; pour d’autres : les Barbin, les Courbé, les Guillaume de Luynes, les De Sercy ; pour les piocheurs : les outils de travail, quels que soient la date de l’édition ou le nom du libraire, et pour les ambitieux enfin, les éditions de Vérard, les Molière aux armes de Louis XIV, les contes de La Fontaine, édition dite des fermiers généraux, et les bibles interfoliées de billets de banque, comme celle que légua jadis le marquis de Chalabre à Mlle Mars. Mais, pour arriver à satisfaire ces pia desiderata, il leur faudra soulever des collines d’in-12 ou d’in-8, empiler Capefigue sur l’Annuaire des longitudes, rejeter des monceaux d’Années chrétiennes et de Géographies de Malte-Brun, retomber à chaque pas sur l’Almanach des muses ou les Spectacles de la nature de Pluche et voir enfin surgir le Manuel du parfait fumiste à côté de l’Archi-monarquéide de Gagne. Quoi qu’il en soit , l’espoir guide ces vaillants chercheurs, rien n’ébranle leur robuste foi, ils passent au travers les séries les plus complètes de la Revu des deux mondes, sautant à pieds joints par-dessus les Cours de littérature de Laharpe, franchissent Anquetil et son histoire, Napoléon Landais et son dictionnaire, Sainte-Foix et ses Essais sur Paris ; ils avancent malgré tous les obstacles, et s’ils rentrent les poches vides, l’abattement et le désespoir ne les accompagnent pas au logis. Par contre, s’ils mettent la main, les veinards ! sur l’unique cheveu de l’occasion, s’ils peuvent déterrer le merle blanc de leurs rêves, ils exultent comme Archimède lâchant son Eureka, et l’immense bonheur qui emplit tout leur être les dédommage amplement des passées. Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou découvert ! de quelles larmes de reconnaissance il est arrosé ! Harpagon, serrant précieusement sa cassette contre son cœur, n’eut jamais d’expression de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille. « Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui-même, tu vas oublier ton existence errante, les injures du temps et ta misère passée, viens ; tu auras la meilleure place à mon foyer, dans la noble famille dont tu es digne, entre tes frères chéris ; le fastueux maroquin et l’odorant cuir de Russie seront fiers de t’avoir pour voisin, car tu seras débarbouillé, lavé, encollé, habillé ; viens, tu es des miens et je te bénis pour toute la tendresse que tu me causes. »

O vous, qui passez sur les quais de Paris, admirez ces heureux qui bouquinent, bouquinent, bouquinent : C’est la gent bouquinière !

(1) Article non signé, paru en 1876 dans le Conseiller du bibliophile de Camille Grellet. (p. 49-52). La date exacte de parution est le 15 mai 1876 et l’auteur de cet article est donné dans la table à la fin du recueil paru en livraisons (le sommaire générale manque souvent à cette revue déjà passablement rare). L’auteur n’est autre qu’Octave Uzanne à ses débuts de littérateur bibliophile parisien, il avait seulement 25 ans.

Pour évocation conforme,
Bertrand

jeudi 25 septembre 2008

La bibliothèque Félix Solar (1860-1861) vue par le Bibliophile Jacob


Plutôt que de réécrire ce qui a déjà été fort bien écrit il est préférable et beaucoup plus agréable de lire l’avis d’un amateur de livres plus qu’éclairé, dans le texte.

Page de titre de la première partie du catalogue F. Solar (livres imprimés)

C’est à Paul Lacroix, dit le Bibliophile Jacob (1), que nous devons les pages suivantes. Elles servent d’introduction au catalogue de la vente des livres de la bibliothèque de M. Félix Solar.

C’est un plaisir pour le bibliophile que de déguster ces précieuses lignes. Je vous laisse gouter…

Page de titre de la deuxième partie du catalogue F. Solar (manuscrits et autographes, supplément)

La bibliothèque de M. Solar (2) est assez connue des amateurs, non-seulement en France, mais encore dans tous les pays où il y a des bibliothèques et des bibliophiles, pour qu'on puisse se dispenser de recommander ce catalogue à la curiosité, à l'intérêt, à l'admiration de toutes les personnes qui aiment les beaux livres, qui savent les apprécier, et qui ont le bonheur de pouvoir les disputer aux enchères d'une vente publique.

M. Solar aimait aussi les livres, même avant d'en avoir; il s'était familiarisé avec eux avant de les posséder : il se préparait de longue main, par la culture des lettres, à devenir bibliophile. Quand l'heure est venue pour lui de former une collection, il n'a fait qu'exécuter un ancien projet, en appliquant ses connaissances et ses goûts littéraires à la recherche des livres qu'il désirait. Il a noblement, généreusement conquis, par toute l'Europe, livres et manuscrits, que lui enviaient les plus riches cabinets d'amateurs ; il a plus d'une fois acheté des bibliothèques entières pour en extraire quelques volumes qu'il regardait comme indispensables à la sienne ; il n'a jamais hésité ni reculé devant les sacrifices énormes que lui imposait sa passion (3).

Voilà comment il a pu faire, en moins de dix ans, ce que les plus célèbres bibliophiles n'avaient pas fait en un demi-siècle : il a créé ainsi une bibliothèque qui n'a pas eu d'égale depuis celle de Mac-Carthy. L'œuvre semblait presque achevée, peut-être eût-il été difficile d'aller au delà : on pouvait réunir un plus grand nombre de livres, mais on ne pouvait espérer d'en trouver de plus beaux, de plus rares, de plus précieux.

M. Solar s'est arrêté alors dans son entreprise ; il s'est lassé, il s'est découragé. La mauvaise santé du fougueux et insatiable amateur a changé ses idées, ses goûts, ses projets, et dans un quart d'heure de désillusion, de dépit, peut-être de dégoût, il s'est déterminé à se séparer de ses chers livres, qu'il regrette déjà, qu'il regrettera toujours. Telle est souvent l'histoire de ces ventes de bibliothèques, qui se font sous les yeux mêmes des bibliophiles, aussi ardents à détruire leur ouvrage, qu'ils l'étaient naguère à y travailler. Le caprice est pour beaucoup dans les choses de ce monde, comme en affaire de livres. On se fatigue de la possession, et l'on arrive plus ou moins rapidement à la satiété.

M. Solar nous laissera du moins, dans le catalogue de sa bibliothèque, la description fidèle, le souvenir durable d'une superbe collection qui représente bien, dans son ensemble et dans ses détails, la physionomie et le caractère de la bibliomanie à notre époque de progrès et de décadence.

Couverture imprimée du catalogue de la bibliothèque de M. Félix Solar

Jamais on n'a pu mieux appliquer à la destinée des bibliothèques d'amateurs ces mots terribles de la ballade allemande : Les morts vont vite. Ces bibliothèques naissent et meurent en un jour; elles ont hâte, pour ainsi dire, d'arriver à leur état normal et définitif, pour tomber aussitôt en dissolution et disparaître comme un feu follet. Elles ne vieillissent pas dans les mains de leurs possesseurs, et leurs somptueux débris s'en vont sans cesse flottant et s'égarant en de nouvelles mains. On peut dire de nos jours qu'une bibliothèque ne parvient plus à l'âge d'homme, et qu'elle ne passe pas, comme chez les Anglais, à une seconde génération de propriétaires. C'est la loi de notre temps où l'on vit si vite, où l'on se presse de jouir, où chacun cherche à multiplier son existence en l'abrégeant. Il ne faut pourtant pas induire, de cette dispersion continuelle des bibliothèques, que le nombre des livres rares et précieux aille toujours s'augmentant, et que, par conséquent, ces livres deviennent de jour en jour moins précieux et moins rares. C'est le contraire qui a lieu, car ce sont sans cesse les mêmes exemplaires qui reparaissent dans les ventes de livres et qui ne font que changer de mains, leur valeur s'accroît de plus en plus, à mesure que leur nombre diminue, à mesure que ces livres sortent de France pour passer à l'étranger, ou se détachent de la masse mobile des collections particulières pour entrer dans les bibliothèques publiques qui ne vendent pas leurs doubles. Ainsi, depuis soixante ans, les amateurs de livres rares et précieux se partagent incessamment les dépouilles opimes des bibliothèques célèbres des deux derniers siècles, et l'on comprendra que ce fonds commun, si riche qu'il fût, commence à s'épuiser, malgré les efforts de quelques libraires intelligents pour l'alimenter et le renouveler aux dépens de l'Angleterre, où ils étaient allés chercher tant de beaux livres enlevés à la France. On doit dire cependant que les plus beaux livres et les plus rares ne sont pas sortis du domaine de la circulation, puisque les bibliothèques publiques (excepté celles de Londres, de Munich et de Saint-Pétersbourg) n'achètent guère ce genre de livres , qui tiennent peu de place sur des rayons, et qui seraient comme perdus et fourvoyés au milieu d'un effroyable amas de bouquins et de volumineux ouvrages, plus ou moins délabrés, plus ou moins ordinaires, qui composent ordinairement l'arsenal d'une bibliothèque publique.

Les amateurs d'aujourd'hui sont bien plus difficiles à contenter que ne l'étaient les amateurs d'autrefois : ils ont moins de livres, moins de gros livres surtout, mais ils ne veulent que des exemplaires parfaits, irréprochables, qui sont autant de bijoux enchâssés dans des reliures de prix.

On se tromperait étrangement sur la condition des anciennes bibliothèques si l'on croyait qu'elles ne possédassent que des livres de cette espèce : un amateur distingué n'admettait sans doute dans sa bibliothèque que de riches exemplaires, proprement, honorablement reliés ; mais les exemplaires de luxe reliés en maroquin, tels que ceux qui ont droit d'entrée chez un amateur de premier ordre, étaient, relativement, en petit nombre dans les grandes bibliothèques des trois derniers siècles.

La plupart des livres de la fameuse bibliothèque des De Thou étaient reliés en basane de couleur ; la moitié de la bibliothèque de Colbert était reliée en veau brun et même sans armoiries ; celle du comte d'Hoym ne comptait pas plus de 1200 volumes en maroquin ; celle du duc de La Vallière, la plus belle, la plus intéressante, la plus nombreuse qu'un particulier ait jamais formé en France, n'accordait des reliures de choix qu'aux livres exceptionnellement rares et curieux ; or la famille aristocratique de ces livres-là n'est pas aussi étendue qu'on le suppose, et beaucoup d'entre eux ne sont plus représentés que par une mention bibliographique, qui ressemble à une épitaphe dans l'immense cimetière des anciens livres.

Il faut ajouter que nos amateurs sont devenus d'une délicatesse, d'une exigence infinie, pour la beauté des livres. On ne veut que des exemplaires à toutes marges, entièrement purs et intacts ; des reliures d'art exécutées par les artistes les plus renommés ; car, depuis quinze ou vingt ans, l'art de la reliure est arrivé en France à une perfection qu'il ne saurait plus dépasser, et, malgré le mérite incontestable des chefs-d'œuvre qui ont élevé si haut la réputation des Gascon, des Duseuil , des Padeloup et des Derome, on est obligé de constater que les grands relieurs de notre temps, Thouvenin, Trautz-Bauzonnet, Duru, Capé, Thompson, Gruel, Niedrée et Hardy, ont égalé, comme main-d'œuvre, sinon comme goût et comme invention, les plus merveilleux ouvrages des relieurs français du dix-septième et du dix-huitième siècle.

Les livres qui portent des reliures valant trois ou quatre cents francs, sont plus que des livres : ce sont des œuvres d'art, ce sont des joyaux qui seraient dignes d'être enfermés dans des écrins, et qui ne doivent être touchés qu'avec précaution, avec respect.

Voilà ce qu'on trouve chez les amateurs actuels ; voilà ce qui manque presque totalement dans la plupart des bibliothèques publiques, où les lecteurs, il est vrai, traitent les livres comme des chevaux de louage qu'on éreinte, sans se soucier d'en faire des rosses qui finissent bientôt à l'abattoir. Sachons donc gré aux amateurs de conserver les beaux livres et de les ménager avec un soin vigilant, qui les fera passer, dans toute leur fraîcheur, jusqu'à nos arrière-neveux. Ces beaux livres, ce sont souvent les amateurs qui les ont faits tels, en leur consacrant à grands frais les merveilleux secrets de la restauration, que Boissonade a nommée la bibliatrique, et les admirables prodiges de la reliure. Au surplus , ne fait-on pas maintenant pour les livres imprimés ce qu'on faisait pour les manuscrits il y a six ou huit siècles, lorsqu'on couvrait ces manuscrits d'or et d'argent , d'ivoire et de pierreries, en les déposant dans les trésors des églises, des abbayes et des palais? On semblait proclamer ainsi que le livre, comme expression de la pensée humaine, était une relique du passé, qu'on ne pouvait pas trop orner des splendeurs de la richesse matérielle. Ces manuscrits, aux magnifiques couvertures ciselées et niellées, on les admirait sans cesse, on ne tes touchait pas souvent. Il en est de même des bijoux de reliure que nos amateurs gardent si précieusement dans leurs armoires fastueuses ; grâce à eux, ces livres, qui ont traversé déjà plusieurs siècles, et qui, par un miracle dû à l'art du relieur et de ses assesseurs, aussi habiles qu'ingénieux, n'ont rien perdu de leur beauté primitive, se perpétueront avec le même éclat en passant par cent bibliothèques, qui ne feront qu'ajouter à la célébrité de ces exemplaires entourés du souvenir de leurs anciens possesseurs.

Répétons-le hautement, on ne saurait avoir trop d'amour ni trop de vénération pour les beaux livres : ce sont de tous les bijoux ceux qui passent le moins de mode, ceux qui conservent le plus de prix, ceux qui éveillent les passions les plus nobles, les plus éclairées, les plus intelligentes. M. Solar, en composant sa bibliothèque, avait à cœur de la distinguer de celles qui se faisaient ou se défaisaient autour de lui ; dans cette bibliothèque, il a mis ses sympathies, ses goûts, ses idées. Il s'était proposé un plan à suivre avant de construire l'édifice, et ce plan, il l'a suivi avec une consciencieuse exactitude jusqu'au moment où l'édifice, presque achevé, a été abandonné an marteau du commissaire-priseur, qui va l'abattre, peut-être parce que l'architecte ne trouvait plus de matériaux assez riches pour le compléter suivant son désir.

M. Solar avait voulu que sa bibliothèque, essentiellement française, c'est-à-dire n'admettant, parmi les meilleurs livres, parmi les plus rares et les plus curieux, écrits dans notre langue, qu'un petit nombre de brillants spécimens des langues anciennes et étrangères, représentât non-seulement l'histoire de notre littérature, mais encore l'histoire de l'imprimerie, l'histoire de la gravure, et l'histoire de la reliure. La reliure, il l'a demandée à chaque époque, à chaque pays où l'art du relieur a été en progrès ; il l'a demandée surtout à la France, qui depuis le seizième siècle a produit les relieurs les plus remarquables, les plus artistes. La gravure, il l'a cherchée dans une foule de beaux livres ornés d'estampes gravées sur cuivre ou sur bois, qui prouvent, depuis trois siècles et demi, que l'imprimerie a été inventée pour le plaisir des yeux comme pour la satisfaction de l'esprit.

L'imprimerie, il l'a poursuivie, il l'a étudiée dans ses débuts les plus éclatants; en Hollande, où elle est née avec la xylographie de Coster ; à Mayence, où elle a transporté son berceau ; en Italie, où elle s'est si tôt acclimatée, où elle a fait tant de progrès ; en Flandre, où elle a créé Colard Mansion; en Angleterre, où elle a fondé l'atelier de Caxton ; en France, où elle a manifesté son apparition par des œuvres dignes de rivaliser avec les produits des presses naissantes de Gutenberg, de Schœffer, de Jenson et de Pannartz.

On trouvera donc dans ce catalogue quelques magnifiques spécimens des premières impressions de Mayence et de Cologne, de Strasbourg et de Venise, de Rome et de Florence, de Bruges et de Londres, de Chambéry et de Turin, de Paris et de Lyon.

Quant aux littératures, et principalement la littérature française, M. Solar, qui les connaît bien, a voulu avoir en éditions originales, en beaux exemplaires, tous les ouvrages qui ont fait l'admiration et l'enchantement de nos pères depuis l'origine de l'imprimerie en France. En choisissant de préférence les éditions originales, il essayait de se rapprocher, en quelque sorte, du temps où avaient vécu les auteurs illustres dont il rassemblait les œuvres, et s’imaginait sans doute s'entretenir avec eux. Mais sa prédilection s'est portée naturellement vers les livres les plus rares, par conséquent vers ceux qui appartiennent à l'époque la plus éloignée de nous, et qui, par diverses causes inappréciables, ont presque totalement disparu. Il faut être initié à la science des livres pour savoir ce que c'est qu'un livre rare.

Les gens du monde ne soupçonnent pas qu'un livre rare est souvent le seul exemplaire qui ait surnagé dans le grand et éternel naufrage des livres et de toutes choses. Combien de volumes vraiment uniques dans la bibliothèque de M. Solar ! Combien qui ne sont connus que de nom ; combien qui n'ont pas été vus jusqu'à ce jour par les bibliographes qui les citent ; combien qui, une fois enfouis dans quelque bibliothèque publique ou particulière, ne reparaîtront jamais aux yeux étonnés des amateurs ! M. Solar avait donc pour but de recueillir tout ce qui était beau, tout ce qui était rare, tout ce qui était cher en fait de livres, et l'on doit dire que, pendant dix ans, il n'a pas manqué une occasion d'enrichir et de compléter sa collection. Mais les occasions étaient aussi rares que les livres eux-mêmes, et, s'il y a des lacunes dans cette bibliothèque, c'est qu'il eût été impossible de les remplir avant l'heure, même au prix de toute la fortune de M. Solar.

Ce généreux amateur s'est attaché particulièrement à rassembler des livres français imprimés en gothique, qui sont les livres les plus rares et les plus recherchés, surtout depuis que la bibliographie savante s'est occupée d'eux d'une manière toute spéciale. Dans les catalogues de Gaignat et de Mac-Carthy, on ne rencontre pas une plus riche, une plus nombreuse série d'éditions d'Antoine Vérard, de Simon Vostre, de Guillaume Eustace, de Durand Gerlier, de Pierre Le Caron, de Jean Trepperel, de Michel Lenoir, de Simon de Colines, de Galiot du Pré, d'Etienne Dolet, de Jean de Tournes, de Michel Fezendat, des Estienne, des Angelier, etc., qui ont imprimé ou publié tant de beaux livres au seizième siècle.

M. Solar avait déjà réuni, dans les différentes classes de la bibliographie, et toujours en exemplaires de choix, les livres qui sont la base nécessaire de chacune de ces catégories, et qui doivent, en se groupant, en se rattachant l'un à l'autre, former cette collection restreinte, mais excellente, qu'un amateur de goût aspire à compléter. Il y a sans doute, dans ce catalogue, des divisions plus riches, plus complètes les unes que les autres ; mais aucune n'est tout à fait pauvre et déshéritée. On remarque d'ailleurs entre toutes les parties de la bibliothèque une harmonie, une corrélation intime, qui n'échappera pas au coup d'œil du bibliophile.

Cependant M. Solar a donné carrière à ses sympathies, à ses préférences, dans le choix de telle ou telle catégorie de livres ; il semble avoir été préoccupé de l'idée de former une suite imposante, sinon complète, pour la poésie française, le théâtre, les romans de chevalerie, les conteurs et les facéties ; ces diverses branches de littérature, en effet, sont plus abondantes que les autres en livres rares et précieux. De là cette collection de vieux poètes, plus nombreuse et plus extraordinaire que celle qui faisait la gloire de la bibliothèque d'Armand Bertin ; de là ces merveilles introuvables, ces mystères, ces romans de chevalerie, ces plaquettes rarissimes, qui
ne se trouvaient pas en plus grand nombre chez M. le prince d'Essling, chez M. de Soleinne ; de là ces belles séries d'éditions originales de nos grands poètes et de nos grands écrivains, ces séries qui embrassent dans un magnifique ensemble la plupart des richesses que possédaient en ce genre les bibliothèques d'Aimé Martin, de Walckenaer, de M. Giraud, etc. Trouverait-on ailleurs dans une seule bibliothèque une autre série des premières éditions de Racine, de Boileau, de La Fontaine, de Bossuet, de La Bruyère, de La Rochefoucauld, de Fénelon, de Corneille, de Molière ? A-t-on vu, dans un seul catalogue, une collection à peu près complète des ouvrages de Gringore, toutes ou presque toutes les éditions partielles du Gargantua et du Pantagruel, dix éditions anciennes des Essais de Montaigne, depuis la première de 1580 jusqu'à celle de 1595 ; quatre éditions rarissimes des poésies de Villon, six éditions des Joyeux Devis de Bonaventure des Periers, quinze éditions différentes des œuvres de Clément Marot?



Quelques exemples de livres du catalogue de la bibliothèque de M. Félix Solar

La formation d'une pareille bibliothèque ne pouvait se faire qu'en y consacrant des sommes considérables, et encore, pour la créer en si peu de temps, il a fallu plus que de l'or, il a fallu des occasions exceptionnelles ; il a fallu une persévérance et une activité infatigables ; il a fallu aussi le zèle et l'ardeur de M. P. Deschamps, que M. Solar s'était adjoint à titre de bibliothécaire, et dont les soins assidus ont puissamment contribué à augmenter et à enrichir cette splendide collection. Nous avons là sous les yeux, dans ce catalogue, la fleur de vingt bibliothèques excellentes, qui toutes ont laissé un nom plus ou moins célèbre dans l'histoire des livres et des amateurs.

Il nous faut encore revenir aux reliures pour les admirer et pour en faire comprendre la valeur : les anciennes sont des reliures d'exception que les maîtres de l'art exécutaient de temps à autre pour satisfaire des amateurs délicats, et comme pour témoigner de leur supériorité ; les nouvelles sont ce que peuvent les faire nos incomparables relieurs, qui n'ont de rivaux ni à Londres, ni à Vienne, ni à Berlin : ces reliures, nous ne craignons pas de le dire, vaudront un jour trois ou quatre fois plus qu'elles n'ont coûté, et l'on sait ce qu'elles coûtent ! Quant aux reliures historiques, qui nous rappellent, par un souvenir matériel, par des armoiries ou des devises, les personnages illustres à qui elles ont appartenu, elles personnifient, pour ainsi dire, dans une bibliothèque, la glorieuse phalange des grands amateurs de livres depuis Grolier et Maioli jusqu'à Charles Nodier, Debure, Renouard et Armand Bertin. Ce sont là par malheur les livres les plus prompts à sortir de France et à émigrer à l'étranger ; car il y a encore, Dieu merci, des amateurs de livres, de vrais amateurs, passionnés et généreux, jusque dans les steppes de l'Ukraine, jusque dans les glaces de la Finlande et les montagnes de l'Ecosse. En voyant se disperser une si splendide, une si merveilleuse collection, nous ne cacherons pas que nous éprouvons quelque regret ; car, si tous les livres qui en font partie doivent se classer avec honneur dans d'autres bibliothèques, et sont destinés à être l'ornement des cabinets d'amateurs français et étrangers, il y a des groupes d'éditions différentes d'un même livre qu'on avait rassemblées avec des peines infinies, avec un bonheur qui tient du sortilège, et la réunion de ces éditions rares et introuvables représentait, en quelque sorte, le travail sérieux et intelligent du propriétaire, qui était bien capable d'en tirer parti dans l'intérêt de l'érudition.

C'en est fait, il ne sera plus possible de reformer ce précieux ensemble bibliographique, et l'œuvre est anéantie avant qu'elle ait donné à la critique littéraire les résultats qu'on pouvait attendre d'une pareille bibliothèque au profit des éditions futures et définitives de nos classiques français.

Ce serait ici le lieu de rappeler ce qui s'est passé en France, il y a soixante-seize ans, lorsque la plus belle partie de la bibliothèque du duc de La Vallière fut mise en vente avec un catalogue rédigé par Guillaume Debure et par Van Praet. L'administrateur de la Bibliothèque du Roi obtint du gouvernement de Louis XVI, quoique les finances de l'État fussent déjà bien malades, un crédit illimité pour acheter dans cette vente mémorable tout ce qui manquait à notre grande bibliothèque nationale.

P. L. JACOB,
Bibliophile.

Pour évocation conforme,

Bertrand

(1) Paul Lacroix, plus connu sous les pseudonymes de P. L. Jacob ou du Bibliophile Jacob, né le 27 février 1806 à Paris et mort à Paris le 19 octobre 1884, est un polygraphe érudit français. Menant de front la littérature facile et la littérature difficile, comme on disait alors, il composa d’un côté des romans et de l’autre des livres d’histoire, puis il mêla les deux genres dans plusieurs publications. Les romans historiques du Bibliophile Jacob, souvent réimprimés et traduits en plusieurs langues, contribuèrent pour une grande part à propager le gout du Moyen Âge, qui se répandit alors en France et en Europe jusque dans les arts. Ses publications bibliographiques eurent la même influence sur le gout des livres : il continua à cet égard la mission de Charles Nodier. P. L. Jacob parcourut l’Italie pour rechercher dans les bibliothèques publiques les manuscrits inédits relatifs à l’histoire de France. La réunion de ses ouvrages semble représenter la vie de plusieurs hommes. Il a tant produit, traduit, édité, annoté, que la notice qui le concerne dans le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle occupe deux pleines colonnes. Nous consacrerons très prochainement à ce grand homme un article sur sa place dans le cénacle bibliophile au XIXe siècle.

(2) La bibliothèque de M. Félix Solar a été dispersée à Paris le 19 novembre 1860 et jours suivants pour la première et la plus importante partie, par le ministère de Me Pillet avec M. Téchener comme expert. La seconde partie, contenant les manuscrits, autographes, dessins, etc, a été vendue le mardi 26 février 1861 et jours suivants. Notre exemplaire, relié en demi-maroquin à la bradel (reliure moderne), avec les couvertures conservées, appartenait initialement à M. Benjamin Duprat, rue du cloitre St Benoit, 7 (à Paris). Seule la deuxième partie porte les prix et le nom des adjudicataires à la mine de plomb dans les marges (voir photos). On constate de nombreux achats aux noms prestigieux de Potier, Téchener, Labitte, Didot, Tross, tous libraires. Quelques noms d’amateurs également. Les tables et la liste des prix d’adjudication se vendaient séparément et ne se trouvent pas dans notre exemplaire. Un exemplaire complet de la table, mais sans la deuxième partie est disponible ici : Catalogue de la vente de la bibliothèque Félix Solar (première partie).

(3) Outre les ventes dont les noms sont connus, M. Solar a pu choisir dans les collections de M. de Camerata, L. Tripier, Longuemarre, L. Cailhava, Coppinger, de Lacarelle, et acquérir, tout dernièrement encore, le cabinet entier de M. de Clinchamp.

mercredi 24 septembre 2008

L'amateur de vieux livres


L'amateur de vieux livres
Gravure sur bois coloriée publiée dans une revue vers 1880-1890 ?


C’est une gravure sur bois que je vous offre ce soir. Elle a été découpée d’une revue, visiblement pour les dames (on y lit un article imprimé au verso ayant pour titre « la journée de la ménagère ») mais dont j’ignore le titre. Cette gravure mesure 17 x 14,5 cm.


Comme indiqué il s’agit d’une gravure sur bois, de bonne facture et coloriée à l’époque à l’aquarelle, ce qui lui confère un charme indéniable. Elle est titrée en bas « L’AMATEUR DE VIEUX LIVRES » et est signée en bas à droite dans le bois R. Brend’Amour XA (1).


Détail de la signature dans la gravure sur bois (en bas à droite)

Signée R. Brend'Amour XA.


Nous sommes très certainement en 1820 ou 1830 d'après le costume ? La scène se passe en hiver, la neige recouvre le sol, devant l’étal d’un bouquiniste frigorifié, tentant de se réchauffer grâce aux braises de sa chaufferette posée sur ses genoux. Le regard triste, ce bouquiniste observe un bibliomane s’intéressant à ses rayonnages. Un livre et un journal sous le bras avec dans la main du même côté un livre ouvert en train d’être lu, de l’autre main il repose un autre livre en rayon, sans jamais quitter des yeux le livre qu’il lit, gymnastique corporelle et intellectuelle improbable et pourtant ? Ne l’avons-nous déjà fait ? Nettement moins chaudement habillé que le bouquiniste, notre ami bibliomane ne semble pas le moins du monde souffrir du froid. L’amour des livres réchauffe, c’est certain.


Cette gravure est fort jolie et très expressive. Elle a été soigneusement collée au verso du feuillet paginé 116 de l’ouvrage d’Octave Uzanne, Bouquinistes et Bouquineurs, Physiologie des quais de Paris. Ouvrage édité en 1893 chez Quantin à Paris. Au verso du feuillet-support on trouve le faux-titre pour un nouveau chapitre de l’ouvrage : « Les étalagistes du jour, originaux et excentriques ». L’amateur qui a collé cette gravure à cet endroit était donc bien inspiré par le thème. Remercions-le de nous faire découvrir, plus de 100 ans après, une illustration que nous aurons bien du mal à replacer dans son contexte (livre dont elle est extraite).


(1) Robert François BREND'AMOUR, né à Aix-la-Chapelle le 16 octobre 1831 et décédé à Dusseldorf le 22 janvier 1915. Né en Allemagne de parents français, apprenti de Stephan, él-ve à l'école des Beaux-Arts de Cologne. Il créa en 1856 l'Institut xylographique de Dusseldorf où il a longtemps travaillé et où il forma de nombreux jeunes graveurs sur bois ; il a collaboré à une quantité de livres illustrés allemands ; il ouvrit une succursale à Paris à la fin du siècle. (extrait du Dictionnaire des graveurs sur bois du XIXe siècle par Rémi Blachon, Editions de l'Amateur, 2001.)


lundi 22 septembre 2008

Introduction à la bibliomanie, par Bollioud-Mermet (1761)


Johannes Geiler von Kaysersberg: Navicula sive Speculum fatuorum. Straßburg, 1510
Illustration pour la célèbre Nef des fols de Sébastien Brandt.


« Rien n'est si difficile que d'observer les règles de la modération et de la sobriété dans l'usage des choses, même les plus légitimes. La philosophie a beau crier : Ne quid nimis, c'est de toutes ses maximes celle que l'homme met le moins en pratique. A peine a-t-il pourvu aux besoins de la nécessité, qu'il tend insensiblement à se procurer l'agréable abondance, et bientôt il pousse son ambition jusqu'au superflu. Tout excite sa cupidité, mais rien ne remplit ses vœux. Il rassemble tous les objets, il épuise tous les genres, il raffine sur tous les goûts sans se satisfaire. De cette insatiabilité que le moindre avantage enflamme, de cette instance qu'aucun bien ne fixe, naissent les abus divers qui règnent dans le monde.

C'est aux philosophes moralistes qu'il appartient de traiter sur cette matière les sujets graves et importants ; donnons donc à nos réflexions un point de vue moins vaste, et renfermons-les dans les bornes d'un exercice académique, pour considérer un excès qui, dérivant de la même source, s'est introduit jusque dans la république des lettres. Excès qui pourrait plutôt entrer dans l'ordre des ridicules que dans celui des vices ; mais il suffit qu'il mène à sa suite la vanité, le luxe et la frivolité, pour faire craindre qu'il ne conduise à des conséquences plus dangereuses.

Essayons de le peindre avec toutes ses couleurs, et l'on conviendra aisément qu'il mérite d'être réprimé par une censure équitable. II y a longtemps qu'il est dit qu'on abuse de tout, principalement des meilleures choses : Optimi pessima corruptio. La littérature n'est pas à l'abri de ce désordre.
L'étude qui éclaire, qui rectifie l'esprit humain, ne le garantit pas de tous les travers dont il est susceptible. Aurait-on cru que la lecture, moyen le plus propre à nourrir l'âme, à former les mœurs, produisît si rarement, si faiblement, ces heureux effets, et qu'en même temps le goût des bons livres, si noble, si utile, quand il est sagement ménagé, pût dégénérer en affection désordonnée et devenir l'objet d'une passion de fantaisie ?

Cet abus n'est cependant que trop réel et que trop commun. Jamais on ne vit tant de livres de toutes les espèces, de toutes les formes, et jamais on n'a vu si peu de lecteurs dont l'étude sérieuse et l'instruction solide soient le véritable but. On ne lit guère dans le monde que pour le simple amusement. La lecture, destinée à servir de préservatif contre l'ignorance et l'erreur, n'est tout au plus qu'un antidote contre l'ennui. On a tellement perverti l'usage des livres, que ces monuments de la savante antiquité, ces recueils précieux des productions du génie, autrefois consacrés à perpétuer les vrais principes des sciences, à inspirer le bon goût des lettres, à faciliter le travail, à diriger le jugement, à exercer la mémoire, à faire germer les talents et les vertus, sont maintenant des meubles de pure curiosité, qu'on achète à grands frais, qu'on montre avec ostentation, qu'on garde sans en tirer aucune utilité.

Nous voyons des hommes incapables de s'adonner à une lecture suivie et méditée, des hommes qu'un défaut d'éducation a privés des avantages de l'étude, à qui leurs emplois en ôtent même le loisir et le goût, qui affectent néanmoins de former des bibliothèques. D'autres, plus capables de faire usage des livres, amoncellent les volumes dans tous les genres, beaucoup au delà du nombre suffisant et des bornes de leurs connaissances.

Quelques-uns, non contents d'en augmenter inutilement le nombre, se piquent de rassembler ceux qui sont le plus précieusement conditionnés et les plus rares, sans se décourager ni par la difficulté des recherches, ni par la cherté des prix. D'autres enfin conçoivent le singulier projet de réunir tous les ouvrages composés dans un genre bizarre et quelquefois licencieux. Il est aisé d'apercevoir dans chacun de ces goûts une sorte de fantaisie immodérée, une maladie qui a ses symptômes particuliers, ses accès, ses complications, son délire et ses dangers. En effet, avoir des collections de livres avec l'incapacité ou le défaut de volonté de lire et d'étudier, c'est une étrange manie, une aveugle ostentation.

Entasser des amas de volumes sans nécessité, sans discernement, c'est une inutilité absurde, une vaine superfluité. Rassembler tous ceux qu'on estime par leur rareté, par la beauté singulière des éditions, par la magnificence des reliures, c'est un excès de luxe, un amour déréglé du merveilleux, une prodigalité ruineuse.

Préférer enfin ceux dont le seul mérite consiste dans la singularité grotesque des matières qu'ils renferment, ou qui n'ont d'autre qualité que d'être pernicieux aux bonnes mœurs et contraires aux maximes de la religion, c'est bizarrerie, caprice, travers d'esprit, libertinage. Les détails d'un examen suivi mettront ces différents excès dans tout leur jour. Ils nous feront voir clairement que l'erreur en cette matière consiste surtout à ne savoir faire un bon choix ni un bon usage des livres. (1) »

Pour évocation conforme,

B.

Caricature de Charles Nodier (1780-1844) en bibliomane par Benjami et publiée dans le Charivari.


(1) Il s’agit de l’introduction par Bollioud-Mermet (2) de son ouvrage intitulé « De la bibliomanie », publié pour la première fois à La Haye en 1761 (in-8) et réimprimé pour l’Académie des bibliophiles en 1866. Cette introduction occupe les pages 9 à 14. Nous ne donnons ici en copie que l’introduction de l’opuscule de Bollioud-Mermet, nous reviendrons ultérieurement aux autres chapitres qui présentent tous un intérêt pour les bibliomanes ou bibliophiles que nous sommes.

(2) Bollioud-Mermet naquit à Lyon, le 15 février 1709, d'une famille de magistrats, et mourut, en 1793, secrétaire perpétuel de l'Académie de Lyon, dont il avait été nommé membre le 12 avril 1736. Il a publié : De la Corruption du goût dans la musique français… Lyon, 1746, in-16. — De la Bibliomanie (anonyme). La Haye, 1761, in-8°. — Discours sur l'Émulation. Paris, 1763, in-8°. — Essai sur la Lecture (anonyme). Amsterdam et Lyon, 1765, in-8°. —Rénovation des vœux littéraires, discours de cinquantaine imprimé dans le Journal de Lyon du 10 mai 1786. Les Archives de l'Académie de Lyon contiennent en outre les manuscrits suivants : Discours sur le Neuf dans les productions de génie, 1 742 ; deux discours des Assemblées publiques de l'Académie, 1743; L'Athénée de Lyon rétabli, ou histoire de l'Académie de Lyon ; Éloge de M. Dugas de Quinsonnas, 1768; Éloge d'André Clapisson, 1770 ; De la Musique vocale, vers à Mme de Beauharnais. Toute la vie de Bollioud-Mermet se résume dans ses fonctions de secrétaire perpétuel de l'Académie de Lyon, fonctions auxquelles il dut l'honneur de recevoir deux lettres de Voltaire, l'une en 1746, l'autre en 1759.

On peut consulter sur lui la Biographie Michaud, la Biographie Lyonnaise de MM. Breghot du Lut et Péricaud, la France littéraire de Quérard, le tome 2 du Catalogue de la Bibliotheque de M. Coste, et surtout le tome Ier de L'Histoire de l'Académie de Lyon de M. Dumas. M. Bouillier, dans un Discours intitulé L'Académie de Lyon au XVIIIe siècle, n'a pas dit un mot de Bollioud-Mermet, quoiqu'il ait parlé des relations de Voltaire avec l'Académie. Les opuscules de Bollioud-Mermet ont la forme de discours académiques et les lieux communs y tiennent trop de place. Deux, cependant, méritent d'être distingués : De la Corruption du goût dans la musique française et De la Bibliomanie On réimprime ce dernier parce que les variétés de bibliomanes sur lesquelles l'auteur (il l'était lui-même, bien entendu) épanche son indignation semblent avoir été copiées sur tels de nos contemporains que nous pourrions tous nommer. Il en est une cependant que Bollioud a oubliée : le bibliomane qui ne veut que des livres imprimés à très-petit nombre, sur un papier exceptionnel. C'est pour satisfaire à cette manie qu'on a tiré de ce volume dix exemplaires sur papier de chine; pour l'exciter, il n'en sera pas vendu un seul. Et maintenant, « bibliomanes très-précieux », lisons le Traité de Bollioud-Mermet, avouons qu'il a raison... et continuons d'être les très-volontaires esclaves, de notre chère manie. P. CH. Paris, décembre 1866.

Un exemplaire de l’édition originale de 1761 a été adjugé pour 150 euros en 2005 (Etude Gros et Delettrez, vente du 14/10/2005, n°59). Nous n’avons pas trouvé d’exemplaires à vendre actuellement sur le marché internet des libraires en ligne (septembre 2008).

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